A ma source gardée, Madeline Roth

Ed. Thierry Magnier, février 2015, 60 pages, 7.2 euros

A ma source gardée raconte l' histoire d'amour entre Jeanne et Lucas. Ce sont deux adolescents; ce sont les premières fois, les premiers je t'aime, les premiers frissons de plaisir, les premiers secrets.
"Avec Lucas, on n'est pas "amis". On n'est pas amis parce que moi je l'aime d'amour. On s'est menti. Enfin, je crois. On s'est menti parce qu'on s'est rien dit. Que les mots ont jamais passé nos bouches."
Jeanne est la narratrice de ce court récit où elle y raconte son amour, son chagrin et la perte de celui qu'elle aimait et qui lui avait appris les richesses du silence. Elle ne fait pas le procès de Lucas, cherche aussi ses responsabilités, mais reproche surtout cette absence de mots qui a tout gâchée alors qu'il aurait pu expliquer et atténuer le choc de la rupture.
"J'arrive pas trop à savoir. Ce qu'on fait des rêves quand ça devient moche. Si je m'acharne à lui trouver des excuses. Ou à me chercher des reproches. Ça rime. J'ai pas fait exprès. Il ne m'aide pas. C'est tout moi qui pense. Lui, il ne dit rien. Il touche, il aime avec ses yeux, et ses mains. On a des chansons juste à nous deux. C'est comme des messages codés."

Pour pouvoir le voir plus souvent, le sentir près d'elle et être dans ses bras, Jeanne passe le plus clair de ses vacances chez sa grand-mère, au village. Quand elle y a rencontré Lucas, c'était de suite pour elle une évidence: c'était lui, et ses amies l'ont deviné... Peu à peu, Lucas est devenu un besoin, un manque aussi quand elle ne le voyait pas:
"Moi, la vie je ne sais plus faire, sans ses yeux."
Elle a rempli les silences de son petit ami par son amour, et lui a comblé son absence de mots par des gestes tendres. Non pas que Lucas est muet, mais c'est un taiseux, un garçon avare de mots. Tout se passe dans le regard. Ses amis le considèrent comme un grand sensible et un silencieux.

Alors, cette soirée là au village, ce bal de fin d'été, Jeanne s'y rend uniquement pour y retrouver sa moitié. Il lui manque tant. Elle est enceinte, elle le sait, son corps le crie.
 "J’ose à peine remuer. J’ai la main droite sur mon ventre. Je ne sens rien. Mais je sais."
 Il ne le sait pas encore. Or, elle ne l'aperçoit pas. Où se cache-t-il? En attendant, son arrivée, elle fait semblant d'accepter le bruit, la musique, le rire des autres, comme "si elle se regardait à l'extérieur d'elle-même".
Son regard perce l'obscurité et les coins d'ombre, quand soudain:
"Et puis je l'ai vu.
Dans un coin de la salle, là. Vers l'escalier.
Je l'ai vu qui l'embrassait.
Et en plus, je crois...Je crois que je les ai trouvés beaux, tous les deux.
Tom et lui."

Madeline Roth donne la parole à une jeune fille remplie de chagrin. Elle a perdu son premier vrai amour. Or, cette rupture s'est faite en silence, brutalement. Lucas n'a pas eu le temps d'expliquer son homosexualité, préparer finalement Jeanne à une prochaine rupture. La jeune fille se rend compte avec le recul que, dans son histoire d'amour, elle a aimé pour deux, car du côté de Lucas, pouvait-on parler véritablement d'amour? Derrière les paroles d'une adolescente qui tente de raconter son vécu émotionnel, le choc de sa rupture, on sent le besoin de parler, de poser des mots sur les silences de son histoire, comme pour montrer qu'il est important d'exprimer son ressenti, de dialoguer avec l'être aimé.
Jeanne ne reproche pas l'homosexualité de Lucas. Elle aurait tant préféré qu'il lui révèle plutôt que lui taire. Elle s'en veut tellement d'avoir cru que son amour était réciproque. Peut-être l'a-t-il été, à un moment donné, sans doute, mais pas suffisamment. A-t-elle été aveugle?

A ma source gardée est un récit tout en pudeur dans lequel l'adolescent y trouvera ses marques. Jeanne ne juge pas, n'accuse pas, elle raconte simplement son expérience sur le ton le plus juste qui soit.

A partir de 13 ans.