Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis

Ed. 10/18, décembre 2014, 311 pages, 7.5 euros.

"Il n'y a aucune vérité. Pas d'épiphanie."


Cela fait dix-neuf ans que Smokey Nelson attend son exécution, dans le couloir de la mort. La moitié de sa vie, il l'a passée à se projeter sur la chaise électrique, puis sur une table médicale. Il accepte tout à fait son sort, assume même son acte, même s'il est incapable finalement de l'expliquer. Par une nuit chaude de 1989, il a massacré un couple et leurs deux enfants arrêtés pour la nuit dans un hôtel d'Atlanta. Le témoignage de la gérante croisée sur le parking  permit de retrouver rapidement le criminel.
Finalement, l'auteur s'intéresse peu à l'assassin, mais davantage aux victimes "collatérales" de son geste odieux. Dans un récit choral, trois voix racontent leur vie après le massacre, et comment ce fait divers a constitué un tournant dans leur vie respective.

Nous sommes en 2008 et partout est annoncée la prochaine exécution de Smokey Nelson. C'est ce jour-là, par le plus grand des hasards, que Sydney Blanchard a choisi de revenir sur Atlanta. Il a fait son temps à Seattle, il lui presse maintenant de revoir les siens. Il suppose que les stigmates de Katarina sont effacées et qu'il pourra recommencer à arpenter les rues de sa ville natale. Au volant de sa voiture, il se surprend à entretenir un monologue informel avec sa chienne Betsy, assise sur le siège passager. Betsy, c'est le centre de sa vie, la compagne de chaque instant, celle qui écoute sans mots dire ses épanchements. En entendant le nom du futur exécuté, Sydney se souvient des drôles de moments qu'il a vécus après le meurtre, quand, par un délit de faciès, il fut arrêté et interrogé par erreur pour des faits qu'il n'avait pas commis. Heureusement, le témoignage d'une femme l'a disculpé. Quelle aurait été sa vie si cette dernière ne s'était pas manifestée?
"Oui, je veux plutôt parler de ce Smokey Nelson en fait qui va être exécuté demain le pauvre type... J'ai paniqué quand je l'ai aperçu à la télé... Nos vies se sont croisées... Il m'aurait laissé pourrir en prison le salaud, et j'aurais très certainement été mis à mort demain si la gérante du motel n'avait pas témoigné!"

Cette personne à qui Sydney doit son salut, c'est Pearl Watanabe, désormais cadre dans un très bel hôtel d'Hawaï. Depuis les faits, elle a fui le sud des Etats-Unis et s'est réfugiée sur son île natale où elle a retrouvé un semblant d'équilibre. Mais cela fait presque vingt ans que ses nuits restent difficiles, rongée par la culpabilité d'avoir eu le béguin pour un homme croisé sur un parking en qui elle n'a pas su voir qu'il était un monstre.
"Que devait-elle expier? Qu'avait-elle fait de si mal en étant séduite par cet homme plus jeune chez qui elle n'avait pas pu deviner l'horreur."
Gérante à l'époque du motel, elle avait fumé une cigarette avec Smokey, échangé quelques paroles, l'avait trouvé séduisant. Ce n'est que quelques heures plus tard, en pénétrant dans la chambre de la famille qu'elle se rendit compte de la folie meurtrière de cet individu. Depuis, Pearl est hantée par le remords, et s'interroge sur la nature du désir qu'elle a pu avoir l'espace d'un moment. Bouleversée par la découverte macabre, elle s'est réfugiée dans le mutisme et a rompu sans le vouloir vraiment la complicité qu'elle entretenait avec sa fille Tamara.
Justement, ce séjour chez sa fille à Atlanta sera peut être l'occasion pour elle de renouer les liens. D'ailleurs, Tamara va s'efforcer de laisser Pearl dans l'ignorance des informations afin que le spectre de Smokey ne vienne pas encore une fois tout gâcher...

Mais qui était vraiment le couple assassiné? On sait peu de choses sauf qu'ils étaient sur le trajet pour rendre visite à la famille maternelle. Sam, c'était le nom de la jeune femme, était issue d'une famille très croyante, traditionaliste, et adepte des armes à feu. Son père, Ray, n'a jamais réussi à faire le deuil, et il espère bien que l’exécution du meurtrier de sa fille et ses petits enfants lui permettra de retrouver la sérénité. Mais Ray est un homme tiraillé. Croyant, il appelle Dieu en aide, et dans le même temps, il se sent attiré par l'anéantissement, tel le geste fatal et honni de son père jadis. Alors Dieu lui parle directement. Dans un "tu" incantatoire, il tente d'apaiser la douleur de Ray, sur la route qui le mène vers le pénitencier. Il lui prouve qui lui sera fidèle jusqu'au bout et que la disparition des proches n'a pas été vain. "Rappelle-toi la force du seigneur!" lui dit-il. Ray doit croire en lui sans douter pour retrouver la paix de l'esprit.

Catherine Mavrikakis signe un roman fort troublant en dressant le portrait de personnages clés que la
rage meurtrière d'un homme a profondément marqué. Justement, peut-on encore parler véritablement de vie? A travers les pages, on sent que le terme de survie conviendrait mieux. Smokey Nelson, qui préfère mourir plutôt que retourner à une vie de zombie, partage ce sens de l'existence avec ses victimes. Tous les protagonistes sont donc tous dans la survie, comme le condamné à mort qui attend son exécution.
A chaque personnage, l'auteur use d'un style différent. De Sydney le musicien né le jour de la mort de Jimi Hendrix, à Pearl la vieille dame divorcée et solitaire, en passant par Ray, le croyant qui doute, chacun symbolise une certaine image de l'Amérique à la veille des élections qui verront Barack Obama accéder au pouvoir.
Comme l'indicible n'a pas de mots, on devine l'horreur du meurtre à travers les récits successifs. Et  en concluant son roman en donnant la voix à celui qui a provoqué tant de malheurs, on sent que même le meurtrier n'a pas d'empathie pour lui-même, et attend avec impatience que tout se termine enfin.

A découvrir sans tarder.



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