Une vie après l'autre, Kate Atkinson

Ed. Grasset, janvier 2015, traduit de l'anglais par Isabelle Caron, 528 pages, 22.5 euros.

Circularité de l'univers


Ursula Todd naît et meurt de façon cyclique. Sa vie commence toujours un 19 février 1910 pour s'éteindre, soit aussi vite, soit longtemps après. A chaque fois, un facteur extérieur décide de sa vie, mais à chaque recommencement, ce facteur évolue comme si Ursula sent qu'il faut prendre une autre décision.
Alors qu'elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a vécu dans une autre vie, Ursula ressent cependant des impressions fugaces de déjà vu, des élancements oppressifs, des peurs incohérentes.
"Serait-elle vraiment capable de revenir et de recommencer? Ou est-ce que tout ça, c'était dans sa tête comme tout le monde le lui répétait et comme elle devait le croire? Si c'était le cas, ces idées n'étaient-elles pas réelles aussi? Et s'il n'y avait pas de réalité démontrable? Et s'il n'y avait rien au delà de l'esprit?"
Lorsqu'elle en informe sa mère Sylvie, cette dernière qui la considère comme "un drôle de coucou", préfère la faire examiner par un psychiatre, le docteur Kellet. Lui, n'y voit pas une forme de folie, mais plutôt la preuve de la circularité de l'univers, "le temps est une construction mentale, en réalité tout coule, il n'y a ni passé, ni présent, seulement ici et maintenant."
Certes, tout cela paraît très gnomique, sauf qu'Ursula, sans le savoir, en est la preuve flagrante. Par un savant jeu d'allers et retours, Kate Atkinson raconte plusieurs vies de son héroïne, usant sans abuser de la même trame narrative dont un détail fait birfurquer le récit vers d'autres horizons. Cela, Ursula le sent, mais tout reste nébuleux dans sa tête:
"Parfois, aussi, elle savait d'avance ce quelqu'un allait dire ou quel événement banal allait se produire - si une assiette allait tomber ou une pomme passer à travers la vitre d'une serre, comme si c'était arrivé maintes fois auparavant. Des mots ou des expressions faisaient écho à d'autres, des inconnus avaient l'air de vieilles connaissances."

Dès lors, les personnages secondaires prennent de l'envergure, deviennent en quelque sorte les points d'ancrage d'une histoire aux multiples possibles. Ils sont des repères constants et immuables, eux. Les frères et sœurs d'Ursula, Maurice, Pamela, Teddy et Jimmy, les amis tels que Fred, Millie, la tante Izzie, et même Eva Braun, ou encore les amants tel Crighton ou Ralph, sont autant de possibilités de lignes de vies.
Parce qu'elle est née en 1910, "la petite oursonne" de son père aura son destin étroitement lié au "cœur sombre, sourd et sanglant de la guerre." Ainsi, Ursula va quitter le refuge familial et campagnard de Fox Corner pour les décombres de Londres bombardé ou les terrasses du Berghof, qui cachent les amours d'Eva Braun et d'Hitler.

"Elle ne mourrait pas vraiment, ne se réincarnait pas vraiment, elle croyait juste que c'était le cas. Ursula ne voyait pas quelle était la différence. Est-elle vraiment coincée? Et si oui, où?"

Kate Atkinson a privilégié le thème de la répétition pour développer l'uchronie personnelle de son personnage principal. On prend plaisir à découvrir les multiples vies d'Ursula, à émettre des hypothèses sur l'événement qui va changer le cours de son existence.
Souvent, les ténèbres s'abattent sur elle, mais jamais de la même façon, ni jamais à cause des mêmes erreurs. L'Histoire, les choix de vie, la famille et les amis sont autant d'éléments collatéraux à prendre en compte, et qui décident finalement de la suite des événements.
On ne se perd jamais dans cette anneau cyclique, témoin et lecteur privilégié d'un roman original, à la construction exigeante, et aux épilogues sans cesse recommencés.

A découvrir.

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