Aucun homme ni dieu, William Giraldi

Ed. Autrement, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Mathilde Bach, 308 pages, 19 euros.

Au bord du cercle polaire arctique, aux confins de l'Alaska, pas si loin du détroit de Béring, vivent encore des hommes et des femmes qui ont construits leur existence en fonction des lieux et du climat. Lorsqu'on aborde le village de Keelut, une seule rue, avec des baraquements de part et d'autre, la ville d'Anchorage passe pour une mégalopole.
A Keelut, on a appris à vivre avec la nature, la neige, la glace, mais aussi les loups, car c'est "leur terre depuis qu'ils ont franchi le détroit de Béring à pied depuis un demi milliard d'années."
D'habitude, ces loups, on les entend au loin hurler, et participent aussi à la mythologie du coin. Seulement, depuis quelques temps, poussés par la faim, ils se sont trop rapprochés des hommes, au point d'y enlever des enfants pour les dévorer.

Russel Core, écrivain de "nature writing" connait bien le canis lupus. Il l'a observé pendant plus d'un an dans le parc de Yellowstone et leur doit, s'en est-il persuadé, la vie:
"Les loups voulaient une histoire, songea-t-il, une histoire cousue dans l'étoffe de la vérité, non dans celle du mythe, une histoire qui ne verse pas dans la terreur."
Alors, quand Medora Slone, la maman du dernier petit emporté par les loups, lui écrit, il décide de la rencontrer, sceptique quant à l'idée que le prédateur soit le véritable responsable du rapt.
Dès son arrivée à Keelut, Core sent qu'il est arrivé au bout du monde, au-delà de ce que les hommes peuvent concevoir en matière de survie. Medora aussi fait de sa terre une contrée inexplorée:
"Cette ville, ce n'est pas l'Alaska. Où vous vous trouvez en ce moment c'est là que commence l'Alaska. Nous sommes à la lisière des terres ici.
Il ne dit rien.
(...)
- Monsieur Core, avez-vous la moindre idée de ce qu'il y a derrière ces fenêtres? De la profondeur de ces terres? De leur noirceur? De la manière dont ce noir s'insinue en vous? Ecoutez-moi bien monsieur Core, ici vous n'êtes pas sur Terre."
Cette mère n'a pas de corps pour pouvoir faire son deuil, et elle est seule, car son compagnon Vernon, soldat en Irak, doit rentrer bientôt. Core est subjugué par cette femme, d'une beauté dangereuse, persuadée de la sauvagerie humaine:
"Il n'y pas que notre monde qui est sauvage, nous le sommes aussi à l'intérieur, dit-elle. Tout ce qui nous entoure l'est."
La fuite de Medora correspond avec la découverte du petit cadavre dans la cave, innocentant de fait l'animal sauvage. Mais de quel loup parlait finalement Medora quand elle les évoquait. L'homme n'est il pas un loup pour l'homme?
Le retour de Vernon Slone va donner un nouveau tournant à l'enquête. C'est un homme sombre, indéchiffrable,calme, mais "un calme dissimulant une prédisposition au carnage", prêt à tout pour retrouver sa femme. Même l'Irak ne l'a pas démoli, car il portait "cette éclipse en lui dès le début." C'est donc un homme déterminé et ayant soif de vengeance que Core et le flic Marium poursuivent dans des paysages vierges de toute trace d'homme, mais qui absorberont le sang versé par Slone. Aux confins du monde civilisé, ils vont devoir faire face à la nature humaine dans ce qu'elle a de plus déshumanisée.

Aucun homme ni dieu est un choc de lecture. Petit à petit, au gré d'"une ambiance crépusculaire", le lecteur s'enfonce dans un roman noir dans lequel le point culminant est une chasse à l'homme au sein d'un paysage immaculé à la beauté époustouflante. On sent que William Giraldi a voulu créer un point de contact, une connexion possible entre l'instinct animal et l'esprit humain. La vérité est terrifiante, malsaine, et marque les limites de ce que notre statut d'être humain nous autorise. Côté narration, l'auteur a favorisé un style assez dépouillé, direct, sans parti pris, mais brillamment exploité dans la complexité psychologique des personnages. En postface, la traductrice littéraire, Mathilde Bach, expose brièvement sa difficulté et le désir qu'elle a pris à trouver le mot juste pour traduire le plus fidèlement possible l'ambiance induite par le style. C'est très réussi.

Ce roman est incontestablement mon premier vrai coup de cœur de 2015.