TREVE HIVERNALE

 
SFL, télésiège du Soleil Rouge
Première pause 2015!
Fragments de lecture s'octroie une semaine de vacances, histoire de recharger ses batteries physiques et livresques!
Retour des chroniques le 9 mars prochain!

En attendant, quelques fragments de mes prochaines lectures:


Ceux qui restent, Allan Garganus

Ed. Christian Bourgois, février 2015, traduit de l'anglais (USA) par Anne Rabinovitch, 465 pages, 24 euros.

A travers trois nouvelles bien distinctes, Allan Garganus entreprend l'étude des habitants de la petite ville imaginaire de Falls, en Caroline du Nord, ancien haut lieu de la plantation de tabac, traversée par la rivière Lithium, et au sein de laquelle tout le monde se connaît, s'épie, se juge, se jalouse et s'entraide aussi, parfois.

A Falls, on compte treize églises, on accorde davantage sa confiance au Docteur qu'à Dieu. Lui, au moins, est capable de nous rallonger notre durée de vie s'il a bien diagnostiqué notre mal! Le Médecin, Marion Roper, surnommé, Doc, a soigné deux générations de Déchus (entendez par là The Fallen soient les habitants de Falls) et connaît ainsi tous les secrets médicaux de chacun. Il est vite devenu un exemple à suivre, et son recul légendaire face à l'adversité fait qu'on dit de lui: "il nous domine tous, un peu comme une girouette". Alors, lorsque ce dernier a pris sa retraite, chacun a du s'adapter à un quotidien sans le conseil avisé de Doc. Lui, s'occupe en devenant un artisan recherché de leurres de canards, interloquant ainsi ceux qui croyaient le connaître. Et si fabriquer de faux canards, c'était aussi montrer du doigt les défauts de ses anciens patients, leur goût ridicule du paraître, leur snobisme, bref leur soif jamais étanchée de biens matériels?

Certes, Doc n'était pas le seul praticien. Il y avait aussi le Docteur Dennis, mais une sombre histoire lui a valu et sa réputation, et son départ précipité. Responsable sans le vouloir de la mort de son meilleur ami banquier dans un accident de bateau, Dennis fait son deuil en prenant en charge l'éducation morale de sa filleule et fille de son ami. Cette dernière, surnommée du sobriquet de "Sois sans crainte" depuis une représentation théâtrale, accepte cette amitié, jusqu'au jour où survient une grossesse non désirée. Dès lors, sa vie prend une toute autre dimension, au point qu'elle peut déclarer: "je suis en deuil de ma propre vie."

Autant Sois sans crainte réussit à échapper à Falls, autant Cait et sa mère Jean sont de parfaites représentations de la mentalité du coin. En Cait, Jean projette tout ce qu'elle aurait du être, mais n'a pas pu concrétiser. Elle est aussi intelligente, une langue bien pendue, et un physique troublant. Seulement, Jean est devenue mère au foyer divorcée, frustrée, mal aimée, au point de se trouver des points communs avec la poétesse Sylvia Plath!
"Je suis leur filtre matinal (...) Je préfère que mes petits absorbent seulement une pincée à la fois de l'énergie déployée par l'homme pour créer le chaos. Je suis leur homéopathie, mes dosages font preuve de clémence."
Jean s'est consacrée à l'éducation de ses trois enfants, mais s'est trouvée vite dépassée par le tempérament de Cait. Alors, lorsque cette dernière décide de partir en Afrique pour une association humanitaire, elle ressent son départ comme un abandon, et culpabilise.
L'annonce erronée de la mort de la jeune fille, pendant un temps, permet à Jean de se mettre au devant de la scène en organisant des obsèques dignes d'une tragédie. La compassion des uns et l'empathie des autres devient son carburant. Elle renaît:
"Je pleurai parce que seule la tragédie m'avait permis de me sentir tout à fait et comiquement vivante."
Comment peut-on justifier ce regain de vitalité alors qu'on vient de perdre la chair de sa chair?

Allan Garganus dresse le portrait de trois personnages différents mais complémentaires, échantillon représentatif de la communauté bien pensante et bourgeoise de Falls, profondément attachée au lieu où elle vit. Comme Sois sans crainte: "l’abondance d'événements dans la fiction ne le gênait pas. Le destin ne semblait plus être le concept censé faciliter la rédaction des romans de la coïncidence. Le destin - comme les raz de marée ou les ouragans - étaient une force naturelle inexorable, arbitraire."
Comme les canards en bois de Doc, les Déchus sont des leurres, emprisonnés dans le paraître, trop soucieux de l'image qu'ils renvoient à leurs voisins. Il faut un ouragan, aussi bien psychologique que météorologique, pour que toutes les certitudes soient remises à plat et balayées d'un revers de main.
"La première tâche du conteur est de reconnaître l'histoire lorsqu'il la voit. Facile quand elle est aussi humaine." Alors, le conteur se met au travail et raconte ces tranches de vie fictionnelles mais tellement possibles, et met en évidence toute la complexité de la nature humaine.

A découvrir!

Fantoccio, Gilles Barraqué

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Médium, février 2015, 300 pages, 16 euros.

Un pantin amoureux.


Gilles Barraqué s'est inspiré du conte moderne Pinocchio de l'italien Carlo Lorenzini pour imaginer un récit bien plus sombre que le modèle.

Fantoccio est né sur une table de bois, un soir, grâce à la sorcellerie de la vieille Strega. Son créateur, Guiseppe, surnommé Gepetto, lui a permis de recevoir l'étincelle de vie, et ne pas être un simple pantin de bois. Ainsi, il a les facultés de penser, de ressentir et d'agir en conséquence, seule son apparence fait de lui un jouet:
"Le miroir est un mensonge, le premier auquel je me trouve confronté. Il me révèle pourtant tel que je suis, assis au bord d'une table. Le fût poli de mon buste, le bassin, les membres qui s'y articulent, les bras fins en trois parties, dont la main. Les doigts que je peux faire jouer mais qui restent fixes si je ne les commande pas (...) [la tête] c'est bien une boule. Les traits ne sont que tracés, à part le court nez planté un peu haut. (...) Je suis une marionnette."
Gepetto garde le secret, cache Fantoccio à la vue de tous, même si dans l'intimité, il dialogue avec lui et lui permet même d'apprendre à lire. Il remplace un peu son enfant mort dans les flammes, mais surtout, il voit en son pantin vivant la possibilité de gagner de l'argent, de voyager, bref de changer de vie. A sienne, en Toscane, la commedia del'Arte sur le Campo est appréciée. Alors Gepetto s'associe avec une troupe dont fait partie la belle Livia. La jeune femme sera la partenaire de Fantoccio sur scène:
"Le couple que vous formez accorde la beauté à la magie de l'illusion. Les effets se combinent."
Pinocchio, illustration de Carlo Chiostri (1902)

Fantoccio obéit, sait "jouer la marionnette", mais rencontrer Livia fait naître en lui un sentiment étrange: il tombe amoureux au point d'en oublier même sa véritable nature, "un fantoche de bois".
Seulement, cet amour est impossible; Livia lui renvoie ce qu'il est vraiment, un pantin, même lorsqu'elle le surprend à parler. Alors Fantoccio rejette son maître, se révolte. C'est en quelque sorte une crise d'adolescence qui le gagne. Il est temps pour lui de prendre quelques libertés.

Le chat et le renard du conte italien sont remplacés par les personnages du Roux et de Micio. En leur compagnie, Fantoccio va explorer "le champ des mauvaises actions". Il devient menteur, voleur, arpente la nuit les rues de Sienne et son monde interlope. Désormais, il y a deux Fantoccio: celui qui fait la marionnette avec Gepetto en gardant une ouverture sur le monde. C'est l'enfant sage qui danse sur scène en rêvant d'amour. Et celui qui est maître de ses choix et de ses évolutions, symbolisant cette attitude avec un nez plus long, soulignant l'outrance même de son apparence.
Néanmoins, au fond de lui, un lien unique, puissant, indéfectible l'oppresse et lui rappelle qui il est: Strega, la sorcière...

Fantoccio est un roman assez noir finalement, centré sur la personnalité d'un pantin à qui on a donné une conscience et des sentiments. Le récit est basé sur cette dualité improbable: une apparence physique en bois et un esprit humain aux proies aux tourments de l'amour. Au fil des pages, Gepetto s'efface, dépassé par sa créature. Fantoccio prend de l'assurance, se rebelle, quitte à flirter plus d'une fois avec le danger.
Du côté de la narration, on sent que l'auteur s'est inspiré du conte tout en voulant y laisser une trace résolument personnelle. Parfois, quelques répétitions, quelques scènes, provoquent une mise en attente inutile au récit. Cependant, l'ensemble se lit aisément, et emmène le lecteur vers un épilogue à la fois deviné et original.
Gilles Barraqué propose une version plus tourmentée de Pinocchio, plutôt réussie d'ailleurs, sans pour autant en oublier l'âme originelle de l'histoire.

A découvrir à partir de 15 ans.

REGARDS CROISES (13) Mr Mercedes, Stephen King

  Ed. Albin Michel, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, 550 pages, 23.5 euros.
 

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

Sous le parapluie de la déception.

Chaque année, la sortie du dernier roman de Stephen King est précédée de quantités de commentaires, de posts, d'articles même de la part de lecteurs qui ont lus le roman en langue originale, et s'impatientent de la parution en France. Mr mercedes n'a pas dérogé à la règle. Outre le fait qu'une grande chaîne de magasins avait anticipé sa sortie en le proposant avant tout le monde, les grands admirateurs de King s'interrogeaient encore et encore sur le choix de la couverture et son virage à cent quatre vingt degrés concernant l'intrigue.
La couverture et la quatrième de couverture sont plutôt réussies, le concepteur ayant été attentif aux symboles contenus dans le récit. Il pleut des gouttes de sang, ce qui, dans un roman de Stephen King, n'étonne personne. De toute façon, le dos du roman est explicite: on a affaire à un tueur de masse qui se sert d'une voiture comme d'une arme. Alors comment tenir plus de cinq cents pages, quand vous apprenez dès le premier tiers que le tueur en question, un certain Bradley Hartsfield, a pris tant de plaisir à commettre son assassinat qu'il n'a plus vraiment envie de recommencer?

Mr Mercedes est véritablement un roman policier. King met de côté les ficelles dont il est coutumier pour s'attaquer au polar. La colonne vertébrale du roman est somme toute classique: un flic à la retraite dépressif qui n'arrive pas à décrocher, un gamin paumé installé dans une relation plus que glauque avec sa mère qui perd pied, une belle femme divorcée, riche de la dernière heure, et tout autour quelques jeunes gens, personnages secondaires, sans qui rien n'avancerait. 

Bill Hodges est l'archétype même du flic américain qui reste policier même mis à la retraite après de bons et loyaux services. Décoré pour ses nombreux états de service, le tueur à la Mercedes reste quand même l'affaire qu'il n'a pas réussi à élucider. Pourtant, dans sa carrière, il en a vu des timbrés:
"Au cours de toutes ces dernières années passées dans les forces de police, Hodges a vu des choses dont il n'oserait parler à personne qui ne les auraient également vues. De tels souvenirs toxiques le poussent à croire que son correspondant pourrait très bien dire la vérité, tout comme il dit certainement la vérité quand il affirme ne pas avoir de conscience."
Et qui est ce correspondant mystérieux qui l'invite à chatter sur un obscur réseau social appelé "Sous le parapluie de Debbie"? Mr mercedes bien sûr!  Car ce jeune homme, à force de surveiller le flic, aimerait tant le pousser au suicide comme il a réussi à le faire pour Olivia Trelauwney, la propriétaire de la Mercedes qui a causée tant de victimes...
Ce jeu du chat et de la souris prend du temps, si bien qu'on se demande si l'intrigue ne va pas s'éterniser en longueur, devenir trop lâche, ce qui, chez l'auteur, est mauvais signe. L'enquête privée de Hodges part dans tous les sens, lui permet même de trouver un regain de virilité avec la soeur d'Olivia, Janey, dont il n'arrive pas à comprendre comment elle peut être attirée par un sexagénaire bedonnant et négligé. Passons.

Alors, au fil des pages, on attend la critique sociale de King, celle qui est toujours pertinente, lucide; celle qui pointe du doigt les hypocrisies de l'Amérique contemporaine et les petits arrangement entre amis; celle finalement qui devient, en filigrane, le véritable sujet du roman. Eh bien non, tout juste peut-on lire ceci:
"Tous les préceptes moraux sont des illusions trompeuses. Même les étoiles sont des mirages. La vérité c'est l'obscurité et la seule chose qui importe c'est de prendre son manifeste avant de s'y enfoncer. Inciser la peau du monde pour y laisser une cicatrice. Ce n'est que ça, après tout, l'Histoire: du tissu cicatriciel."

A force de provocations, parce que Hodges sait appuyer où ça fait mal, le désaxé Bradley Hartsfield se met en tête de laisser une trace indélébile, comme les kamikazes du 11 septembre, mais en mieux, forcément. Dès lors, le polar devient de plus en plus linéaire, ne laissant aucune place à l'imagination ou au retournement de situation. Hodges s'efface peu à peu au profit de "son équipe de choc" composée du voisin qui lui tond sa pelouse, Jerome, et de la nièce de Janey, Holly, une quadra aussi timbrée qu'attachante. Forcément, Hodges n'y connaît rien en informatique, seuls les "jeunes" peuvent s'en sortir dans ce domaine et l'aiguiller dans son enquête! Beau cliché.
Le lecteur lit donc au moins 350 pages de course contre la montre, aux chapitres de plus en plus courts qui amènent vers une situation finale très convenue.

Vous l'aurez compris, Mr Mercedes ne fera pas parti de mon Panthéon personnel de l'auteur. Peut-être que nous, lecteurs de Stephen King, sommes devenus très exigeants et avons du mal à accepter de sa part un roman policier honnête, sans fioritures, superficiel. 
Car, c'est cela qui manque cruellement à ce dernier roman, de la profondeur. Même la fin est prévisible. On se croirait dans un épisode de série policière du dimanche après-midi: on regarde sans savoir vraiment pourquoi puisqu'on devine déjà la fin. Mr Mercedes donne cette impression désagréable qu'il ne sera vite lu, vite oublié, jamais cité comme référence.
Allez, oublions Mr Mercedes et  attendons tranquillement le nouveau titre de 2016!

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l’œuvre:http://christinebini.blogspot.fr/2015/02/regard-croises-13-mr-mercedes-de.html

Une éducation catholique, Catherine Cusset

Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2014, 144 pages, 15.9 euros

Chacun cherche son Dieu.


Marie a grandi dans un foyer à moitié athée. Alors que sa mère s’accommodait très bien de vivre sans croire en un seul Dieu, son père, lui, allait tous les dimanches à la messe, et a tenu à ce que ses deux enfants fassent leur communion solennelle. Pour Marie, l'embrassement de la foi a été aussi un choix stratégique pour s'attirer un peu plus l'amour paternel qu'elle trouvait un peu trop dirigé vers sa grande sœur Laurence, garçon manqué, forte en tout, et terriblement indépendante. La cadette passe pour une pleurnicheuse, une momolle dont un rien peut la perturber pendant des heures. Aller à l'église c'est aussi vouloir plaire:
"Il y a deux choses que, toute mon enfance, je fais avec papa: prendre l'air et aller à la messe. (...) Pour maman, ce sont deux occasions hebdomadaires de se débarrasser de nous."

A dix ans, Marie s'arrange avec la religion, désire l'utiliser pour se surpasser et contrer sa nature véritable de petite fille modèle égoïste. Devenir un être bon, c'est se rapprocher un peu plus de Dieu, et donc de papa:
"Ma religion n'est pas de l'ordre du fantasme, du magique, du surréel, mais du devoir intérieur. (...) Ma religion à moi est intérieure. Une religion d'appartement, lire la Bible, dessiner Jésus et Marie, inventer des prières, rendre visite à de vieilles dames. Le dépassement de soi, la victoire sur soi, je ne les imagine pas du côté du corps. Seule me paraît belle la lutte intérieure."

Croire en Dieu lui donne la force de ne plus haïr sa grande sœur, dont elle se sent diamétralement opposée. Seulement, ce petit arrangement va prendre un autre chemin quand Marie a l'âge d'aller au collège. Là, elle y rencontre Ximena qui sera pour elle la nouvelle incarnation de la divinité:
"Ximena entre dans ma vie. Dieu en sort. Ximena n'a aucune religion, aucune éducation religieuse, et tournerait en dérision ma foi comme un signe de naïveté et de stupidité."
Cette nouvelle amie l'éveille à la sexualité, à l'amitié exclusive et inconditionnelle aussi. Ximena "énonce la loi", et devient naturellement un modèle pour une Marie qui a besoin d'un Dieu. Ximena se défend avec "le verbe" et un humour assez caustique. Marie aime être en retrait, et se sentir aimée.
Longtemps, la jeune fille sera "un critère absolu", mais le lycée aura raison de cette amitié devenue étouffante et malsaine. C'est le décès soudain de son neveu Thomas qui sonnera le glas de ce duo improbable.

"La mort n'existe pas, Marie. Tu n'as pas le droit de pleurer. Tu es dans la vie."
L'auteur de ce s paroles, c'est un camarde de lycée, Samuel. Ce sera aussi son premier grand amour. Samuel n'est pas beau physiquement, mais il correspond tant à ce que Marie recherche psychiquement. Il incarne donc sa nouvelle image de Dieu à cause de sa foi en la vie. Pour elle, Samuel va souffrir, accepter inacceptable. Elle sera son chemin de croix:
"Pendant six ans, je n'ai pas réussi à le quitter, même si mon désir allait vers d'autres hommes. Je ne pouvais pas imaginer ma vie sans lui. J'avais besoin de lui pour me sentir entière: besoin de sa parole, de son regard intense. Besoin de mots. Peur du silence. Peur du néant. Peur de l'absence de Dieu."
C'est la rencontre "exotique" avec Al qui met fin non seulement à sa relation masochiste avec Samuel, mais aussi à sa quête d'incarnation divine.

Catherine Cusset adore mettre en scène Marie, son moi autofictif, pétrie de contradictions et terriblement lucide sur sa nature et son caractère. En cherchant son Dieu personnel, Marie tente de ne plus se détester. Toute sa jeunesse, elle a cru à un référent spirituel pour remplacer celui de son enfance dont elle a cru en l'existence bien plus longtemps que celle du Père Noël.
Or, Marie n'est pas une petite fille modèle. L'adolescence, la sexualité, la quête d'un pseudo idéal auront raison de ses certitudes. Lutter contre sa véritable nature est chose vaine car elle revient au galop, en force.
L'héroïne d'Une éducation catholique est souvent agaçante, et juste à la fois, timorée et rebelle, naïve et calculatrice. L'éducation religieuse a laissé des traces dans sa façon de percevoir l'autre, mais lui a permis aussi de rendre compte de toute son hypocrisie.
Lire Catherine Cusset c'est lire une écriture sans concession, pertinente, parfois provocatrice, mais qui nous touche.

Billet d'humeur (9) Quand Fifty Shades of Grey s'invite à l'école...

Agecanonix par Uderzo



Pour rappel, je n'ai pas lu 50 nuances de Grey, ni vu le film, ni n'avait eu la curiosité de visionner la bande-annonce. PAR CONTRE, je ne suis pas née de la dernière pluie, je sais de quoi ça parle, et j'ai lu quelques critiques...

Ce que vous allez lire sont des anecdotes vécues dans une école primaire où je suis instit depuis quelques années déjà, ou celles rapportées par ma fille, élève de 4ème en collège.





Il y a une quinzaine de jour, l'emploi avenir qui travaille à l'école me dit :
- Plus que six!
- six quoi?
- Ben six jours avant la sortie de Fifty Shades!
- Oh, ça...
- Me dis pas que t'as pas lu la trilogie?
- Ben nan!
- C'est pas parce que ce n'est pas de la grande littérature que ça ne mérite pas d'être lu!
- C'est quoi pour toi de la grande littérature, parce que moi j'avoue ne pas savoir vraiment quelle œuvre y mettre...
- ..... Lire Fifty Shades c'est le kiffe total, surtout dans le métro à Paris; les gens me regardaient drôle genre "comment un mec peut lire ce roman?"... Sinon tu vas aller voir le film?
- j'pense pas non.
- Attends, histoire que tu ne meures pas innocente, j'te montre la bande annonce.
S'ensuivent cinq minutes où se succèdent des plans d'un mec torse nu devant une garde robe grise, d'une fille qui n'arrête pas de se mordre les lèvres, de regards langoureux et pénétrants, d'un hélicoptère qui atterrit sur un gratte-ciel, bref des clichés.
- Bah j'ai toujours pas envie d'y aller, tu me raconteras, ça suffira!

Mardi matin, dans ma classe, alors que j'expliquais aux enfants que le choix du livre de bibliothèque ne devait pas se faire uniquement sur le nombre de pages du livre, un élève lève la main et explique:
- Moi, m'dame, ma mère elle est en train de lire trois fois 800 pages. Elle est tellement accroc qu'elle ne regarde plus la télé!
(Force est de constater que j'avais deviné le titre de sa trilogie...)
- Et que lit-elle?
- Ben l'truc qui passe aussi au cinéma, 50 nuances de machin, vous l'avez lu m'dame?
- Non...
Un autre enfant ajoute:
- Moi ma mère elle se demande ce que ça veut dire le titre.
- Aucune idée
- Façon j'vais savoir car elle doit aller au ciné avec ses copines...
Pas facile de rebondir, clore le sujet, passer à autre chose, bref, j'ai fait la carpe.

Jeudi, j'assiste dans la salle des maîtres à un débat sur le film entre une collègue qui l'a vu lors d'une soirée entre copines, et toujours notre emploi avenir (qui en est, précisons-le, à son troisième visionnage)
- Alors t'as aimé?
(la collègue) - ben pas trop, déçue même, car on nous vendait du glamour, et on attaque trop vite les choses sérieuses.
(moi, la chieuse de service) - Depuis quand les coups de ceinture c'est glamour?
- Nan, nan, c'est pas ça, mais bon tu vois, Christian est tellement beau, dans le roman, il passe pour l'homme idéal, et là, avec ce qu'il lui fait, ça colle pas.

Décidément je me dis que le portrait type de l'homme idéal a évolué méchamment...

Sinon, mon ado de fille ma rapporte que le week end dernier, plusieurs de ses copines sont allées au ciné voir Fifty Shades. C'est facile, car nous sommes le seul pays à avoir interdit l'accès seulement aux moins de 12 ans, allez savoir quels ont été les critères de ce choix.
Elles lui ont raconté que "c'était trop bien", "que Grey est trop beau", "qu'il a un torse de rêve", "c'est le mec idéal".... Et là je me demande: suis-je coincée de penser que ces gamines, à cause de ce film, ont peut-être une conception biaisée de l'amour. Car, l'amour ce n'est pas la violence, la soumission, le contrôle de l'autre, et à presque 14 ans, on n'a pas le recul nécessaire pour comprendre tout cela.

Pour conclure, à la question qu'on m'a posé: t'as jamais lu des livres érotiques toi?
J'ai répondu: si, l'Amant de Marguerite Duras, et encore je ne sais pas si c'est perçu comme un roman érotique.

Et vous qu'en pensez-vous?

RUE DES ALBUMS (87) Le mystère, Rebecca Cobb

Ed. Nord-Sud, janvier 2015, traduit de l'anglais (GB) par Agnès de Ryckel, 28 pages, 12 euros.

Qui se cache dans le trou?


"Sous le cerisier du jardin, il y a un petit trou, on l'a trouvé le jour où j'ai lancé ma balle et qu'elle n'est pas revenue."
Il suffit que survienne quelque chose inattendu pour que l'imagination se mette en marche. Ce trou sombre dont on ne voit pas le fond attise la curiosité du petit garçon et de son chien. Il y a sûrement quelqu'un caché la dedans; cette ouverture n'est pas arrivée là par hasard... Le mystère s'épaissit, surtout qu'aucun indice ne vient confirmer ou infirmer les hypothèses des personnages.

Repère d'une souris, d'une horde de grenouilles? Refuge d'un gentil troll ou d'un dragon qui hiberne en cachette? Terrier d'un blaireau ou d'une taupe? Bref, tout le monde a un avis différent, et pendant ce temps, aucun animal ne vient pointer le bout de son nez!

Ce trou peut être la maison de tout et n'importe quoi, d'un animal connu ou inconnu, pourquoi pas même d'une créature fantastique? Toujours est-il que le petit garçon et son chien font le guet, apprennent la patience, et laissent libre cours à leur imagination.

Ce trou noir ouvre les portes de l'extraordinaire, et peuple l'imaginaire des petits et des grands avec des illustrations  colorées et explicites. Il s'en passe des choses sous nos pieds! Mais le mystère du jardin sera-t-il un jour éclairci?

Le dernier album de Rebecca Cobb attise la curiosité du jeune lecteur et utilise l'imaginaire de l'enfant pour faire avancer l'intrigue. Il suffit d'un petit événement pour que tout s'emballe. La traductrice offre des phrases simples à la portée des lecteurs débutants.

Et vous savez vous qui habite dans le trou de votre jardin?

A partir de 3 ans.

RUE DES ALBUMS (86) Sans défense ngangou a tia lo! Yves Pinguilly et Florence Koenig

Ed Autrement, janvier 2015, 24 pages, 13.95 euros.

Raconter l'indicible.

Donali aux longs cheveux qui lui servent de pagne aime Pougaza  son mari, "le plus grand cueilleur de miel sauvage". La vie en Centrafrique semble paisible au sein d'une nature verdoyante et généreuse. Comme un bonheur n'arrive jamais seul, Donali va s'appeler bientôt Djonimama car elle attend un bébé!

Un jour, "les arbres fermèrent leurs yeux" et le petit Zotizo naquit. Dans le même temps, après vingt-trois mois de gestation  Doli Wâli l'éléphante mit au monde Doli Kôli.
Les saisons passent et Zotizo vit en harmonie avec la nature et confie ses secrets aux animaux de la forêt. Mais son préféré reste l'éléphant:
"Mais c'est avec Doli Kôli qu'il parlait le plus. Cet éléphant était un peu son cousin: ils étaient nés le même jour et c'est le même jour qu'ils avaient pour la première fois été piqués par un moustique."

Hélas, l'harmonie ne dure pas. "Comme si le père du vent et le père du tonnerre étaient devenus fous", tous les bruits et les cris de la guerre franchissent le village. Les armes viennent rompre la quiétude des lieux. La petite famille se réfugie dans "le gros tronc mort d'un arbre" et attendent. Une fois le silence revenu, l'endroit est devenu désolation, des corps sont tombés et des défenses d'éléphants traînent sur le sol... Qu'est devenu Doli Kôli?

Avec des mots simples et des couleurs, les auteurs racontent l'indicible. Le vert harmonieux et chatoyant laisse place à un dégradé de jaune  et de gris pour expliquer les changements. Eux trois ont survécu, mais les autres? Comment raconter à un jeune enfant la stupidité de la guerre et la violence gratuite?
Alors, dans le lourd silence après l'orage, au clair de lune, Djonimama tente d'expliquer l'indicible à son enfant et son discours ne touche pas que les êtres humains...

Sans défense est une bien belle histoire, bien menée, et avec finesse, car il n'est pas évident de traiter un sujet aussi sérieux. Les illustrations et les textes se complètent, et on se laisse emporter par le vécu de Zotizo.

A découvrir, à lire et à relire, à partir de 5 ans.


De haute lutte, Ambai

Ed. Zulma, février 2015, traduit du tamoul par Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam, février 2015, 213 pages, 18 euros.

Être une femme en Inde.


De haute lutte plonge le lecteur dans le quotidien de la femme indienne et la complexité de son statut. A travers quatre nouvelles, ce recueil met en avant ses personnages féminins. A chaque fois, même si elles sont cultivées, bardées de diplômes, ou occupent un poste professionnel important, elles ne sont que l'épouse de quelqu'un. Ainsi la réussite n'est qu'une façade. En Inde, on reste d'abord la propriété d'un homme, et ce dernier a tous les droits sur elle:
"En bonne représentante de la tradition féminine hindoue, pour peu qu'il fut son mari, elle aurait consacré sa vie à un lépreux."

Ambai raconte quatre récits de vie dont le point commun est la position de la femme au sein du foyer familial. Mariées à un drogué violent, un avare, ou un chanteur jaloux de la supériorité de voix de son épouse, elles ne peuvent fuir leur position.Même un statut de veuve ne leur permettrait pas de "revivre":
"On l'avait offerte à Bhaskaram, un homme plus âgé qu'elle et plus fort physiquement. Elle était sa propriété, au même titre que le sofa et ses coussins. Si son mari mourait, on tirerait un trait sur elle. Rideau. Fin."

Les femmes indiennes ont conscience de n'être qu'un objet, d'abord de convoitise, puis ensuite reléguées au même rang que les meubles domestiques. Alors, au quotidien, à elles d'entreprendre de menus désobéissances, de rêver les yeux ouverts, d'espérer trouver la force pour obtenir une liberté trop durement perdue:
"C'est alors qu'une pensée interdite aux femmes hindoues depuis des temps immémoriaux surgit à sa conscience. Elle devait, elle voulait, elle allait le quitter. Comme un élastique étiré jusqu'à la limite de la résistance, son endurance se brisa net et elle se sentit plus légère. (...) Dans l'espace libéré, ses projets d'avenir se dilataient. Sa décision était prise."

Peut-on vivre éternellement dans l'ombre d'un homme, comme le rappelle la tradition hindoue, alors que votre esprit crie sa rage et sa colère d'être soumise? Comment respecter les traditions alors qu'on se sait intellectuellement supérieure à un homme qui vous soumet?
Les histoires mettent en avant quatre portraits de femmes fortes qui développent des stratégies pour ne plus subir cette humiliation permanente.
Ambai emploie le ton juste, a happé des fils de vie avec une simplicité déconcertante, soucieuse de montrer toute la complexité du statut des femmes dans l'Inde d'aujourd'hui.

Très belle découverte.



Ambaï, nom de plume de C.S. Lakshmi, est une femme de lettres, originaire du Tamil Nadu, au sud de l'Inde. Ecrivain, traductrice, universitaire reconnue, Ambaï compose patiemment une œuvre d'une grande finesse littéraire, récompensée par de nombreux prix. L’œuvre d'Ambaï est une immense découverte, inédite en français.(Source éditeur)

Notre mère, Koren Zailckas

Ed. Belfond, traduit de l'anglais (USA) par Samuel SFEZ, 433 pages, 21.5 euros.

Notre mère, cette inconnue.


Depuis un an, la famille Hurst a appris à vivre avec la disparition de la fille aînée, Rose. Enfin, chaque membre a plutôt développé un système de survie bien personnel: le père, Douglas, s'est réfugié dans le travail et l'alcool, la soeur, Violet, se drogue et devient adepte de religions alternatives, et la mère, Josephine, reporte toute son attention sur le petit frère Will.
"Rose avait laissé un vide dans la famille, et chaque jour elle semblait leur retirer quelque chose de plus. Le fossé entre leur situation actuelle et ce qu'ils avaient été semblait se creuse de jour en jour. (...) Rose avait transformé la famille parfaite de leur mère en une parfaite épave."

Josephine est la pierre angulaire de cette famille. Elle donne l'apparence d'une femme équilibrée, souriante, mère attentionnée et aimante, et épouse modèle. Depuis que Will est soi-disant atteint d'un syndrome d'Asperger avec des crises d'épilepsie, elle a décidé de le descolariser et de devenir sa maîtresse d'école personnelle. Ainsi, le gamin a développé une relation fusionnelle avec sa mère, et vit dans l'angoisse permanente d'être un enfant parfait à ses yeux, quitte à en devenir détestable avec les autres:
"La confiance pour lui était une forme de torture: il ne voulait pas être aimé: pour lui, l'amour était un sac sur la tête. Plus que tout, il voulait s'en tenir au scénario conçu pour lui dès sa naissance et jouer tous les rôles à la fois. Tour à tour, il serait le bourreau, la victime, le spectateur et le héros, mais jamais il ne quitterait le théâtre."

Au fur et à mesure le portrait de la mère parfaite se fissure. Il a suffi d'un soir de dispute familiale pour que Violet soit internée en hôpital psychiatrique à la demande de sa mère, trop heureuse de se débarrasser d'une fille ne correspondant plus à son idéal. Pour Violet, Josephine est une mère toxique qui cache bien son jeu, dangereuse et manipulatrice, et qui est fortement responsable de la disparition de la grande sœur. Malgré le peu d'indices laissant croire à une fugue volontaire, Violet doute encore...
"Avec une mère comme la leur, il était impossible de ne pas assimiler le fait de devenir mère à celui de devenir un monstre."
Dès lors, la jeune fille va se battre pour tenter de découvrir la vérité, et affronter sa mère afin de dévoiler au grand jour sa véritable personnalité:
"Elle vous accusait de manipuler les gens (alors qu'elle-même le faisait). Elle disait que vous étiez revancharde (ce qu'elle était plus que n'importe qui) (...) Je regardais ma mère et c'était quelqu'un d'autre. Mais c'était comme si elle avait toujours été quelqu'un d'autre. Comme si à la fin de la journée, quand personne ne la voit, elle retirait sa combinaison de chair."

Au fil des pages, le lecteur se rend compte que la famille Hurst est une famille tordue, névrosée, sur laquelle Josephine possède le contôle et prend un malin plaisir de monter les membres les uns contre les autres. C'est de la maltraitance psychologique maquillée en amour, mais seul Will a du mal a accepter la véritable nature de sa mère. "Peut être que la vérité n'existe pas, pense Will quand il est confronté aux mensonges de sa mère." Quant à son époux, Douglas, l'acceptation de son alcoolisme et sa thérapie lui font admettre que ses filles ont beaucoup souffert. Il est temps pour lui de devenir un père.

Notre mère est un roman prenant, dont le suspens monte crescendo jusqu'au dénouement digne d'un polar. Koren Zailckas a mis en scène des personnages à la psychologie complexe et pour certains au psychisme torturé. Josephine est une personne malade, qui a détruit psychologiquement son entourage pour se donner un semblant de bien être.
Finalement, c'est Violet, internée pour violence, qui est la personnalité la plus rationnelle et objective. A force d'avoir cherché à plaire à sa mère et tenté d'y trouver de l'amour, elle a compris que sa quête était vaine, mais que, surtout, elle marchait sur les empreintes déjà laissées par Rose, dont l'absence ne semble pas perturber Josephine. Enfin, le petit Will incarne le malaise et le déséquilibre d'un enfant complètement dépendant d'une personne toxique.

Notre mère ravira à la fois les amateurs de polar et les curieux.

Belle découverte


A ma source gardée, Madeline Roth

Ed. Thierry Magnier, février 2015, 60 pages, 7.2 euros

A ma source gardée raconte l' histoire d'amour entre Jeanne et Lucas. Ce sont deux adolescents; ce sont les premières fois, les premiers je t'aime, les premiers frissons de plaisir, les premiers secrets.
"Avec Lucas, on n'est pas "amis". On n'est pas amis parce que moi je l'aime d'amour. On s'est menti. Enfin, je crois. On s'est menti parce qu'on s'est rien dit. Que les mots ont jamais passé nos bouches."
Jeanne est la narratrice de ce court récit où elle y raconte son amour, son chagrin et la perte de celui qu'elle aimait et qui lui avait appris les richesses du silence. Elle ne fait pas le procès de Lucas, cherche aussi ses responsabilités, mais reproche surtout cette absence de mots qui a tout gâchée alors qu'il aurait pu expliquer et atténuer le choc de la rupture.
"J'arrive pas trop à savoir. Ce qu'on fait des rêves quand ça devient moche. Si je m'acharne à lui trouver des excuses. Ou à me chercher des reproches. Ça rime. J'ai pas fait exprès. Il ne m'aide pas. C'est tout moi qui pense. Lui, il ne dit rien. Il touche, il aime avec ses yeux, et ses mains. On a des chansons juste à nous deux. C'est comme des messages codés."

Pour pouvoir le voir plus souvent, le sentir près d'elle et être dans ses bras, Jeanne passe le plus clair de ses vacances chez sa grand-mère, au village. Quand elle y a rencontré Lucas, c'était de suite pour elle une évidence: c'était lui, et ses amies l'ont deviné... Peu à peu, Lucas est devenu un besoin, un manque aussi quand elle ne le voyait pas:
"Moi, la vie je ne sais plus faire, sans ses yeux."
Elle a rempli les silences de son petit ami par son amour, et lui a comblé son absence de mots par des gestes tendres. Non pas que Lucas est muet, mais c'est un taiseux, un garçon avare de mots. Tout se passe dans le regard. Ses amis le considèrent comme un grand sensible et un silencieux.

Alors, cette soirée là au village, ce bal de fin d'été, Jeanne s'y rend uniquement pour y retrouver sa moitié. Il lui manque tant. Elle est enceinte, elle le sait, son corps le crie.
 "J’ose à peine remuer. J’ai la main droite sur mon ventre. Je ne sens rien. Mais je sais."
 Il ne le sait pas encore. Or, elle ne l'aperçoit pas. Où se cache-t-il? En attendant, son arrivée, elle fait semblant d'accepter le bruit, la musique, le rire des autres, comme "si elle se regardait à l'extérieur d'elle-même".
Son regard perce l'obscurité et les coins d'ombre, quand soudain:
"Et puis je l'ai vu.
Dans un coin de la salle, là. Vers l'escalier.
Je l'ai vu qui l'embrassait.
Et en plus, je crois...Je crois que je les ai trouvés beaux, tous les deux.
Tom et lui."

Madeline Roth donne la parole à une jeune fille remplie de chagrin. Elle a perdu son premier vrai amour. Or, cette rupture s'est faite en silence, brutalement. Lucas n'a pas eu le temps d'expliquer son homosexualité, préparer finalement Jeanne à une prochaine rupture. La jeune fille se rend compte avec le recul que, dans son histoire d'amour, elle a aimé pour deux, car du côté de Lucas, pouvait-on parler véritablement d'amour? Derrière les paroles d'une adolescente qui tente de raconter son vécu émotionnel, le choc de sa rupture, on sent le besoin de parler, de poser des mots sur les silences de son histoire, comme pour montrer qu'il est important d'exprimer son ressenti, de dialoguer avec l'être aimé.
Jeanne ne reproche pas l'homosexualité de Lucas. Elle aurait tant préféré qu'il lui révèle plutôt que lui taire. Elle s'en veut tellement d'avoir cru que son amour était réciproque. Peut-être l'a-t-il été, à un moment donné, sans doute, mais pas suffisamment. A-t-elle été aveugle?

A ma source gardée est un récit tout en pudeur dans lequel l'adolescent y trouvera ses marques. Jeanne ne juge pas, n'accuse pas, elle raconte simplement son expérience sur le ton le plus juste qui soit.

A partir de 13 ans.

Aucun homme ni dieu, William Giraldi

Ed. Autrement, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Mathilde Bach, 308 pages, 19 euros.

Au bord du cercle polaire arctique, aux confins de l'Alaska, pas si loin du détroit de Béring, vivent encore des hommes et des femmes qui ont construits leur existence en fonction des lieux et du climat. Lorsqu'on aborde le village de Keelut, une seule rue, avec des baraquements de part et d'autre, la ville d'Anchorage passe pour une mégalopole.
A Keelut, on a appris à vivre avec la nature, la neige, la glace, mais aussi les loups, car c'est "leur terre depuis qu'ils ont franchi le détroit de Béring à pied depuis un demi milliard d'années."
D'habitude, ces loups, on les entend au loin hurler, et participent aussi à la mythologie du coin. Seulement, depuis quelques temps, poussés par la faim, ils se sont trop rapprochés des hommes, au point d'y enlever des enfants pour les dévorer.

Russel Core, écrivain de "nature writing" connait bien le canis lupus. Il l'a observé pendant plus d'un an dans le parc de Yellowstone et leur doit, s'en est-il persuadé, la vie:
"Les loups voulaient une histoire, songea-t-il, une histoire cousue dans l'étoffe de la vérité, non dans celle du mythe, une histoire qui ne verse pas dans la terreur."
Alors, quand Medora Slone, la maman du dernier petit emporté par les loups, lui écrit, il décide de la rencontrer, sceptique quant à l'idée que le prédateur soit le véritable responsable du rapt.
Dès son arrivée à Keelut, Core sent qu'il est arrivé au bout du monde, au-delà de ce que les hommes peuvent concevoir en matière de survie. Medora aussi fait de sa terre une contrée inexplorée:
"Cette ville, ce n'est pas l'Alaska. Où vous vous trouvez en ce moment c'est là que commence l'Alaska. Nous sommes à la lisière des terres ici.
Il ne dit rien.
(...)
- Monsieur Core, avez-vous la moindre idée de ce qu'il y a derrière ces fenêtres? De la profondeur de ces terres? De leur noirceur? De la manière dont ce noir s'insinue en vous? Ecoutez-moi bien monsieur Core, ici vous n'êtes pas sur Terre."
Cette mère n'a pas de corps pour pouvoir faire son deuil, et elle est seule, car son compagnon Vernon, soldat en Irak, doit rentrer bientôt. Core est subjugué par cette femme, d'une beauté dangereuse, persuadée de la sauvagerie humaine:
"Il n'y pas que notre monde qui est sauvage, nous le sommes aussi à l'intérieur, dit-elle. Tout ce qui nous entoure l'est."
La fuite de Medora correspond avec la découverte du petit cadavre dans la cave, innocentant de fait l'animal sauvage. Mais de quel loup parlait finalement Medora quand elle les évoquait. L'homme n'est il pas un loup pour l'homme?
Le retour de Vernon Slone va donner un nouveau tournant à l'enquête. C'est un homme sombre, indéchiffrable,calme, mais "un calme dissimulant une prédisposition au carnage", prêt à tout pour retrouver sa femme. Même l'Irak ne l'a pas démoli, car il portait "cette éclipse en lui dès le début." C'est donc un homme déterminé et ayant soif de vengeance que Core et le flic Marium poursuivent dans des paysages vierges de toute trace d'homme, mais qui absorberont le sang versé par Slone. Aux confins du monde civilisé, ils vont devoir faire face à la nature humaine dans ce qu'elle a de plus déshumanisée.

Aucun homme ni dieu est un choc de lecture. Petit à petit, au gré d'"une ambiance crépusculaire", le lecteur s'enfonce dans un roman noir dans lequel le point culminant est une chasse à l'homme au sein d'un paysage immaculé à la beauté époustouflante. On sent que William Giraldi a voulu créer un point de contact, une connexion possible entre l'instinct animal et l'esprit humain. La vérité est terrifiante, malsaine, et marque les limites de ce que notre statut d'être humain nous autorise. Côté narration, l'auteur a favorisé un style assez dépouillé, direct, sans parti pris, mais brillamment exploité dans la complexité psychologique des personnages. En postface, la traductrice littéraire, Mathilde Bach, expose brièvement sa difficulté et le désir qu'elle a pris à trouver le mot juste pour traduire le plus fidèlement possible l'ambiance induite par le style. C'est très réussi.

Ce roman est incontestablement mon premier vrai coup de cœur de 2015.

Ma mère ne m'a jamais donné la main, Thierry Magnier et Francis Jolly

Ed. Le Bec en l'air, janvier 2015, 96 pages et 33 photographies couleurs de Francis Jolly.

"J'entrais dans un monde de fantômes." Et parmi eux, sa mère, cette mère désignée dans le titre qui ne lui a jamais donnée la main, et le laissait derrière elle, tout occupée à tenir la menotte de Carole, la sœur jumelle du narrateur...
Car Carole, entretenait une relation fusionnelle avec la maman. Toujours en retrait, il observait ce lien inédit pour lui, espérant le partager de son côté avec son père, mais ce dernier était bien trop affairé. Alors, dans la grande maison coloniale, dans ce paradis de verdure perdu dans un pays de sable et de poussières, le narrateur a grandi dans l'ombre de ces deux femmes.
L'accident du patriarche, le retour en Métropole quand le pays sombra dans le violence, sonna le glas d'une relation sabotée dès le départ. Le garçon devenu homme coupe les liens avec celles qui auraient pu devenir les femmes de sa vie:
"Presque vingt ans sans un mot. Notre seul lien passait par Jacques qui distillait parfois quelques infos à l'un ou à l'autre. A travers lui, je pouvais imaginer Carole. Je pense qu'il nous aimait. Je crois qu'il trouvait que nus étions les mêmes, pas seulement physiquement, mais aussi par notre façon d'être. Ailleurs et secrets."
C'est justement avec Jacques, son grand ami, que le narrateur retourne dans le pays de son enfance afin d'y régler la succession de la maison. Cette dernière est laissée à l'abandon, mais arpenter à nouveau ses pièces, c'est ouvrir les cicatrices du passé. Un rai de lumière, une odeur, un meuble, l'escalier monumental, rappellent des souvenirs que l'on sent douloureux:
"Je savais que je ne resterai pas là. Je ne me sentais pas chez moi. Ailleurs c'est forcément mieux. Partir. Les abandonner."
En ce lieu persistent les fantômes de la mère et de Carole. Sa jumelle le poursuit, jusqu'à laisser les mêmes empreintes de sable. C'est un rappel constant qu'il n'est pas un, mais deux:
"Et pourtant j'acceptais. Je sais que c'était elle qui avait le pouvoir, Carole qui tenait ma vie entre ses mains, qui me manipulait."
Comment se débarrasser de cette étrange soumission? Faut-il vendre pour ainsi balayer tout ce passé aussi prégnant?

Les photos de Francis Jolly, retravaillées, "usées" par la poussière de sable et du temps, symbolisent à merveille l'état d'esprit du narrateur. La demeure coloniale, avec ses fenêtres désormais ouvertes sur une végétation qui a repris ses droits, avec ses murs qui se lézardent et ses trous ouverts sur le ciel bleu, hante encore le petit garçon. Le photographe propose une vision du monde hantée par des ombres persistantes. La vie est une simple ligne droite au milieu du désert. Le travail sur l'ombre et la lumière témoigne de la dualité du narrateur: oublier les fantômes du passé et se tourner vers l'avenir. Mais ce fils abandonné est-il prêt à un second exil?

Ma mère ne m'a jamais donné la main est un texte intime, définitif, parfois poignant, sur les douleurs du passé et l'impossibilité de les effacer. Les photographies ajoutent à l'atmosphère étrange, souvent surréalistes des lieux décrits, et favorise ainsi une fin ouverte et libre d'interprétation. Finalement, ce récit témoigne de l'impossibilité viscérale d'oublier complétement les siens car il nous accompagne toujours, où que nous soyons.

Une très belle découverte.

RUE DES ALBUMS (85) Donne-moi une histoire, Jean-Luc Englebert

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Pastel, février 2015, 24 pages, 11.5 euros

A deux, c'est mieux!


"Donne-moi une histoire" demande la petite fille à son père, pour pouvoir se déguiser et enfin quitter sa chemise de nuit. Alors papa se prête au jeu, lui propose une histoire de princesse, ou de sorcière, mais la gamine trouve que c'est trop commun.
Et si l'histoire parlait de chevaliers? Ah là, c'est différent, il y a matière à inventer des rebondissements, des bagarres, et puis le déguisement lui plaît beaucoup!

Les voilà donc partis tous les deux dans une aventure dans laquelle le papa narrateur met en scène sa petite héroïne "chevalière" avec "sa puissante armée". Sauf que la narrateur invente l'histoire en allant et s'éternise sur la durée: marcher pendant des jours, non, non et non, et en plus les ennemis sont invisibles!
Alors aussitôt commencée, aussitôt terminée, la petite fille ne veut plus participer à l'histoire. Or, ce n'est pas si facile car les soldats, eux, comme tous les soldats veulent la guerre, et enferment donc leur chef déserteur: "la chevalière est maintenant leur prisonnière. Deux soldats l'emmènent. Et dans un cachot, au fond de la forêt, elle est enfermée."
L'histoire de papa s'emballe, l'imagination est au tournant, et la gamine fait même intervenir son propre père pour la libérer!

Jean-luc Englebert a dessiné et écrit un moment de complicité entre un père et son enfant. Alors que la petite se lasse vite, l'adulte se laisse si bien emporter par son récit qu'il réussit à capter de nouveau l'attention de la petite héroïne. Finalement, à deux c'est mieux pour se raconter des histoires et  les mettre en scène!
On appréciera aussi le clin d’œil: pour être une chevalière, il faut avoir du tempérament et savoir mener son petit monde!
L'épilogue est joli comme tout, poétique, apaisant, et sans texte, mettant ainsi en valeur les illustrations.

Une belle découverte à partir de 3 ans, à lire avec son papa, pourquoi pas!

RUE DES ALBUMS (84) Mon chien qui pue, Christine Roussey

Ed. De la Martinière Jeunesse, janvier 2015, 26 pages, 11.9 euros

Mon chien pue, et alors?


Alfred est le chien du narrateur. C'est aussi son meilleur ami, son compagnon de jeu, ou encore son doudou occasionnel en cas de gros chagrin:
"Il est toujours là quand je pleure et il ne loupe jamais une occasion de me faire plaisir!"
C'est le camarade idéal sur lequel on peut compter: toujours partant et toujours souriant, jamais soucieux de son apparence. Et heureusement, car Alfred ressemble à une grosse saucisse avec des oreilles tombantes. Mais pour le narrateur, son chien a un problème bien pire que son physique: il sent mauvais!
"Il pue des pieds, des oreilles. Il pue du nez, il pue du dos, du ventre. De l’œil droit et aussi du gauche, des moustaches et de la queue. Bref, du sol au plafond, ALFRED PUE"
C'est une évidence, son odeur peut être source d'exclusion, alors il faut trouver une solution.
Avant de se résoudre à le baigner, le petit garçon a essayé le parfum, l'encens, le déodorant, mais rien à faire, l'odeur reste tenace! Se laver est un phénomène nouveau pour le chien. Le résultat dépasse les espérances:
"Un vrai caniche royal, un chien de roi pour sûr! Il brille tellement qu'il étincelle! Il sent bon, le frais, le grand air, la citronnelle! Il sent tellement bon qu'on ne le sent plus..."

Alfred a-il perdu une part de lui-même en perdant sa drôle d'odeur?

Sur un ton léger et drôle, Christine Roussey a écrit un album sur une belle histoire d'amitié entre un chien et son maître. Cependant, l'amitié n'est pas le thème principal de l'album. L'auteur a centré son texte sur la différence, ou plutôt la particularité qui fait qu'on est unique! Pourquoi changer pour ressembler à tout prix aux autres ou leur plaire?
"On s'est marrés, on a souri et on s'est dit qu'on s'aimait pour la vie."
Le jeune narrateur a très vite compris les limites de vouloir se conformer aux exigences, et rectifie vite le tir. Le bain deviendra ainsi un mauvais souvenir.

Côté illustrations, les personnages sont drôles, atypiques (surtout le chien), et donnent une impression de mouvement. Les couleurs sont vives avec parfois un arrière plan en "gribouillis" à la craie grasse qui donne du pep's à l'ensemble.

Mon chien qui pue est donc un album original et détonant du début à la fin!

A partir de 4 ans.

C'était écrit, Georges-Olivier Chateaureynaud

Ed. Rhubarbe, avril 2014, 4ème volet des publications célébrant les 10 ans de la maison d’édition, avril 2014, 52 pages, 5 euros.


L'Odyssée de Léo.



Comme tous les soirs, Léo, employé de librairie prend le train pour rentrer chez lui et retrouver son épouse Tarpéia. Cette fois-ci, au lieu de prendre l'omnibus de 18h15, il monte dans le semi-direct de 18h08, en pensant rentrer plus vite. Il était loin de penser que son voyage durerait dix ans...
Léo est un homme qui se laisse porter par l'aventure et les femmes. Il suffit d'un doux regard de Séléné dans le wagon pour qu'il la suive jusque chez elle. Tant pis, c'est ainsi, et le lendemain, pour se faire pardonner son absence il achète un cadeau pour son épouse, mais entre temps, une autre femme, Daphné aura raison de ses intentions, et ils partiront ensemble pour l'Italie, où d'autres aventures l'attendent.
Tout au long de ce récit, on ne sait pas comment Léo vit les choses. Tout juste sait-on que sa routine lui paraît appartenir à une autre vie:
"Sa vie auprès de Tarpéia lui paraissait soudain si lointaine qu'il avait du mal à croire qu'elle eût été autre chose qu'un rêve."

Cependant, malgré ses conquêtes, malgré les Séléné, Daphné, Freyja et autre Elora qui partagent sa vie pendant un temps, il continue à rêver de son épouse:
"De loin en loin pourtant, il rêvait de son épouse. Il la voyait, se livrant à son occupation favorite: écrire. Assise à sa table de travail, devant la fenêtre de la pièce exigüe dont elle avait fait son bureau, elle couvrait des pages de son écriture ronde, et parfois levait les yeux en direction de Léo, comme si elle cherchait en lui son inspiration."
Si fugace soit-elle, cette impression ne le quitte pas pendant dix ans, une Tarpéia, toujours absorbée dans l'écriture, "absente du monde."

Alors qu'il se retrouve à résider sur une île au large de Crotone, après avoir quitté une certaine Ithaque, et ayant fait naufrage sur la route de Malte, il fait rencontre Samir, un millionnaire, qui sent en lui l'aventurier qui s'ignore:
"Tout naufragé est un Ulysse... Voyez en moi un Alkinoos, et faites moi la grâce de me raconter vos aventures."
Et si on reprend les aventures de Léo, ont peu les comparer à une Odyssée moderne et Léo un nouvel Ulysse. Ainsi, Les amis de Freyja ne seraient-ils pas de nouveaux lotophages et Elora une nouvelle Calypso? Enfin, comme Ulysse retrouve sa Pénélope, Léo désire revoir celle qu'il a abandonné dix années plus tôt. Il engage un détective privé, apprend que Tarpéia écrit toujours, et se procure son nouvel ouvrage, publié justement aux Editions Rhubarbe. Il décide de l'ouvrir...

La mise en abyme est implacable et renforce l'atmosphère étrange déjà mise en place par la dernière demeure de Léo: un appartement dans un immeuble vide, à côté d'un aéroport fantôme et de résidences inhabitées. Sa demeure est la seule lumière dans un paysage sombre et sinistre. 
Alors, Léo a-t-il agi porté par les événements, sciemment, ou sous couvert d'une réalité fictionnelle orchestrée par une épouse éconduite.
Pénélope tissait et détissait sa toile; Tarpéia, en écrivant, déroule le destin de son époux.
C'était écrit.

Une nouvelle à ne pas manquer!


 

2 heures du matin à Richmond Street, Marie-Hélène Bertino

Ed. Kero, janvier 2015, traduit de l'anglais (USA) par Edith Soonckindt, 336 pages, 16.9 euros.

Une nuit pour tout changer.


Richmond Street se situe dans le quartier populaire de Fishtown à Philadelphie. Tout le monde se connaît, tout le monde, sous des airs bourrus, veille les uns sur les autres. C'est ainsi que, depuis la mort de sa mère, Madeleine bénéficie de l'attention discète mais persévérante des commerçants du quartier. Au moins, quelques uns font attention à cette gamine de neuf ans plus ou moins livrée à elle-même, car son père ne se comporte plus en père, incapable de gérer la perte de sa femme:
"Mark voudrait aimer sa fille, mais le fait d'être près d'elle ne fait que raviver le manque de sa femme. Madeleine n'est jamais que ce qu'il en reste."
Alors, pour briser le silence pesant de l'appartement, la gamine s'annonce tout haut dans chaque pièce, écoute du jazz, mais surtout s'entraîne au chant.
Madeleine a été bercée par les grands airs de jazz, et ses grands standards. La grande histoire du genre n'a pas de secret pour elle. Devant son miroir, elle étudie ses postures, sa diction, et se note.
 "Quand elle chante, elle n'est jamais triste, même si la chanson l'est."
 De toute façon, ce n'est pas à l'école qu'elle trouvera du soutien: la directrice, psycho rigide fait valoir son ancienne jalousie sur la mère de Madeleine à l'écolière, au point qu'elle a réussi à l'exclure le jour des vacances de Noël. Pas grave, On ne sait pas comment la petite héroïne puise sa force et son courage, mais ce "contretemps" ne l'empêchera pas de devenir chanteuse et de trouver un endroit pour se produire en public.
Profitant de la nuit de l'avant veille de Noël, elle décide de se rendre au club mythique de son quartier, le Cat's Pajamas, sans savoir que ce dernier est sur le point de fermer car son gérant, Lorca fils, n'est pas en règle avec la loi. De plus, comment justifier que son club sert aussi de sous location à ses musiciens? Alors, pour "fêter" cette dernière nuit de Jazz, Lorca va mettre le paquet...
Enfin, dans le même temps, Sarina, l'institutrice  de Madeleine, vit aussi une nuit particulière. Après un dîner commun, elle erre dans les rues avec Ben, un ex-futur qui se trouve plus ou moins largué par sa froide épouse Annie. Eux aussi, vont aller se réchauffer au Cat's Pajamas...

2 heures du matin à Richmond Street est un roman léger, dont le rythme est tenu par les chapitres égrainant le temps. Sans eux, Marie-Hélène Bertino aurait peut être eu du mal à donner le souffle à un récit qui se veut être  la description de plusieurs personnages dont le point commun est de se trouver à un carrefour de leur vie.
Dans ce premier roman, l'auteur utilise les ficelles de la nouvelle pour dresser le portrait de Madeleine, écorchée vive au grand cœur, Sarina, grande amoureuse esseulée, ou encore Lorca, tenancier de club et père maladroit du jeune Alex. Tous ses personnages vont sans le savoir se retrouver dans un seul et même endroit, le Cat's pajamas, comme si ce lieu symbolisait un tournant de leur existence.

"Nous portons nos ancêtres en nous dans ces prénoms qui sont les nôtres et parfois nous les portons jusqu'au seuil des urgences: d'une manière ou d'une autre ils pèsent sur nous, d'une manière ou d'une autre nous ne pouvons pas y échapper."
Ainsi, l'écrivain développe l'idée selon laquelle chacun porte en soi, dans ses gènes, son destin, et s'attache à le démontrer à travers son roman traduit par Edith Soonkindt, la traductrice littéraire du désormais célèbre Le Chardonneret (Prix Pulitzer). De ce fait, on sent bien qu'Edith Soonkindt tente de donner un rythme à un ensemble un peu trop linéaire. Il manque un grain de folie pour que cet ouvrage marque ses lecteurs.

A découvrir.

#Bleue, Florence Hinckel

Ed. Syros, collection Soon, janvier 2015, 254 pages, 15.9 euros.

Et si on supprimait la douleur émotionnelle?


Dans un futur proche, la société est aseptisée. Depuis quelques temps, il est possible d'éradiquer la douleur émotionnelle et affective afin de vivre sans stress. Ce processus s'appelle l'éradication, et à chaque fois qu'un patient le subit, un petit point bleu très brillant apparaît à l'intérieur du poignet.
Parfois, la démarche est volontaire, parfois non. Quand on estime qu'un de nos proches souffre trop, il est possible d'appeler le C.E.D.E pour l'emmener afin d'éradiquer sa douleur.
"On les voit parfois intervenir dans la rue. Ils se déplacent à toute allure en navette jaune qui stoppe brutalement sur le lieu de l'urgence. Quatre individus vêtus d'une combinaison jaune, au dos de laquelle sont inscrites en noir les lettres C.E.D.E, en sortent avec assurance. L'un deux transporte une valise noire. Ils se dirigent vers leur cible qu'ils maîtrisent avec fermeté."

Chaque citoyen est une cible hyper connectée parfois de force dans un vaste Réseau sur lequel il vaut mieux mettre régulièrement à jour son statut afin de ne pas attirer l'attention. C'est dans ce monde sans âme que Silas et Astrid vivent une belle histoire d'amour. Leurs émotions sont vraies, leur histoire n'est pas feinte, et ils veulent préserver ce qu'ils vivent. Tant pis si les amis du lycée les regardent d'un mauvais œil parce qu'ils oublient de raconter leur vie sur le Réseau. Parce que son père est un fervent adepte de l'éradication et qu'elle le voit peu à peu se déshumaniser, Astrid refuse de subir un jour le processus. Elle préfère connaître la souffrance, le manque ou le chagrin, quitte à être une paria.
Or, un jour, la jeune fille est renversée par une voiture. Silas, très choqué, est emmené par les manteaux jaunes du C.E.D.E afin d'y être éradiqué. Certes, il se souviendra d'Astrid, mais sans le chagrin de son décès et du deuil.
"Je réalise à peine maintenant qu'elle manque à cette Terre.
Et c'est comme si quelque chose buguait en moi, comme s'il manquait un espace à l'intérieur de mon âme pour accueillir ce qui m'arrive. Mais qu'est-ce qui m'arrive?"
Tout ce que vit Silas désormais est sans goût, sans saveur. Il reste d'un calme Olympien. Si Astrid le voyait, elle ne le reconnaîtrait pas...

Pourtant, un élément va le faire réagir. Une rumeur court selon laquelle Astrid était une terroriste qui appartenait à un groupuscule revendiquant la dangerosité de l'éradication. Pour le jeune homme, s'en est trop, il faut réhabiliter la mémoire de celle qu'il a aimé, même si ses souvenirs s'estompent avec le temps.
Et si Astrid n'était pas morte, comment accueillerait-elle le nouveau Silas avec un point bleu luminescent au creux du poignet?

"Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé.Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?" (René Char, Allégeance)

Florence Hinckel propose un roman d'anticipation à deux voix afin de faire varier les point de vue et permettre un paysage complet de la société qu'elle décrit. Et ce monde là fait froid dans le dos. Sous couvert de zénitude et de bien être, la population est en fait sous surveillance constante, obligée de gérer ses émotions pour ne pas attirer l’œil des "amis virtuels".
Finalement, la famille est elle-même menacée, provoquant des tensions et favorisant l'individualisme à la place de l'entraide. Astrid en est une victime, c'est pourquoi la seconde partie où elle est la narratrice est bien plus captivante que celle racontée par Silas.
#Bleue pose la question que posait Adoux Huxley en 1932: quels humains devenons-nous? Devons -nous tout accepter pour se sentir bien alors que tout va mal?
Enfin, le roman raconte une belle histoire d'amour, sans clichés, qui subsiste au-delà des barrières virtuelles, et propose une fin où le terme espoir prend toute sa valeur.

A partir de 12 ans.

Le paradoxe de Fermi, Jean-Pierre Boudine

Ed. Denoël, collection Lunes d'Encre, janvier 2015, 192 pages, 18 euros.

"Je suis maître de moi comme de l'Univers" (Cinna, Corneille)


Le paradoxe de Fermi tel qu'il est énoncé en  fin de roman dans un dialogue entre les protagonistes, et expliqué dans la postface, n'est qu'un prétexte pour justifier en partie un effondrement mondial plus vaste dans lequel l'apparition de la vie et la civilisation n'ont fait qu' accélérer le processus et apporter une extrème instabilité au système.

Le roman est le vaste monologue de Robert Poinsot, qui, réfugié au fin fond de l'arc Alpin, a décidé de retranscrire par écrit les événements qui ont secoués la planète ces dernières années. Notre narrateur est un survivant de la crise systémique qui a ébranlée les places boursières et provoquée l'effondrement de nos modèles économiques:
"A une vitesse effarante, tout s'arrêtait, l'argent (une grande partie de l'argent) disparaissait et la pratique du troc, échange de biens ou de services, prenait sa place.
Tout allait incroyablement vite. En quelques semaines, tous mes repères, tous les repères ont disparu."

Au départ, personne n'y croyait. Encore un krach boursier, comme ceux de 1929 ou 2008. L'Humanité y survivra... sauf que non.
"Le chaos peut être source d'angoisse, mais aussi d'heureuse irresponsabilité." Robert Poinsot raconte d'abord une période de torpeur, de réorganisation de sa vie en fonction de ses besoins, bref une autre façon d'appréhender le quotidien. Mais, très vite, un spectre plus inquiétant s'est installé:
"Je note ici une impression aussi vaque que prégnante. Si les événements quittent le lit des habitudes, on entre petit à petit dans un autre monde, où le chaos prend une place démesurée. Un spectre dépourvue de conscience, de volonté, de but conduisait l'orchestre du monde."

On n'en est pas encore aux pages oppressantes de La Route de Cormac McCarthy, mais le narrateur décrit lui aussi une situation de fuite, loin de Paris et des grandes villes, pour se protéger des bandes de pillards.  Beauvais devient, pour un temps, un lieu de repos, pour ensuite devenir le point de départ pour une destination plus au nord, vers les îles nordiques. Là, Robert et ses compagnons d'infortune vont rencontrer les membres d'une communauté, l'Ordre, un vaste réseau d'informations et d'échanges. Persuadés que l'Humanité touche à sa fin car elle ne pourra reconstruire ce qu'elle a détruit, elle prône la stérilité et la certitude que l'espoir n'existe pas:
"Même si notre tentative suppose et implique un espoir, chacun de nous doit travailler sans espoir. L'espoir fait vivre, disait-on autrefois. Mais dans notre situation, il est vrai que l'espoir épuise, égare, tue."

Au fond de sa grotte, Robert est las. L'enchainement des événements a fait de lui un être solitaire, réfugié en altitude, loin de ses congénères, loin aussi d'un monde à l'agonie:
"Je ne suis pas Robinson. Lui, il espérait les hommes, moi je les crains. Lui, il était fixé par la force, moi je suis obligé d'errer. Écrire mon histoire (si absurde que ce soit) a plus de sens pour moi que fabriquer ceci ou cela. Tout ce qui me reste d'énergie une fois trouvée ma pitance, je le consacre à mon histoire."
Alors que deux cents milliards d'étoiles existent dans notre Galaxie, et que plusieurs centaines de milliards de planètes orbitent autour d'elles, comment est-il possible que nous n'ayons pas encore été visités par de nombreuses civilisations extra-terrestres? Le paradoxe de Fermi prend alors tout son sens dans une telle situation, et Robert se dit: "à nouveau , le sens est éteint. Je vais faire de même. L'homme ne vit pas de pain, il vit de sens."

Le paradoxe de Fermi est un roman post apocalyptique à une seule voix très intéressant car l'effondrement mondial repose sur un modèle sociétal que nous connaissons actuellement. Certes, quelques raccourcis fictionnels paraissent assez bancals en théorie, mais suffisent à donner de l'élan à un récit cohérent et humain, écrit par un survivant qui a banni le mot espoir de son vocabulaire. En dernière partie du roman, les pages consacrées au Paradoxe de Fermi énoncé par le Prix Nobel éponyme, raviront les inconditionnels du genre et les amoureux des énigmes mathématiques et métaphysiques.

A découvrir.

La confession de la lionne, Mia Couto

Ed. Métailié, janvier 2015, traduit du portugais (Mozambique) par Elizabeth Monteiro Rodriguez, 240 pages, 18 euros.

Repère de fauves.


Dans "la brousse, là où les hommes ont oublié toutes les leçons", la lionne veille. Elle a encore sévi dnas le village de Kulumani, et par habitude, un lion revient toujours sur les lieux de son forfait.
Pendant ce temps, à Kulumani, après la consternation, la population s'organise. Silência n'est pas la première victime du prédateur. Avant elle, d'autres jeunes filles, dont ses sœurs jumelles. De ce fait, Genito Mpepe et Hanifa Assulua n'ont plus que Mariamar, mais cette dernière passe pour une folle aux yeux de ses semblables.

Parfois, la folie protège de ses contemporains. Il n'est pas bon d'être née femme au milieu de la brousse. Il n'est pas bien vu non plus de savoir lire et écrire. Dans cette communauté où les hommes font la loi, Mariamar raconte dans un journal les événements, et sa nouvelle rencontre avec Arcanjo Baleiro, le chasseur déjà croisé seize ans plus tôt.

"Là où chez les autres il y a des souvenirs, en moi il n'y a que des mensonges et des mirages."
Arcanjo ressemble beaucoup à Mariamar. Depuis la mort de son père, tué par son frère aîné, le chasseur est persuadé d'être fou. Écrivain à ses heures perdues, il croit aussi que son manuscrit est illisible à défaut d'être cohérent. La chasse est un moyen pour lui d'oublier pendant un moment sa nature et son histoire:
"Sur le moment, il me vient à l'esprit que c'est ça qui me plaît dans la chasse: retourner au delà de la vie, délivré de mon Humanité."
Arcanjo a repris le flambeau, il est chasseur comme son père. Comme lui, il fait de cette activité une philosophie:
"Ceux que nous tuons, aussi étrangers et ennemis qu'ils soient, deviennent nos parents pour toujours. Ils ne parlent plus jamais, ils demeurent plus présents que les vivants."

Son retour à Kulumani fait grand bruit, car dans le village, les étrangers ne sont pas les bienvenus, surtout les mulâtres comme lui. Ce sont des ennemis potentiels. Qui est le prédateur finalement? Le lion, ou celui qui veut percer les secrets et les non-dits des familles?
"Les yeux humains me volent mon âme, plus le regard est humain, plus je me convertis en animal."
Mariamar, de son côté voit en l'arrivée du chasseur la possibilité de fuir enfin les lieux. Elle qui feint la folie pour se protéger, veut s'éloigner de ces démons humains. Les livres l'isolent et lui permettent une solitude bienheureuse toute comme celle d'Arcanjo lors de la chasse:
"La grandeur de la chasse est dans la solitude. Ses paniques, ses lâchetés n'ont pas de témoins. La victime seule connaît ses faiblesses. D'où l'urgence du chasseur à se défaire de sa proie."

Mia Couto propose un roman onirique dans lequel la chasse au lion mangeur d'homme est une parabole sur la nature véritable de l'être humain dans toutes ses contradictions et son immoralité.
Au milieu du chaos, ce sont les paroles de grand-père Adjiru qui marquent la sagesse et le bon sens:
"Nous n'avons pas même pas besoin d'ennemis. Nous nous suffisons toujours à nous-mêmes pour nous anéantir."
A partir d'une situation bien concrète, l'auteur y ajoute des croyances tribales, de la sorcellerie, et enfin, de la vengeance qui hurle en silence. Finalement, le lion n'est pas forcément celui qu'on croit, et peut agir à bon escient.
La confession de la lionne, récit à deux voix qui se font écho, le chasseur et la jeune fille, est un livre envoûtant dans lequel, tradition, mythes et croyances viennent se heurter frontalement aux lois de la brousse.

Un très bon roman à découvrir sans tarder.

RUE DES ALBUMS (83) Le jour où loup gris est devenu bleu, Gilles Bizouerne et Ronan Badel

Ed. Didier Jeunesse, janvier 2015, 35 pages, 12.5 euros.

Au fin fond de la Provence, loup gris a très faim, très très faim même.Pas facile d'approcher des proies puisqu'il est connu comme le loup blanc! Alors, un matin, il décide de tenter sa chance dans un village, laissant son flair le guider. Près d'une maison isolée, loup gris repère un énorme pot en terre cuite. Et si ce dernier renfermait de quoi manger?

"Et HOP! il saute sur le rebord du pot,
mais ZOU! il glisse
et PLOUF! tombe à l'intérieur.
Dans le pot, c'est comme de l'eau.
Loup gris donne des coups de pattes, tente de remonter, glisse à nouveau..."

Sauf qu'à la place de l'eau, c'est de la peinture bleue! Loup gris réussit à s'évader, mais il est désormais tout bleu "du museau jusqu'au bout de la queue." Finalement, même s'il n'est pas très beau, sa nouvelle teinte lui profite bien. Les animaux n'ayant jamais vu un prédateur bleu, se laissent facilement approcher. Chèvre, coq, âne, écoutent les mensonges de loup bleu et le suivent. Notre héros se lèche déjà les babines à l'idée de son futur festin. Hélas, c'était sans compter sur la pluie qui, petit à petit, va ternir son déguisement...

Malgré ses funestes objectifs, loup gris est un anti-héros, un personnage attachant dont les mimiques provoquent bonne humeur chez le jeune lecteur. "Tel est pris qui croyait prendre" pourrait-on dire à la lecture de cet album dont l'auteur aime jouer avec les mots et les répliques, au point que certaines en deviennent théâtrales par un jeu de rimes,d'exagérations, et de typographies différentes:
"Tu vois bien, dis le loup, tu risques rien. No problemo, Coco. Moi aussi, J'ADOOORE manger du maïs."
La fin est à la hauteur du reste de l'histoire, décalée et drôle.

Côté illustrations, Ronan Badel fait évoluer le loup et ses proies dans un village et des sentiers de Provence déserts, décor tout à fait atypique lorsqu'on aborde une histoire de loup. Les personnages expriment beaucoup d'émotions et complètent à merveille les textes.

Le jour où loup gris est devenu bleu est une belle découverte, à dévorer à tout âge!

A partir de 4 ans.

RUE DES ALBUMS (82) Les Trois petits Chenillons, Eric Battut

Ed. L'élan Vert, collections les petits m, juin 2013, 32 pages, 12.2 euros

Eric Battut s'est directement inspiré de l'histoire des Trois Petits Cochons pour proposer aux jeunes lecteurs trois petites chenilles à la recherche d'un abri.

"Ils cherchaient un endroit pour y construire chacun sa maison, son abri."

Si l'une la fabrique en brindilles, l'autre préfère les herbes sèches, quitte à ne pas bien comprendre pourquoi la troisième préfère se réfugier dans un cocon de fil qui semble bien fragile.

Mais qui peut décider finalement de la solidité de l'abri, sinon un ennemi? Alors quand Monsieur Oisillon décide de les importuner sous couvert de vouloir jouer, il vient vite à bout des constructions de fortune. Comme les chenilles ne veulent pas lui ouvrir de peur d'être dévorées, l'oiseau est en colère.... Arrivé devant le cocon, sûr de lui, il croit que le cocon de fil ne lui résistera pas! Il se trompe!

Ce conte détourné est illustré avec des papiers collés de couleurs vives sur des fond bleus. Monsieur Oisillon est démesurément grand par rapport aux chenillons pour bien marquer le rapport de force qui s'installe entre les protagonistes.
Eric Battut a privilégié des phrases simples et répétitives afin d'installer la répétition de l'action. Malgré le danger, les chenilles restent soudées et souriantes.

Un bien bel album à exploiter ou lire et relire pour le plaisir.

A partir de 3 ans.


Azami, Aki Shimazaki

Ed. Actes Sud / Léméac, janvier 2015, 136 pages, 13.9 euros

Mitsuo, la trentaine est un homme accompli en apparence: il est rédacteur dans une revue culturelle, heureux en ménage avec Atsuko et leurs deux enfants. Seul bémol au tableau, le couple est sexless depuis trois ans. Pourtant, il n'en veut pas à son épouse d'être devenue "mère plutôt que femme", avoue même qu'il a une part de responsabilités, et en aucun cas, envisage de se séparer de la mère de ses enfants. Alors, pour assouvir ses besoins sexuels, il se contente de se rendre dans les Pink-salon, les video-box ou autres Fuzoku-ten, lieux de services sexuels.

Depuis quelques temps Mitsuo est souvent seul la semaine dans la grande ville. Son épouse et les enfants passent de plus en plus de temps à la campagne car Atsuko développe un projet de cultures bio. Au gré de ses errances, il rencontre un ancien camarade d'école, Gorô Kida, devenu le président d'une compagnie importante. Ensemble, ils se souviennent de Mitsuko, la plus belle fille de la classe, dont Mitsuo était secrètement amoureux. D'ailleurs, dans son carnet secret, il l'avait surnommé Azami:
"Je trouve cette fleur unique, avec sa forme particulière et sa couleur violette. On n'en offre pas en cadeau à cause des épines pointues sur ses feuilles. Une fleur d'un abord difficile."

Justement, partis boire un verre dans un bar sélect, il reconnaît Mitsuko-Azami parmi les entraîneuses du lieu. Comment en est-elle arrivée à occuper cet emploi alors que sa vivacité intellectuelle la promettait aux meilleures études?
En la voyant, Mitsuo se rappelle de la berceuse que lui chantait sa grand-mère (Azami aussi):
"Je m'appelle Azami. 
Je suis la fleur qui berce la nuit. 
Pleure dans mes bras.
L'aube est loin encore."

Profitant de son célibat involontaire, il renoue peu à peu les liens avec la jeune femme et retrouve dans ses bras la douceur des étreintes amoureuses. Seulement, leur couple est-il voué à un avenir?

Aki Shimazaki présente Azami comme le premier volet d'un nouveau cycle. Avec une écriture toute en pudeur et retenue, elle présente une galerie de personnages " au carrefour de leur vie", contraints de faire des choix qui décideront de leur avenir professionnel ou sentimental.
On entre dans l'intimité de ces individus avec leurs failles, leurs forces, leurs souvenirs. L'auteur ne juge pas, mais par petites touches subtiles, démontre à quel point la vie n'est pas toujours à la hauteur des attentes et espoirs passés.
Azami est donc un roman élégant, tranquille, intimiste, sur l'amour et les sentiments, écrit en français mais dans un univers tout à fait japonais.

A suivre...

Un nageur dans la ville, Joaquin Perez Azaustre

Ed. Seuil, collection Cadre Vert,  traduit de l'espagnol par Delphine Valentin, janvier 2015, 202 pages, 18.5 euros.

Effacement.


Jonas est un nageur anonyme dans l'immense ville où il vit. Depuis sa rupture avec Ada, il a déménagé au sud de la cité, mais continue à cotoyer le bassin situé au nord, lui permettant ainsi de profiter du métro, ou de se promener dans les rues à la recherche de la photo qui sortira de l'ordinaire.
Car, Jonas est aussi un photographe. Reporter de presse dont la vente de ses tirages assure sa subsistance, il se tourne désormais vers la photographie d'art. Il a même un projet en tête, que son ami Sebastian serait susceptible d'exposer en galerie: refléter la fin de lieux, la fin de toute chose à travers l'image:
"Des immeubles sur le point d'être détruits, des rues fermées à la circulation, des chantiers qu'on a laissés à moitié finis, des intérieurs de palais que plus personne ne visite, des magasins qui ont baissés le rideaux et ne le remonteront plus."
Cette idée est d'autant plus prégnante que sa mère a disparu sans laisser de trace depuis deux mois. Elle vivait seul depuis son divorce dans un petit appartement, où, à l'intérieur, rien n'indique un départ précipité, comme si elle venait de partir pour une course...

La vie bien routinière de notre protagoniste au sein de la ville est faite de repères, de rencontres régulières, notamment avec son ami Sergio avec qui il nage, ou le concierge de son immeuble, Mario, dont le frère jumeau Sylla aimerait le rencontrer. A la piscine, ce sont toujours les mêmes personnes qui partagent le bassin à ses côtés. Tout cela le rassure, le conforte. Jonas n'est pas un homme qui aime la surprise, l'imprévu.
Et pourtant, force est de constater que des événements étranges se déroulent. Après sa mère, c'est la fille et la petite-fille d'une de ses connaissances qui disparaissent, puis un ami photographe, Oliver, enfin, petit à petit, le téléphone sonne dans le vide. Au fil du temps, les rues deviennent désertes aux heures de pointe, les magasins gardent les rideaux baissés. Jonas sent bien que sa routine se délite, mais il s'accroche, il continue d'aller nager, comme si cette habitude le retenait à la réalité, l'empêchait de s'effacer lui aussi dans l'immensité de la ville:
" [Ce] n'est pas une ville mais un théâtre dont les acteurs ont disparus ou se sont volatilisés alors que les différentes scènes demeurent, on dirait que les personnes pourraient être de retour à n'importe quel moment mais ne reviendront pas, que ce vide est un entracte trop long jusqu'à une autre dimension du sommeil de Jonas, de sa respiration endormie sous la nuit aquatique."

La défragmentation des événements, la disparition de son entourage oppressent notre personnage. La nuit devient propice aux insomnies et crises d'asthme. Que faire, puisque même la police ne semble pas s'inquiéter de la recrudescence des disparitions signalées? Cette histoire n'aurait-elle pas un lien avec l'étrange Sylla, le jumeau de Mario, dont la rencontre lui a laissée un sentiment inexplicable de malaise? Enfin, il partage le sentiment de Sergio:
"Je suis conscient de la chance que j'ai. C'est juste que parfois, quand j'y pense, j'ai l'impression que dehors, ailleurs, très loin de chez moi, quelqu'un vit à ma place."
La ville, trop grande, tentaculaire, engloutit ses habitants et les réduits au néant. Elle est "comme un aquarium immense dans lequel il n'était pas réellement parvenu à s'introduire, et s'était identifié tout au plus, à l'homme qui observe la vie des poissons."

Un nageur dans la ville est un roman étrange, souvent statique, dont la seconde partie bascule dans le fantastique. En compagnie de Jonas, le lecteur conçoit la possibilité d'une vie parallèle qui se développe à l'intérieur même des murs, hantée par les disparus. Les gens ne sont plus là, mais laissent l'impression d'avoir été présents quelques secondes auparavant: un parfum, un lit encore chaud, un exemplaire du Temps Retrouvé de Proust ouvert sur un banc. D'ailleurs, au fil des pages, les phrases s'allongent, font parfois trois à quatre lignes, s'étirent comme un fil d'Ariane qui retiendrait Jonas à la réalité, l'empêcherait finalement de disparaître à son tour. La traduction de Delphine Valentin est sensible, soucieuse du bon positionnement de la virgule, et de la cohérence.
L'auteur n'a pas écrit un récit qui tente de donner une explication aux événements; il se contente de les décrire, laissant alors son personnage principal en proie au stress, à l'interrogation. Seule la piscine, désormais déserte, est la preuve matérielle que tout n'est pas disparu. Elle incarne la normalité du temps qui passe, et les longueurs que Jonas a accumulées, la certitude de sa linéarité.
Ainsi, ce roman est une tentative de redéfinition du temps et du réel, une idée que peut-être, à côté de nous, sans le savoir, nous vivons une autre vie.

A découvrir.

Au cochon porte bonheur, Kim Jong-Ryeol

Ed. Picquier Jeunesse, traduit du coréen par Yeong-Lee Lim et Françoise Nagel, illustré par  Suk-Kyeong Kim, avril 2013, 111 pages, 12.9 euros

L'avidité de toute chose est un vilain défaut...


Dans la ville d'Azalée, un étrange commerce vient de s'ouvrir. Il s'appelle "Au cochon porte bonheur" et le prospectus déposé dans les boîtes aux lettres y promet monts et merveilles aux futurs clients:
"Azaléeens! La chance vous attend au cochon porte-bonheur. Venez nombreux et emportez l'article de votre choix sans débourser un sou. Parole de Cochon porte-bonheur!"

Le jeune narrateur raconte alors comment sa mère, son père et tous les autres habitants se sont faits prendre au piège. La file d'attente devant le magasin ne désemplit pas, et au rythme de dix clients par jour, l'enseigne ne fait que des heureux. Chacun ressort avec un objet banal en apparence mais que le gérant du magasin affuble d'une origine magique ou célèbre. Ainsi, la Terreur des malfaiteurs, surnom donné au policier de la ville, a reçu une paire de lunettes capable de repérer les voyous au premier coup d’œil. Le libraire, Monsieur Puits de Sciences, a reçu un livre enchanté venant de Grimm, dont la particularité est de raconter à chaque fois une nouvelle histoire...

L'affaire est trop belle, les cadeaux trop alléchants. Le narrateur remarque un changement chez les bénéficiaires. Leur nez se transforme en groin de cochon! L'avidité de chacun a réveillé leur part animal. Ainsi, ses parents, heureux propriétaires d'un vase capable de multiplier les objets, dorment maintenant sur un tas de billets, mais ce sont des porcs!
Azalée est désormais "une ville grouillante de cochons", et ceux qui sont restés normaux ne sont pas les bienvenus. Et pendant ce temps, le cochon porte bonheur, se déplace, fier comme tout, à travers les rues de la ville. Alors, comment inverser la malédiction?

Kim Jong-Ryeol raconte une fable glaçante sur l’avidité et la cupidité des êtres humains. Seul un petit garçon reste de marbre et entreprend de comprendre ce qui se passe. La bonne fortune se transforme vite en mauvaise fortune, et Azalée devient une porcherie.
Il y a du George Orwell avec la Ferme des animaux dans cette histoire là. Témoin de la folie des siens, le jeune narrateur comprend que le magasin apparaît à des endroits où les gens sont dépassés par leur avidité. Dès lors, il comprend que "la peine qu'on se donne "pour réussir est bien plus louable que le reste.
Au cochon porte-bonheur se lit d'une traite. La fable est efficace, attrayante, originale, avec des personnages secondaires caricaturés certes mais représentatifs et symboliques de tous les grands défauts humains.

Finalement, sous couvert de récit jeunesse, cette fable s'adresse à tous les âges!

A partir de 10 ans.