Si le rôle de la mer est de faire des vagues, Yeon-su Kim

Ed. Philippe Picquier, janvier 2015, traduit du coréen par Lim Yeong-Hee et Mélanie Basnel, 267   pages, 19.5 euros.

Secret de famille.


La jeune Camilla Portman est à un tournant de sa courte vie. Sa mère adoptive vient de mourir et son père lui annonce sa prochaine union. Comme ce dernier quitte la demeure familiale, il envoie à la jeune femme six cartons dans lesquels sont entassés ses souvenirs d'enfance. Pour Camilla, les ouvrir, c'est un peu ouvrir la boite de Pandore de son histoire personnelle. De ses origines, elle ne sait rien si ce n'est qu'elle a été adoptée bébé et qu'elle est originaire d'une ville côtière de Corée du Sud, Jinnam. Seul son reflet dans le miroir lui rappelle qu'elle n'est pas la véritable fille de ses parents:
"Qui étais-je alors, moi, Camilla Portman? Chaque fois que je croisais mon reflet dans le miroir, mes cheveux noirs, mes yeux bridés, je me disais que la pauvre petite Camilla avait été obligée d'enfiler le masque de la race jaune à sa naissance, parce qu'on lui avait jeté un sort, et qu'un jour, libérée du sortilège, je reprendrais mon vrai visage et retournerais vivre dans ma vraie maison."

Accompagnée de son petit ami Yuichi, Camilla se rend donc à Jinnam pour comprendre les causes de son adoption. Son seul indice est une vieille photo où sa mère pose avec elle, bébé, devant un bâtiment et un massif de camélias...
Mais rien ne se passe comme elle l'avait imaginé. Les fantasmes et les espérances accumulées sont vite effacées par la triste réalité: sa mère, Ji-Eun, était encore lycéenne lorsqu'elle est devenue maman, et a mis fin à ses jours quelques mois après. Cependant, à défaut de faire connaissance, Camilla veut comprendre ce qui l'a poussée à mettre un terme à son existence. Quels sont les secrets que semblent protéger la directrice du lycée et son époux, M. Chae?
"Comment commence une histoire? En se représentant une absente, qui n'a laissé qu'un contour. Alors, moi, j'ai imaginé ma mère, et c'est ainsi que mon histoire a commencé. Pour se terminer aussitôt."

Cette quête identitaire ne se fait pas sans heurt. Malgré l'attention de Yuichi, Camilla doute et sombre dans les mêmes tourments que sa génitrice. C'est un jeune plongeur, Jihun, qui la sauve in extremis de la noyade, et devient le guide dont elle a tant besoin pour déambuler dans Jinnam et rencontrer ceux qui ont connus sa famille. Ses recherches vont la mener à la Maison occidentale, lieu d'un douloureux secret, en passant par le Musée des Archives où, en découvrant conservés "les Mots portés par le vent", elle va se rendre compte que Ji-Eun était victime d'effroyables rumeurs.
Au fur et à mesure, les personnages actuels s'estompent pour laisser place à l'histoire de la jeune maman. L'auteur utilise aussi le "tu" dans la narration, afin de mettre de la distance entre les deux époques et les personnages. Yi-Jeun devient une entité qui a pour but de protéger sa fille:
"Si le rôle de la mer est de faire des vagues, mon rôle à moi est de penser à toi. Depuis que nous avons été séparées, je ne t'ai jamais oubliée, pas même un seul jour."
 Finalement, Camilla fait aussi l'apprentissage de la solitude et ressent au plus près les émotions qui ont submergées sa mère. On se sent tous seuls à un moment ou à un autre de notre vie, et ce sentiment peut exacerber notre comportement ou notre ressenti:
"Les individus agissent en tant que nous pour ne pas se sentir seuls, mais au fond, chacun se sent seul à l'intérieur même de ce nous. Tout être humain est forcé de tendre la main vers un autre."

Yeonsu Kim signe un roman poétique, profondément humain, à la sensibilité à fleur de peau, admirablement retranscrite par l'exercice à quatre mains des traducteurs. En développant l'idée que chacun porte en soi une faille, une fissure, l'auteur raconte l'histoire d'une jeune fille prête à se mettre en danger émotionnellement pour comprendre ses origines.
"Un effondrement est toujours précédé d'une fissure, mais on n'y prête attention qu'une fois que la destruction  a eu lieu."
Et parce que la narratrice est sensible aux mots portés par le vent, à la littérature, et aux histoires de fantômes, les secrets de sa naissance seront divulgués grâce à un poème d'Emily Dickinson.

Si le rôle de la mer est de faire des vagues est un roman fort, parfois choral, qui prouve une fois encore tout le talent de la littérature asiatique.

A découvrir sans tarder.

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