L'accident de téléportation, Ned Beauman

Ed. Joëlle Losfeld, traduit de l'anglais (USA) par Catherine Richard, janvier 2015, 368 pages, 25 euros.

Déroutant et jubilatoire.


Egon Loeser est allemand, orphelin de parents psychanalystes qui lui ont laissé une petite fortune, et vit à Berlin dans les années 30. Alors que le contexte politique pourrait le pousser à quitter le pays pendant qu'il est encore temps, Egon ne semble pas affecté par ce qu'il voit autour de lui.
 "Au début de l'année 1933, même le Berlinois le plus insouciant et égotiste -même Loeser, donc - ne pouvait manquer de constater qu'il se passait quelque chose d'ignoble."
 Décorateur de théâtre, il passe son temps à vouloir reproduire une étrange machine inventée au dix-septième siècle par un certain Lavicini. Ce dernier avait trouvé le moyen de remplacer le décor grâce à un système inédit de poulies efficaces qui, pour ceux ignorant la mécanique, pouvait passer pour une machine à téléportation. Alors, Egon, très sûr de lui, compile tout ce qu'il trouve sur le sujet afin de recréer le fameux engin trop vite oublié à son goût.

Mais, en fait, cette saine occupation n'est là que pour tenter de guérir l'obsession quasi permanente qui hante le jeune homme: les femmes et le sexe. Depuis sa rupture avec Marlène, Egon n'a pas retrouvé de nouvelle partenaire. Depuis, son existence est un désert sexuel au point qu'il en vient à douter que ses souvenirs sur le sujet sont bien ses propres souvenirs et non ceux qu'il aurait glanés çà et là, notamment dans son livre de chevet de célibataire, Minuit à l'école d'infirmières.
"Loeser avait-il jamais fait l'amour? Il supposait que oui, sans doute, mais le souvenir en était maintenant qu'il se demandait presque si, en fait, quelqu'un d'autre ne s'était pas contenté de lui décrire l'acte un jour, après quoi, il en serait peu à peu venu à prendre cela pour une expérience personnelle, comme on le fait parfois dans le cas d'incidents survenus durant l'enfance."
Invité à une soirée décadente, grisé par les lignes de coke offertes par son ami Rackenham qui lui n'a aucun mal à se trouver de maîtresse, il fait la rencontre d'Adèle Hitler (rien à voir avec l'autre) et décide subitement d'en être amoureux. Pas de chance, son ami lui pique et disparaît de la soirée avec elle. Désormais, sa vie va être la quête sans fin de la jeune femme, icône malgré elle d'un homme en manque. Cette poursuite est d'autant plus justifiée aux yeux du jeune homme qu'il apprend de son entourage qu'Adèle n'est pas des plus farouches et multiplie les conquêtes...

Alors qu' Egon croit de plus en plus que son "pénis est désormais une relique", son désir de retrouver Adèle l'emmène aux Etats-Unis. Finalement, le voyage tombe bien puisqu'en Allemagne, plus rien n'est comme avant. En suivant le vagabondage sexuel de son amie invisible, il fait la connaissance d'autres immigrés comme lui, personnages secondaires hilarants et décalés, tels le couple Mutton, ou le colonel George, vieil homme atteint d'agnosie ontologique, une maladie étrange en rapport avec les mots. A force de considérer les femmes et les accidents de la vie comme des "textes à étudier", Loeser retrouve Adèle, devenue l'assistante d'un bien étrange scientifique, le professeur Bailey, admirateur de Lucrèce et Lovecraft, qui a repris les travaux de Lavicini, et travaille à la réalisation d'une véritable machine à téléportation.
Alors qu'Egon croyait que ses retrouvailles avec sa maîtresse maintes fois fantasmée serait un feu d'artifice, elle lui fait remarquer: "Tu es ça. Un cocu en puissance." Au lieu de se vexer, il le prend comme un challenge à réussir!

L'accident de téléportation est un roman déroutant à plus d'un titre. L'auteur ne s'est pas contenté de raconter la vie désespérante d'un obsédé sexuel malgré lui, mais il a ajouté au récit un zest de suspens, une touche de policier, et une bonne dose de comédie. Parfois, le lecteur découvre des pages très drôles dans lesquelles le personnage principal Egon Loeser est passé au vitriol, au point qu'il en devient l'incarnation du pauvre type sûr de lui, incapable d'empathie envers ses amis ou les événements dramatiques de son époque.
Contrairement à ce que pourrait suggérer le titre, l'accident de téléportation n'est pas le thème principal du roman. Il n'est qu'un prétexte à la mise en place d'une prolifération de mini intrigues au centre desquelles se trouve Loeser, parfois bien malgré lui,  ainsi qu'à la description de scènes graves comme un autodafé, un meurtre, une audition, qui deviennent, sous le regard d'Egon, des scènes étranges et drôles.
Ned Beauman propose un roman unique en son genre, qui déroutera à coup sûr les lecteurs habitués aux intrigues linéaires et bien cadrées, mais enchantera les curieux, à la recherche d'un style prolifique au service d'un récit multiplié à foison.