La confession de la lionne, Mia Couto

Ed. Métailié, janvier 2015, traduit du portugais (Mozambique) par Elizabeth Monteiro Rodriguez, 240 pages, 18 euros.

Repère de fauves.


Dans "la brousse, là où les hommes ont oublié toutes les leçons", la lionne veille. Elle a encore sévi dnas le village de Kulumani, et par habitude, un lion revient toujours sur les lieux de son forfait.
Pendant ce temps, à Kulumani, après la consternation, la population s'organise. Silência n'est pas la première victime du prédateur. Avant elle, d'autres jeunes filles, dont ses sœurs jumelles. De ce fait, Genito Mpepe et Hanifa Assulua n'ont plus que Mariamar, mais cette dernière passe pour une folle aux yeux de ses semblables.

Parfois, la folie protège de ses contemporains. Il n'est pas bon d'être née femme au milieu de la brousse. Il n'est pas bien vu non plus de savoir lire et écrire. Dans cette communauté où les hommes font la loi, Mariamar raconte dans un journal les événements, et sa nouvelle rencontre avec Arcanjo Baleiro, le chasseur déjà croisé seize ans plus tôt.

"Là où chez les autres il y a des souvenirs, en moi il n'y a que des mensonges et des mirages."
Arcanjo ressemble beaucoup à Mariamar. Depuis la mort de son père, tué par son frère aîné, le chasseur est persuadé d'être fou. Écrivain à ses heures perdues, il croit aussi que son manuscrit est illisible à défaut d'être cohérent. La chasse est un moyen pour lui d'oublier pendant un moment sa nature et son histoire:
"Sur le moment, il me vient à l'esprit que c'est ça qui me plaît dans la chasse: retourner au delà de la vie, délivré de mon Humanité."
Arcanjo a repris le flambeau, il est chasseur comme son père. Comme lui, il fait de cette activité une philosophie:
"Ceux que nous tuons, aussi étrangers et ennemis qu'ils soient, deviennent nos parents pour toujours. Ils ne parlent plus jamais, ils demeurent plus présents que les vivants."

Son retour à Kulumani fait grand bruit, car dans le village, les étrangers ne sont pas les bienvenus, surtout les mulâtres comme lui. Ce sont des ennemis potentiels. Qui est le prédateur finalement? Le lion, ou celui qui veut percer les secrets et les non-dits des familles?
"Les yeux humains me volent mon âme, plus le regard est humain, plus je me convertis en animal."
Mariamar, de son côté voit en l'arrivée du chasseur la possibilité de fuir enfin les lieux. Elle qui feint la folie pour se protéger, veut s'éloigner de ces démons humains. Les livres l'isolent et lui permettent une solitude bienheureuse toute comme celle d'Arcanjo lors de la chasse:
"La grandeur de la chasse est dans la solitude. Ses paniques, ses lâchetés n'ont pas de témoins. La victime seule connaît ses faiblesses. D'où l'urgence du chasseur à se défaire de sa proie."

Mia Couto propose un roman onirique dans lequel la chasse au lion mangeur d'homme est une parabole sur la nature véritable de l'être humain dans toutes ses contradictions et son immoralité.
Au milieu du chaos, ce sont les paroles de grand-père Adjiru qui marquent la sagesse et le bon sens:
"Nous n'avons pas même pas besoin d'ennemis. Nous nous suffisons toujours à nous-mêmes pour nous anéantir."
A partir d'une situation bien concrète, l'auteur y ajoute des croyances tribales, de la sorcellerie, et enfin, de la vengeance qui hurle en silence. Finalement, le lion n'est pas forcément celui qu'on croit, et peut agir à bon escient.
La confession de la lionne, récit à deux voix qui se font écho, le chasseur et la jeune fille, est un livre envoûtant dans lequel, tradition, mythes et croyances viennent se heurter frontalement aux lois de la brousse.

Un très bon roman à découvrir sans tarder.