Le restaurant de l'amour retrouvé, Ito Ogawa

Ed. Philippe Picquier, collection Poche, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, janvier 2015, 224 pages, 8 euros.

Cuisiner pour se reconstruire.


Un soir, en rentrant chez elle, Rinco trouve son appartement vide. Les meubles, le petit ami indien, mais surtout ses instruments de cuisine ont disparu, laissant des murs nus et ses projets de restaurant culinaire à deux, évaporés. Psychologiquement, le choc s'est traduit par une perte de sa voix:
"Ma voix était devenue transparente (...) La musique et les sons vibraient en moi, mais rien ne sortait. J'avais perdu ma voix. Cela m'avait un peu surprise, mais pas attristée. Ça ne me manquait pas. J'avais l’impression que mon corps s'était allégée."
Chargée d'un petit sac et d'un tonneau de saumure héritée de sa grand-mère, Rinco décide de retourner dans son village natal, quitté une décennie plus tôt. Là, y vit encore sa mère avec qui elle a toujours entretenu des relations distantes et compliquées:
"Mon antipathie pour elle était profonde et massive, presque autant que l'énergie qui me faisait aimer tout le reste. Voilà qui j'étais vraiment. L'être humain ne peut pas avoir le cœur pur en permanence. Chacun recèle en lui une eau boueuse, plus ou moins trouble en tout cas."

La jeune femme est une contemplative qui prête l'oreille à la voix de son cœur. Résignée à devoir dépendre un peu de sa mère pour survivre, elle décide de réaliser son projet: ouvrir un restaurant bien particulier:
"Mon restaurant, je voulais en faire un endroit à part, comme un lieu déjà croisé mais jamais exploré. Comme une grotte secrète où les gens, rassérénés, renoueraient avec leur vrai moi."
En fonction de leurs moyens et de leurs goûts culinaires, Rinco accueille un client quotidien et lui propose un menu élaboré avec soin, et à son image. Ce lieu sera aussi pour elle, un lieu de refuge et de paix, c'est pourquoi elle décide de baptiser son restaurant, L'Escargot:
"Désormais, avec ce restaurant posé sur mon dos, j'avancerai, lentement. Le restaurant et moi, nous ne formerions plus qu'un. Si je me repliais dans ma coquille, j'y trouverais un paisible lieu de retraite."

Grâce à son vieil ami Kuma, L'Escargot attire une clientèle à la fois curieuse et en attente de quelque chose de différent. Au fil des semaines, la cuisine proposée devient pour les uns, un moment de retrouvailles, pour les autres, un instant où les vœux les plus secrets se réalisent.
Rinco est enchantée, mais sa voix ne revient pas. Son amour perdu la hante encore, et elle n'arrive toujours pas à se sentir proche de sa mère. Alors, elle se réfugie dans la cuisine:
"Cuisiner, était dans mon existence, comme un arc-en-ciel fragile qui flotterait dans la pénombre."
Beaucoup de situations lui échappent, seul l'acte de cuisiner lui donne l'impression de canaliser et circonscrire les événements:
source thé japonais.fr
"Dans la vie, nous sommes impuissants face à certaines réalités, je le sais bien. Très peu de choses dépendent de notre volonté, dans la plupart des cas, les événements nous entraînent comme le courant d'un fleuve, ils s'enchaînent sans rapport avec notre volonté sur l'immense paume de la main d'une instance supérieure."
Dès lors, comment tenter de reconstruire une relation affective, renouer des liens avec des personnes que finalement nous connaissons très mal?

Ito Ogawa m'avait emportée avec Le Ruban (Picquier, Septembre 2014) grâce au ton juste et poétique employé pour écrire sur le chagrin, l'amour et la maladie. Le restaurant de l'amour retrouvé est son premier roman traduit en français par Myriam Dartois-Ako, qui a su retranscrire subtilement toutes les contradictions de la jeune narratrice.
 Car ce texte est le rapport intime d'une femme avec sa passion, ce lien étrange et ténu que même les vicissitudes de l'existence n'arrivent pas à rompre. C'est aussi le roman qui raconte comment les sentiments évoluent malgré les ravages du non-dit. La cuisine est son ruban personnel, son lien affectif avec autrui, son moyen d'expression quand la voix a disparu. Récolter, préparer et cuisiner les aliments deviennent à la fois une prière universelle et une psychothérapie. Ainsi, le Je de la narration  prend parfois de la distance avec son personnage pour analyser ses sentiments, même les plus honteux, et tenter d'y apporter une réponse cohérente.

L'Escargot, ce restaurant perdu au milieu des montagnes en forme de mamelons et un lieu de paix et d'espoir, un refuge qu'il serait bon qu'il existe réellement afin de laisser aux meilleurs d'entre nous la possibilité de se poser, de faire le point, de manger, et de repartir rasséréné.

Un bijou de lecture.


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