Ceux qui restent, Allan Garganus

Ed. Christian Bourgois, février 2015, traduit de l'anglais (USA) par Anne Rabinovitch, 465 pages, 24 euros.

A travers trois nouvelles bien distinctes, Allan Garganus entreprend l'étude des habitants de la petite ville imaginaire de Falls, en Caroline du Nord, ancien haut lieu de la plantation de tabac, traversée par la rivière Lithium, et au sein de laquelle tout le monde se connaît, s'épie, se juge, se jalouse et s'entraide aussi, parfois.

A Falls, on compte treize églises, on accorde davantage sa confiance au Docteur qu'à Dieu. Lui, au moins, est capable de nous rallonger notre durée de vie s'il a bien diagnostiqué notre mal! Le Médecin, Marion Roper, surnommé, Doc, a soigné deux générations de Déchus (entendez par là The Fallen soient les habitants de Falls) et connaît ainsi tous les secrets médicaux de chacun. Il est vite devenu un exemple à suivre, et son recul légendaire face à l'adversité fait qu'on dit de lui: "il nous domine tous, un peu comme une girouette". Alors, lorsque ce dernier a pris sa retraite, chacun a du s'adapter à un quotidien sans le conseil avisé de Doc. Lui, s'occupe en devenant un artisan recherché de leurres de canards, interloquant ainsi ceux qui croyaient le connaître. Et si fabriquer de faux canards, c'était aussi montrer du doigt les défauts de ses anciens patients, leur goût ridicule du paraître, leur snobisme, bref leur soif jamais étanchée de biens matériels?

Certes, Doc n'était pas le seul praticien. Il y avait aussi le Docteur Dennis, mais une sombre histoire lui a valu et sa réputation, et son départ précipité. Responsable sans le vouloir de la mort de son meilleur ami banquier dans un accident de bateau, Dennis fait son deuil en prenant en charge l'éducation morale de sa filleule et fille de son ami. Cette dernière, surnommée du sobriquet de "Sois sans crainte" depuis une représentation théâtrale, accepte cette amitié, jusqu'au jour où survient une grossesse non désirée. Dès lors, sa vie prend une toute autre dimension, au point qu'elle peut déclarer: "je suis en deuil de ma propre vie."

Autant Sois sans crainte réussit à échapper à Falls, autant Cait et sa mère Jean sont de parfaites représentations de la mentalité du coin. En Cait, Jean projette tout ce qu'elle aurait du être, mais n'a pas pu concrétiser. Elle est aussi intelligente, une langue bien pendue, et un physique troublant. Seulement, Jean est devenue mère au foyer divorcée, frustrée, mal aimée, au point de se trouver des points communs avec la poétesse Sylvia Plath!
"Je suis leur filtre matinal (...) Je préfère que mes petits absorbent seulement une pincée à la fois de l'énergie déployée par l'homme pour créer le chaos. Je suis leur homéopathie, mes dosages font preuve de clémence."
Jean s'est consacrée à l'éducation de ses trois enfants, mais s'est trouvée vite dépassée par le tempérament de Cait. Alors, lorsque cette dernière décide de partir en Afrique pour une association humanitaire, elle ressent son départ comme un abandon, et culpabilise.
L'annonce erronée de la mort de la jeune fille, pendant un temps, permet à Jean de se mettre au devant de la scène en organisant des obsèques dignes d'une tragédie. La compassion des uns et l'empathie des autres devient son carburant. Elle renaît:
"Je pleurai parce que seule la tragédie m'avait permis de me sentir tout à fait et comiquement vivante."
Comment peut-on justifier ce regain de vitalité alors qu'on vient de perdre la chair de sa chair?

Allan Garganus dresse le portrait de trois personnages différents mais complémentaires, échantillon représentatif de la communauté bien pensante et bourgeoise de Falls, profondément attachée au lieu où elle vit. Comme Sois sans crainte: "l’abondance d'événements dans la fiction ne le gênait pas. Le destin ne semblait plus être le concept censé faciliter la rédaction des romans de la coïncidence. Le destin - comme les raz de marée ou les ouragans - étaient une force naturelle inexorable, arbitraire."
Comme les canards en bois de Doc, les Déchus sont des leurres, emprisonnés dans le paraître, trop soucieux de l'image qu'ils renvoient à leurs voisins. Il faut un ouragan, aussi bien psychologique que météorologique, pour que toutes les certitudes soient remises à plat et balayées d'un revers de main.
"La première tâche du conteur est de reconnaître l'histoire lorsqu'il la voit. Facile quand elle est aussi humaine." Alors, le conteur se met au travail et raconte ces tranches de vie fictionnelles mais tellement possibles, et met en évidence toute la complexité de la nature humaine.

A découvrir!