REGARDS CROISES (12) Le démon avance toujours en ligne droite, Eric Pessan

Ed. Albin Michel, Janvier 2015, 250 pages, 20 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"La vie n'est pas possible sans littérature."

"Il a fallu qu'une maison se vide pour qu'un voyage se fasse. Des événements parfois génèrent des conséquences imprévues, entraînent des éboulements inédits."

De son enfance, David Le Magne retient surtout l'absence d'un père. Elevé par sa mère et sa grand-mère, il a grandi dans un climat lourd, oppressant, dans lequel "le silence était le socle implicite des échanges". Des hommes de la famille, il ne sait rien, sinon qu'ils ont fuis, cédant à leurs propres démons, pour finir clochards:
"Des hommes de famille, je ne connais que les légendes, les fables contradictoires et nerveuses, les histoires d'abandon, d'alcoolisme, les tragédies et les malédictions."

Justement, le mot "malédiction" est au cœur du récit. David est devenu un homme en fuyant les "vérités" de celles qui l'ont élevé. "Tel père, tel fils", "tu as le diable dans la peau", "tout le portrait de son père", sont autant de réflexions qui ont forgés son image du père et du grand-père inconnus. A la fois fantasmé, fantasmagorique, envié et dédaigné, ce père n'incarne pas ce qu'il va obligatoirement devenir. Ce puzzle familial éclaté est avant tout une histoire de fuite:
"C'est tellement banal cette histoire, sans importance ni rebondissement, une histoire d'effacement, de disparition: un homme s'estompe, on le perd de vue, un homme se dissout dans le grand vacarme de ce monde, à peine cligne-t-on des yeux entre deux enseignes - regard attiré par le clinquant des vitrines, et il n'est plus là, tout simplement."

A partir des rancœurs accumulées et des réflexions déversées sur le terreau de la haine, David a compris que son père, écrivain en devenir, était parti "se perdre" dans le dédale des rues de Lisbonne. Lui qui a fui, a pourtant écrit une centaine de lettres à son épouse. Sa mère a toujours construit l'image du père comme un géniteur ayant fui ses responsabilités, "un bon à rien" préférant l'alcool à sa famille.
"Ma mère et ma grand-mère ont cousu du pessimisme sur la trame de ma vie" pense David, narrateur de ce récit à une voix. Alors que sa compagne Mina lui demande de lui faire un enfant, il s'interroge sur sa capacité à être un père responsable, et surtout, à la possibilité de reproduire le schéma familial. De ce fait, il se rend à son tour à Lisbonne, sur les traces de ce père inconnu:
"La malédiction n'est qu'une hésitation dans la manière d'envisager le réel."

Là-bas, l'écriture se transforme en exorcisme personnel. Son personnage sera un homme pour égarer cette malédiction et faire de la disparition "une idée romantique qui ne me quitte pas."
La ville portugaise devient un labyrinthe, "un théâtre ", "une longue phrase non ponctuée (...) un lieu de fiction" par excellence dans laquelle David va se perdre, s'identifiant au fil des pages à ce qu'a pu devenir son père. L'écriture va mettre de l'ordre dans le bouillonnement de ses pensées.
"En écrivant, je me rends compte que les romanciers nous mentent, ils font croire que les histoires sont ordonnées, qu'elles ont une origine précise, alors que les histoires sont aussi confuses que la vie. Seule la mort met de l'ordre dans une existence, l'avant est une agitation embrouillée."

Le démon avance toujours en ligne droite est peut-être le roman le plus abouti d'Eric Pessan.
"Je suis libre de ne pas finir à la rue" écrit-il, comme pour conjurer les promesses maternelles. Il raconte un homme capable d'aller au bout de soi, d'affronter ses démons personnels, qui choisit sa vie finalement au lieu de la subir. Cependant, une telle expérience n'est pas sans danger. Où se situe la limite? Comment ne pas y trouver une certaine forme d’égoïsme? Comment, finalement, ne pas se confondre avec celui qu'on veut à tout prix tenir à distance?
Alors, l'auteur pense que le salut passe par la littérature.  Sans elle, pas de vie possible. Elle transfigure la réalité afin de la rendre plus soutenable:
"Trop souvent, les livres ou les films m'ont paru plus réels que la vraie vie. Impossible de vivre une expérience sans que je cherche dans quel roman j'ai déjà lu pareille chose (...) Parfois je confonds la vie avec le souvenir de mes lectures."
David Le Magne n'est pas touché par le bovarysme. Simplement, sa culture littéraire a nourri "un autre possible", une possibilité de fuir les injonctions maternelles et leurs incohérences.

Eric Pessan signe un excellent roman sur les liens du sang, sur ce que Laura Kasischke appelle l'héritage dans  Esprit d'hiver, car "personne ne naît sans héritage" écrit-elle.

A découvrir sans tarder.