Ma mère ne m'a jamais donné la main, Thierry Magnier et Francis Jolly

Ed. Le Bec en l'air, janvier 2015, 96 pages et 33 photographies couleurs de Francis Jolly.

"J'entrais dans un monde de fantômes." Et parmi eux, sa mère, cette mère désignée dans le titre qui ne lui a jamais donnée la main, et le laissait derrière elle, tout occupée à tenir la menotte de Carole, la sœur jumelle du narrateur...
Car Carole, entretenait une relation fusionnelle avec la maman. Toujours en retrait, il observait ce lien inédit pour lui, espérant le partager de son côté avec son père, mais ce dernier était bien trop affairé. Alors, dans la grande maison coloniale, dans ce paradis de verdure perdu dans un pays de sable et de poussières, le narrateur a grandi dans l'ombre de ces deux femmes.
L'accident du patriarche, le retour en Métropole quand le pays sombra dans le violence, sonna le glas d'une relation sabotée dès le départ. Le garçon devenu homme coupe les liens avec celles qui auraient pu devenir les femmes de sa vie:
"Presque vingt ans sans un mot. Notre seul lien passait par Jacques qui distillait parfois quelques infos à l'un ou à l'autre. A travers lui, je pouvais imaginer Carole. Je pense qu'il nous aimait. Je crois qu'il trouvait que nus étions les mêmes, pas seulement physiquement, mais aussi par notre façon d'être. Ailleurs et secrets."
C'est justement avec Jacques, son grand ami, que le narrateur retourne dans le pays de son enfance afin d'y régler la succession de la maison. Cette dernière est laissée à l'abandon, mais arpenter à nouveau ses pièces, c'est ouvrir les cicatrices du passé. Un rai de lumière, une odeur, un meuble, l'escalier monumental, rappellent des souvenirs que l'on sent douloureux:
"Je savais que je ne resterai pas là. Je ne me sentais pas chez moi. Ailleurs c'est forcément mieux. Partir. Les abandonner."
En ce lieu persistent les fantômes de la mère et de Carole. Sa jumelle le poursuit, jusqu'à laisser les mêmes empreintes de sable. C'est un rappel constant qu'il n'est pas un, mais deux:
"Et pourtant j'acceptais. Je sais que c'était elle qui avait le pouvoir, Carole qui tenait ma vie entre ses mains, qui me manipulait."
Comment se débarrasser de cette étrange soumission? Faut-il vendre pour ainsi balayer tout ce passé aussi prégnant?

Les photos de Francis Jolly, retravaillées, "usées" par la poussière de sable et du temps, symbolisent à merveille l'état d'esprit du narrateur. La demeure coloniale, avec ses fenêtres désormais ouvertes sur une végétation qui a repris ses droits, avec ses murs qui se lézardent et ses trous ouverts sur le ciel bleu, hante encore le petit garçon. Le photographe propose une vision du monde hantée par des ombres persistantes. La vie est une simple ligne droite au milieu du désert. Le travail sur l'ombre et la lumière témoigne de la dualité du narrateur: oublier les fantômes du passé et se tourner vers l'avenir. Mais ce fils abandonné est-il prêt à un second exil?

Ma mère ne m'a jamais donné la main est un texte intime, définitif, parfois poignant, sur les douleurs du passé et l'impossibilité de les effacer. Les photographies ajoutent à l'atmosphère étrange, souvent surréalistes des lieux décrits, et favorise ainsi une fin ouverte et libre d'interprétation. Finalement, ce récit témoigne de l'impossibilité viscérale d'oublier complétement les siens car il nous accompagne toujours, où que nous soyons.

Une très belle découverte.

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