Dans son propre rôle, Fanny Chiarello

Ed. de l'Olivier, janvier 2015, 236 pages, 18 euros.

Comme un air d'opéra.


Fanny Chiarello situe son nouveau roman dans la Grande-Bretagne de l'après-guerre, en 1947 exactement, du côté de Brighton, ville devenue célèbre en littérature grâce à Graham Greene (1938).
Le récit plonge le lecteur dans le monde feutré de la domesticité. Fenella, personnage principal, travaille comme domestique au Wannock Manor, propriété de Me Ferrier. Ce travail où il faut "se fondre au mobilier, se faire oublier pour ne pas gâcher le sentiment d'intimité des maîtres" lui convient parfaitement, car cette jeune femme aime être en retrait, et son mutisme y contribue beaucoup. Alors que certains pourraient y voir "une faiblesse intellectuelle" ou "le reflet d'un vide intérieur", Fenella est muette depuis peu. Jadis, son amoureux platonique, Jimmy, l'invitait à parler, mais depuis sa disparition, tout le monde prend son handicap comme un fait acquis et bien étrange:
"Malgré sa beauté préraphaélite et ses indéniables compétences, Fenella leur semblait appartenir tout autant au monde inquiétant de ces monstres qu'à leur propre monde."
Alors, la jeune femme ne se sépare jamais de ses petits carnets qui lui permettent de communiquer par écrit, et puise son courage dans sa passion pour l'opéra, "une coquille à l'abri du vaste monde, tandis que son microcosme à elle avait les strictes dimensions de son cerveau, même si l’opéra était plus grand que la vie, comme elle aime le répéter."

Un jour, Me Ferrier reçoit une lettre qui ne lui est pas destinée. Homonyme de la célèbre contralto Kathleen Ferrier, une jeune femme a envoyé une missive en croyant s'adresser à la chanteuse d'opéra. Les circonstances font que Fenella se retrouve avec le courrier entre les mains. Immédiatement, elle s'identifie à Jeanette, l'auteur du courrier, constatant qu'elles ont de multiples points communs.
Jeannette, veuve de guerre et femme de chambre à Brighton, vit au jour le jour depuis la perte de son Andrew, son "joyau disparu". En assistant à la première d'Orfeo Ed Euridice avec Kathleen Ferrier dans le rôle d'Orphée, elle a oublié pendant un moment sa condition:
"C'est la charge de sa douleur qu'elle confia brièvement à Orphée, découvrant en lui un secours totalement inattendu depuis la place la moins chère du théâtre perdu au milieu de terres opulentes et de prés à vaches."
Comme pour Fenella, l'opéra lui donne l'aperçu d'autres mondes lui permettant de se reposer du sien.

Fenella est animée de l'espoir insensé de rencontrer Jeanette et devenir son amie. Durant ses congés, elle se rend donc à Brighton, bien décidée d'échanger avec la jeune veuve.
Très vite, elle comprend que Jeanette passe pour bizarre ou folle aux yeux de ses collègues depuis qu'elle a mis sa vie entre parenthèses. Cependant, "son esprit respire et se déploie sans entrave". Sa douleur, sa rage, elle n'hésite pas à l'exprimer violemment par les paroles. Alors que Fenella s'est réfugiée dans le silence après un traumatisme, sa nouvelle amie crie sa colère:
"le monde n'est qu'un tas de boue en rotation sur lui-même et en révolution dans un néant sans fond. Nos vies n'y sont qu'un raclement de gorge."
Parce que les gens tentent tant bien que mal de reprendre une vie normale après les atrocités de la guerre, Jeanette crache sa haine de la nature humaine. Sa douleur est devenue arrogance; elle se sent frappée du sceau de la malédiction.
Fenella "souffre de ne pouvoir souffrir d'une aussi grande perte", car son amour pour Jimmy n'a pas eu le temps de se concrétiser. Certes, elle a aimé avant lui, mais a elle a tant souffert qu'elle a préféré se taire:
Kathleen Ferrier
"je crois que mon cerveau a décidé un jour de me museler, je crois que c'est lui qui m'empêche de cracher quoi que ce soit désormais."
Néanmoins, elle reste fascinée par la personnalité de son amie, projette même, pourquoi pas, d'ouvrir ensemble un Bed and Breakfast où les clients seraient accueillis au son de l'opéra. Seulement, Jeanette est-elle capable de s'apaiser?

Dans son propre rôle est la rencontre de deux âmes abimées, unies par la même passion de l'opéra,
mais qui gèrent leur douleur et leur désarroi de deux manières complétement différentes.
Dans le monde feutré et en retrait de la domesticité de l'après-guerre, Fanny Chiarello explique qu'il est difficile de jouer éternellement un rôle qu'on s'oblige à tenir. Il arrive un moment où la nature reprend ses droits. "Nous sommes ce que nous voulons être", encore faut-il accepter cet état de fait.
Passionnée elle-même d'opéra, l'écrivain donne la parole à Kathleen Ferrier:
"On peut trouver un formidable espace de liberté, dans son propre rôle."
Ainsi, il suffit juste d'accepter les blessures de la vie, en faire une force pour avancer et survivre aux autres.
Fenella et Jeanette sont deux personnalités entières dont la rencontre aura forcément une incidence notable dans leur façon de considérer l'avenir.