Les Arpenteurs, Kim Zupan

Ed. Gallmeister, collection Nature Writing, décembre 2014, 280 pages, 23.5 euros.
Traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski

Crépusculaire et hypnotique


"Valentine Millimaki ne verrait plus John Gload à la lumière du jour pendant un mois, ni sa femme pendant presque aussi longtemps. Il quittait sa maisonnette au pied des Little Belt Mountains alors que le soleil, réduit à quelques braises, brûlait entre les arbres, sur la crête, à l'instant où sa femme rentrait, et il passait de longues nuits à arpenter sans but le vieux bâtiment, ou à s'asseoir devant les cellules des prisonniers, à moitié fou d'ennui et de claustrophobie."
L'horloge interne de Val, adjoint au shérif, s'est détraquée depuis qu'il a été mis de service la nuit, à la surveillance des prisonniers en attente de procès, notamment John Gload, routard du crime  de plus de soixante quinze ans. D'un naturel taiseux, il ne se sent bien qu'en pleine nature, au milieu de rien, en compagnie de son chien. Quand il n'est pas à la prison, il arpente les paysages du Montana à la recherche de disparus, ou plutôt de leurs corps, car "ce qui restait d'eux, se disait-il, n'était pas pas ce qu'ils avaient été." Cette connivence intime avec la mort, Val la porte depuis son adolescence quand, un jour en rentrant de l'école, il découvrit sa mère pendue et la décrocha.

Travailler la nuit use le corps et l'esprit. Les heures s’égrènent si lentement que Val a l'impression parfois de devenir fou. Dans sa cellule, un autre homme, John Gload, vit la nuit de la même façon. Lui, à défaut de dormir, passe ses nuits à fumer et à arpenter, dans son esprit, les anciennes terres de son père. Dans l'ombre de la prison, ces deux âmes décident de se parler, d'échanger, afin de ne plus sentir le temps qui se fige.
Val "craignait qu'un virus carcéral n'ait pris possession de son corps, contracté par une poignée de main, une toux, un éternuement. Ou de se transformer en Gload. Il se demandait aussi, si, comme une maladie contagieuse, le vieil homme ne lui avait pas transmis son insomnie, et s'il pouvait l'accuser de ce manque de sommeil qui semblait incurable."
L'adjoint du shérif parle peu, mais écoute avec intérêt le vieil homme raconter des épisodes marquants de sa vie. "Les méchants s'enfuient là où personne ne les poursuit même dans leur sommeil", pense Gload. Il sent chez le jeune homme une fêlure identique à la sienne, et tente de le faire parler pour que ce dernier ne puisse pas être emporté par ses démons:
"Au cours de leurs discussions, il était rarement sorti de l'ombre, et Millimaki s'était depuis longtemps accoutumé à parler à une voix dans le noir, à entendre une voix émergeant du noir, et pour cette raison, leur relation avait pris l'allure de celle d'un prêtre et de son ouaille en confession, les rôles indéfinis et changeants d'une minute à l'autre."
Comment admettre cette étrange amitié qui s’installe? Comment admettre que, par moments, Val redoute la lumière du jour, synonyme du retour à la réalité et à la solitude? Comment admettre enfin que la bonté existe encore chez Gload, même si elle apparaît comme "un trait de caractère résiduel"?

Les nuits défilent, mais le sommeil diurne ne vient pas. Le policier ressemble à un épouvantail, et se
recroqueville de plus en plus dans ses pensées:
"Sa vie ressemblait à celle des prisonniers dans leurs cages (...) Et il détesta soudain tout ceci, les heures interminables, l'obscurité éternelle dans laquelle il résidait, l'odeur, la mesquinerie, les petites cruautés qui peuplaient sa vie. La tension innommable qu'il éprouvait les rares fois où il croisait sa femme ces derniers temps, qui semblait croire qu'il avait choisi cet emprisonnement afin de ne plus la voir, de ne plus avoir à affronter les problèmes de son couple."

Arpenter les champs, les bois, les ruisseaux en quête d'un corps éventuel lui permet de s'échapper, de
paysage des Little Belt Mountains
renouer avec la lumière, et d'oublier, un temps, qu'il ne dort plus...

Les Arpenteurs est un roman hypnotique qui touche le lecteur dans la léthargie des gestes de ses personnages, les descriptions longues et époustouflantes des jeux d'ombres et de lumières venant s’agripper au mécanisme douloureux de l'insomnie.
John Gload est un homme crépusculaire. Il est au crépuscule de sa vie, il le sait et l'a décidé ainsi. Et dans le crépuscule de sa cellule, il parle de ce qu'il a été, de ce qu'il est, et de ce qu'il aurait voulu être:
"Dans l'entrelac des ombres, Gload tira sur sa cigarette et s'adossa à sa chaise, et des lignes sombres lui strièrent le visage. On ne voyait plus ses yeux. La fumée en volutes entremêlées s'échappait de ses narines."
Comme Val, il est l'homme d'une seule femme, a vécu dans une maison isolée, et arpente désormais en pensée la nature environnante. Il est l'homme de l'ombre qui parle avec celui de la lumière et tente de le rejoindre par le dialogue. Or, l'adjoint au shérif se sent aspiré par l'obscurité des lieux et de cet homme. Revenir à la lumière, c'est revenir à la réalité, à la vie, et ne plus être bercé par les paroles hypnotiques du prisonnier:
"Émergeant de la lumière glacée et perpétuelle de la prison, plongé dans cette journée d'avril dorée et dans le chant des oiseaux, Millimaki se sentait plus que jamais prisonnier. Un lieu d'obscurité perpétuelle, où même par un jour de printemps resplendissant, la pénombre ne disparaissait pas mais se retirait simplement, reculant comme un brouillard et s'attardant près du plafond où étaient fixées les chaînes des néons."

 Au fil des pages, on se rend compte que les impressions d'ombres et de lumières sont un thème à part entière dans le récit. Laura Derajinski a su capter dans sa traduction toutes les nuances possibles décrites par l'auteur, qui témoignent aussi de l'état psychologique de chacun des protagonistes. Ainsi, tout semble différent en fonction de la luminosité: un corps qu'on retrouve, un meurtre qu'on commet, un aveux, des regrets...
Millimaki et Gload sont des personnages à la frontière d'un effacement personnel et voulu, qui luttent, chacun de leur côté des barreaux de la cellule, pour retrouver les rayons du soleil, synonymes pour eux de paix et de sérénité.

Les Arpenteurs est un premier roman magistral, maîtrisé, dont la beauté est  à couper le souffle.

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