RUE DES ALBUMS (81)Trois bébés chouettes, Martin Waddell, Patrick Benson

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Lutin Poche, réédition 2015, 26 pages, 5.6 euros.

Où est maman?


Sarah, Rémy et Lou sont trois adorables bébés chouettes qui vivent cachés du danger dans un trou de tronc d'arbre. Maman chouette s'occupe de tout, du confort, du bien être, et leur rapporte à manger. Dans cette maison, ils sont en sécurité.

"Une nuit ils se réveillèrent et maman chouette était PARTIE"
Les trois bébés chouette vivent différemment cette absence. Alors que Sarah positive et mène le groupe, Rémy accuse le coup, tandis que Lou ne fait que se plaindre.
C'est la première fois que maman chouette s'absente alors qu'ils sont réveillés, ils ne savent pas appréhender l'absence et le vivent alors comme un abandon définitif.

Heureusement "toutes les chouettes réfléchissent beaucoup" et les petits tentent de se rassurer: si maman chouette n'est plus là, c'est sûrement pour une bonne raison! MANGER! Sauf que le temps passe, et que maman n'arrive toujours pas. Du coup les bébés chouettes sortent du nid pour guetter son arrivée, et installés sur la même branche, ils s'endorment en faisant le vœu de la revoir bientôt...

Martin Waddell évoque le thème de la séparation avec des mots simples, en racontant l'histoire de trois bébés chouettes dont la maman a disparu subitement. La fratrie va s'épauler et se soutenir comme elle le peut pour rester calme en espérant le retour de l'être aimé. Car forcément, maman va revenir, il est impossible qu'elle ait abandonné ses petits!
Côté illustrations, les émotions se font à travers les regards des animaux. Ils sont tour à tour effrayés, surpris, fatigués et enfin rassurés. Leurs plumes couleur flocon de neige contrastent fortement avec la tonalité sombre de l'arrière plan.
Le monde extérieur, sombre et bruyant est potentiellement dangereux, comparé au nid douillet nimbé de lumière. Ce jeu des ombres dans les dessins facilite le procédé de mise en distanciation de l'absence et de l'inconnu.

Cet album s'avère alors idéal pour appréhender les premières séparations mère-enfant, et rassure le petit, grâce à la poésie et aux questions simples proposées par le texte.

Belle découverte à partir de 2 ans.

Le Fléau (tome 1), Stephen King

Ed. Le livre de poche, réédition septembre 2010, traduit de l'anglais (USA) par Jean-Pierre Quijano 864 pages, 8.6 euros.

Ce n'est que le commencement...


"Sous le soleil du désert californien et grâce à l'argent des contribuables, quelqu'un venait de réinventer la réaction en chaîne. Une réaction en chaîne mortelle."

Il suffit d'une mauvaise manipulation, d'un instant de retard de réaction pour qu'il soit trop tard. Charles D. Campion a réussi à fuir avec femme et enfant, mais la super grippe les a tués tous les trois dans leur fuite, alors qu'il étaient arrivés dans la petite ville d' Arnette. Il était le premier cas certes, mais surtout une bombe à retardement qui, en mourant, a propagé une maladie bien plus grave que le virus Ebola...
Cliniquement, l'auteur décrit cette réaction en chaîne humaine, la propagation du virus, passant outre les frontières des états, les villes, touchant toutes les couches de la population. Un dicton dit que nous sommes tous égaux devant la mort...ce virus le prouve,mais, comme tous les maladies, il y a des cas particuliers. Ce sont les survivants, ceux qui, sans vraiment savoir pourquoi, ne sont pas tombés malades alors que tout leur entourage a péri. Certains sont devenus des cobayes, tel Stu Redman au centre épidémiologique d'Atlanta afin de trouver un remède au mal. D'autres errent dans les rues de New-York, Arnette, ou d'autres villes américaines, hantés par un rêve commun, une vieille noire qui, au fin fond du Comté de Polk au Nebraska, les appelle. Mère Abigaël, c'est son nom, dégage une sérénité telle que désormais ils savent que la rejoindre est leur unique objectif. De toute façon le monde connu n'est plus puisque plus de 99% de la population a disparu:
"Une mécanique parfaitement huilée. Des chambres à coucher, avec un corps ou deux dans chacune, puis des fosses dans les cimetières, ensuite des fosses communes, et finalement des cadavres qu'on balançait dans le Pacifique, dans l'Atlantique, dans les carrières, dans les fondations des immeubles en construction. Au bout d'un certain temps, naturellement, on allait finir par laisser les cadavres pourrir sur place."

De cette poignée de survivants auxquels Stephen King s'attarde, un sourd et muet sort du lot, Nick Andros. C'est le premier qui pense qu'il faut rejoindre Mère Abigaël. Bientôt accompagné par un débile léger doux et tranquille, Tom Cullen, trouvé seul dans une petite ville à l'abandon.
Ce duo au fil du temps, formera un groupe composé entre autre d'un chanteur rock, d'une jeune femme enceinte, Frannie, accompagnée de son ami au caractère étrange, Harold.
Tous font le constat de ce rêve commun, bientôt égratigné par un cauchemar récurrent qui les laisse pantelants au réveil. dans ce monde dévasté, un homme, ou plutôt une entité, incarnation du Mal se trouve à son aise. C'est Randall Flagg, l'homme en noir ou l'homme sans visage, personnage déjà bien présent dans la Tour Sombre:
"Il marchait d'un pas rapide et les talons de ses bottes éculées faisaient sonner l'asphalte. Si des phares apparaissaient à l'horizon, il s'évanouissait aussitôt dans les herbes, parmi les insectes et les papillons de nuit... La voiture passait. Peut être le conducteur sentait-il un léger frisson; comme s'il avait traversé une poche d'air. Peut être sa femme et ses enfants endormis esquissaient-ils un geste inquiet, comme s'ils avaient tous été touchés par un même cauchemar au même instant."

Couvertures de l'ancienne édition intégrale en 3 tomes

Car après l'épidémie, la lutte entre le Bien et le Mal se profile. Les serviteurs de Randall Flagg sont des femmes et des hommes "qui ont chassés Dieu de leurs cœurs; les faibles, les solitaires."
Le nouveau monde imaginé par Stephen King est "un monde imaginaire, un monde disloqué" où de grandes puissances surnaturelles réunissent leurs adeptes et leurs forces en vue de la confrontation qui décidera du sort du nouveau monde émergeant.
Mère Abigaël l'annonce: "des jours terribles nous attendent, des jours de mort et de terreur, de trahison et de larmes. Et nous ne serons pas tous là pour en voir la fin." 


Comment ne pas être happé par la lecture de la première partie du Fléau? Les huit cents et quelques pages se dévorent et témoignent non seulement de l'imagination prolifique de Stephen King, mais aussi de sa maîtrise de la narration. Les personnages sont posés, analysés, décortiqués avec leurs part d'ombre et de lumière. Randall Flagg incarne "la peur paralysante et sans espoir que ressent la poule devant la belette." Quant à Mère Abigaël, c'est l'Espoir, la possibilité d'un monde de lumière.
Les descriptions de la propagation du virus sont terrifiantes et vraisemblables. Tout est fait pour que le lecteur sente à quel point on ne peut rien faire avec la meilleure volonté du monde, lorsque le drame est en marche.
Et pourtant, au détour d'une page, l'auteur réussit à faire preuve d'humour. Il anticipe aussi quelques événements de la seconde partie. Il pose l'intrigue, et pour les besoins d'une réédition complète à réécrit quelques passages pour raconter une Amérique des années 90.
Le Fléau raconte enfin que l'univers du maître du genre est structuré, certains de ses romans faisant écho ou référence à d'autres, tels des clins d’œil pour les lecteurs passionnés.

A suivre donc, et rapidement.

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Ed. Gallimard, collection du Monde entier, janvier 2015, traduit de l'anglais (Nigéria) par Anne Damour, 528 pages, 24.5 euros.

Partir et revenir.


Americanah, c'est le surnom donné à Ifemelu (Ifem) parce qu'elle est partie terminer ses études aux Etats-Unis, après avoir tenté en vain de suivre un cursus universitaire chez elle, au Nigéria, mis à mal par les grèves à répétition des professeurs non payés.
Cela fait maintenant quinze ans que la jeune femme est installée sur le nouveau continent. Elle a obtenu une bourse à la prestigieuse université de Princeton, et son blog "Raceteenth ou Observations diverses sur les noirs américains par une noire non américaine" est un succès. Pourtant, depuis quelques temps, son coeur est ailleurs; il retourne au pays:
"Elle le sentait depuis un certain temps, un sentiment d'épuisement tôt le matin, de flou, de non-appartenance. Il était chargé d'attentes informulées, de désirs mal définis, de brèves visions des existences différentes qu'elle aurait pu vivre, et au fil des mois il s'était transformée en un violent mal du pays."
Au Nigéria, elle a laissé ses parents, ses amis, mais surtout son grand amour, Obinze, avec qui elle a coupé les ponts suite à un traumatisme sentimental. Obinze devait la rejoindre, mais il n'a jamais réussi à obtenir un visa. Lui, ce grand amoureux de l'Amérique a vu son désir d'émancipation refoulé, et a tenté sa chance en Grande-Bretagne. Malgré le silence et la distance, il s'est toujours demandé si Ifem réussissait à s'épanouir dans sa nouvelle vie.

C'est grâce à un travail de nourrice auprès des enfants de Kimberly qui "croyait dans le bonheur des autres car cela signifiait qu'elle aussi pourrait un jour l'atteindre", et à l'amour de son jeune et riche amant Curt, qu'Ifem va pouvoir s'installer correctement et obtenir un passeport américain. Elle se fait une répétition d'une jeune femme franche (parfois trop), courageuse, déterminée, mais surtout très lucide sur les mentalités et l'opinion générale par rapport à l'immigration. Seulement, ce qu'elle gardera de son long séjour c'est:
"le plus agréable aux Etats-Unis, c'est la notion d'espace, c'est ce que j'aime le plus, croire en un rêve, c'est un leurre, mais tu y crois et c'est tout ce qui compte."
Elle n'a pas oublié le Nigéria et y retourne, d'une part pour y faire sa vie, d'autre part pour y retrouver Obinze, devenu un agent immobilier important, marié et père de famille:
"Depuis quelques mois, il avait l'impression d'être surchargé par tout ce qu'il avait acquis, - la famille, les maisons, les voitures, les comptes en banque - et était pris, de temps en temps, de l'envie de crever cette bulle avec une épingle, de tout dégonfler, pour être libre."
Cette liberté s'incarne avec le retour d'Ifem au pays. Que sont les possessions matérielles sans son grand amour auprès de soi? Quelques échanges de mails ont bien eu lieu entre eux, mais rien de bien concret. Vont-ils se revoir, continuer à s'aimer? La jeune femme va-t-elle de nouveau s'habituer à la ville grouillante de Lagos, elle, l'Americanah aux yeux de ses amies restées sur place?
Or, Obinze et Ifem ont en commun le sentiment qu'"un ailleurs existe, hors de leur portée". Ils sont avides de certitudes, n'ont pas grandi "dans le faire", mais "dans l'être".

Americanah est une très belle histoire d'amour sur fond de critique sociale. L'auteure pose la question de l'identité: celle des racines, la plus intime, et celle de l'exil, choisie ou non.
Le ton n'est jamais grave, on sourit souvent, et par le prisme des articles du blog, Ifem pose un regard dur, perçant et ô combien lucide sur "être un  humain de couleur dans un pays de blancs". Elle explique qu'elle s'est rendue compte de la couleur de sa peau seulement aux Etats-Unis, la forçant par là à reconsidérer ses rapports aux autres.
Enfin, le roman offre de très belles pages sur le Nigéria, jeune pays en proie aux tourments de sa jeunesse, de ses dirigeants, des coupures d'électricité à répétition, mais pleine de vie, d'espoir (malgré tout) et ignorante du sentiment d'abandon et de solitude.

Ce troisième roman de Chimamanda Ngozi Adichie est une merveille.


L'hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie

Ed. Le livre de poche, octobre 2006, 352 pages, 6.6 euros

Grandir et espérer.

Symbole du désir sexuel , l'hibiscus est aussi une fleur symbole de changement. 
Ce roman est la rencontre de deux mondes que tout sépare: d'un côté, une famille fondamentaliste dont le père sous des dehors affables n'hésite pas à battre femme et enfants au nom de Dieu, de l'autre une tante et ses trois enfants qui, malgré les galères quotidiennes, croquent la vie à pleine dents et remplissent la maisonnée de leurs rires.

 La narratrice et son frère Jaja vont découvrir ce nouveau monde à l'occasion d'une visite familiale et vont enfin comprendre que ce qu'ils vivent chez eux n'est pas une généralité. C'est un sujet dramatique, mais qui est traité avec tact, dans un Nigéria en pleine révolte, et qui sombre peu à peu dans le chaos et la corruption. 

Les phrases sont du velours; le lecteur entend les chuchotements de Kambili et Jaja, les rires des cousins... Les scènes difficiles sont surtout là pour dénoncer les travers de la religion portés à son paroxysme: intolérance, cruauté, soumission. 
En plantant un hibiscus pourpre dans son jardin, Jaja montre son désir de changement, quitter un père qui le tyrannise, et protéger sa famille pour enfin vivre comme sa tante et ses enfants. 
Encore une fois la littérature africaine a accueilli en son sein un auteur de talent capable de raconter les misères de son pays et de ses habitants en narrant une histoire difficile, remplie d'humanité, avec une fin remplie d'espoir.

A découvrir.

Je m'appelle Budo, Matthew Dicks

Ed. Flammarion, septembre 2013, traduit de l'anglais (USA) par Marie Hermet, 428 pages, 15 euros.

"Voilà ce que je sais :
Je m'appelle Budo.
J'existe depuis cinq ans.
Cinq ans, c'est très long pour quelqu'un comme moi.
C'est Max qui m'a donné mon nom.
Max est le seul être humain qui peut me voir.
Les parents de Max m'appellent un ami imaginaire.
J'adore Mme Gosk, l'instit de Max.
Je n'aime pas son autre instit, Mme Patterson.
Je ne suis pas imaginaire."


 Max n'est pas un enfant comme les autres. Il n'aime pas les contacts, repousse les bisous, et surtout, a horreur du changement.
Certes, il va à l'école, et ses parents font en sorte qu'il soit un enfant comme les autres, mais Max reste un solitaire, perdu dans ses pensées, et réceptif à ce qui se passe à l’extérieur seulement s' il l'a décidé. Depuis quelques années, Max s'est inventé un ami imaginaire, Budo. Il lui ressemble comme un frère, sauf qu'il ne dort pas et peut traverser les murs. Au fil du temps, Budo a pris conscience de ce qu'il était et comprend qu'il doit son existence à Max:
"J'ai besoin de Max pour survivre, mais je suis indépendant. Je peux donc dire et faire ce qui me plaît. Il nous arrive même de nous disputer."
Il connaît Max par cœur; il est capable d'anticiper ses réactions, comme quand le petit garçon se pétrifie littéralement lorsque sa routine se modifie brutalement.
Contrairement à Max, Budo est sociable. La nuit, il adore se réfugier à l’hôpital des enfants pour rencontrer d'autres amis imaginaires, ou passer du temps à la station service afin d'observer les habitués. Son grand regret c'est de n'être qu'une pensée, une croyance. Qu'il aurait aimé avoir une consistance matérielle pour pouvoir bavarder et échanger avec les autres!

Max se sert de Budo comme un radar face à l'adversité. Grâce à lui, il évite ceux qui se moquent de lui ou le rejettent. Néanmoins, parfois, il préfère être seul. C'est le cas lorsque, chaque semaine, il s'enferme dans la voiture de madame Patterson avec la jeune femme. A quoi correspond cet étrange manège? Budo s'inquiète, veut comprendre, mais Max reste muet. Un jour, la voiture démarre, Madame Patterson enlève le petit garçon.
Comment prévenir l'école, les parents, les policiers que Max ne s'est pas enfui, que c'est une institutrice qui l'a emmené chez elle?
Parce que Budo croit en Max et Max en Budo, l'ami imaginaire va développer des trésors d'inventivité afin de libérer son petit protégé. Pour cela il pourra compter sur d'autres amis imaginaires tel Oswald, dont la particularité est de pouvoir toucher physiquement le monde matériel.

Matthew Dicks propose un roman haletant, raconté par un enfant qui n'existe pas réellement, tout à fait conscient de sa condition, fidèle à son créateur jusqu'à l'effacement. L'auteur dresse le portrait doux et délicat d'un enfant pas comme les autres, atteint d'un trouble autistique, et qui s'est inventé un ami imaginaire pour mieux appréhender sa solitude et les exigences du monde environnant qu'il comprend mal.
En filigrane, le récit appelle à la tolérance et à l'acceptation du handicap dès le plus jeune âge.
Le jeune lecteur sera happé par une intrigue menée tambour battant jusqu'à la page ultime, et sortira avec la réelle impression d'avoir lu le récit d'une amitié véritable et intime.

A partir de 12 ans.

Une vie après l'autre, Kate Atkinson

Ed. Grasset, janvier 2015, traduit de l'anglais par Isabelle Caron, 528 pages, 22.5 euros.

Circularité de l'univers


Ursula Todd naît et meurt de façon cyclique. Sa vie commence toujours un 19 février 1910 pour s'éteindre, soit aussi vite, soit longtemps après. A chaque fois, un facteur extérieur décide de sa vie, mais à chaque recommencement, ce facteur évolue comme si Ursula sent qu'il faut prendre une autre décision.
Alors qu'elle n'a aucun souvenir de ce qu'elle a vécu dans une autre vie, Ursula ressent cependant des impressions fugaces de déjà vu, des élancements oppressifs, des peurs incohérentes.
"Serait-elle vraiment capable de revenir et de recommencer? Ou est-ce que tout ça, c'était dans sa tête comme tout le monde le lui répétait et comme elle devait le croire? Si c'était le cas, ces idées n'étaient-elles pas réelles aussi? Et s'il n'y avait pas de réalité démontrable? Et s'il n'y avait rien au delà de l'esprit?"
Lorsqu'elle en informe sa mère Sylvie, cette dernière qui la considère comme "un drôle de coucou", préfère la faire examiner par un psychiatre, le docteur Kellet. Lui, n'y voit pas une forme de folie, mais plutôt la preuve de la circularité de l'univers, "le temps est une construction mentale, en réalité tout coule, il n'y a ni passé, ni présent, seulement ici et maintenant."
Certes, tout cela paraît très gnomique, sauf qu'Ursula, sans le savoir, en est la preuve flagrante. Par un savant jeu d'allers et retours, Kate Atkinson raconte plusieurs vies de son héroïne, usant sans abuser de la même trame narrative dont un détail fait birfurquer le récit vers d'autres horizons. Cela, Ursula le sent, mais tout reste nébuleux dans sa tête:
"Parfois, aussi, elle savait d'avance ce quelqu'un allait dire ou quel événement banal allait se produire - si une assiette allait tomber ou une pomme passer à travers la vitre d'une serre, comme si c'était arrivé maintes fois auparavant. Des mots ou des expressions faisaient écho à d'autres, des inconnus avaient l'air de vieilles connaissances."

Dès lors, les personnages secondaires prennent de l'envergure, deviennent en quelque sorte les points d'ancrage d'une histoire aux multiples possibles. Ils sont des repères constants et immuables, eux. Les frères et sœurs d'Ursula, Maurice, Pamela, Teddy et Jimmy, les amis tels que Fred, Millie, la tante Izzie, et même Eva Braun, ou encore les amants tel Crighton ou Ralph, sont autant de possibilités de lignes de vies.
Parce qu'elle est née en 1910, "la petite oursonne" de son père aura son destin étroitement lié au "cœur sombre, sourd et sanglant de la guerre." Ainsi, Ursula va quitter le refuge familial et campagnard de Fox Corner pour les décombres de Londres bombardé ou les terrasses du Berghof, qui cachent les amours d'Eva Braun et d'Hitler.

"Elle ne mourrait pas vraiment, ne se réincarnait pas vraiment, elle croyait juste que c'était le cas. Ursula ne voyait pas quelle était la différence. Est-elle vraiment coincée? Et si oui, où?"

Kate Atkinson a privilégié le thème de la répétition pour développer l'uchronie personnelle de son personnage principal. On prend plaisir à découvrir les multiples vies d'Ursula, à émettre des hypothèses sur l'événement qui va changer le cours de son existence.
Souvent, les ténèbres s'abattent sur elle, mais jamais de la même façon, ni jamais à cause des mêmes erreurs. L'Histoire, les choix de vie, la famille et les amis sont autant d'éléments collatéraux à prendre en compte, et qui décident finalement de la suite des événements.
On ne se perd jamais dans cette anneau cyclique, témoin et lecteur privilégié d'un roman original, à la construction exigeante, et aux épilogues sans cesse recommencés.

A découvrir.

Les premiers de leur siècle, Christophe Bigot

Ed.  de La Martinière, janvier 2015, 413 pages, 20.9 euros.

 Liszt, Ingres, Marie d'Agoult, George Sand, Lehmann, Delacroix, autant de noms réputés du 19ème siècle que nous croyons connaître, mais qui, si on s'y penche un peu, restent de parfaits inconnus. Pourtant, ces personnages ont vécu le grand siècle de la littérature, de la peinture et de la musique. Ils se connaissaient tous, partageaient les mêmes salons littéraires, et avaient en commun la même volonté d'incarner la référence dans leur domaine.
Christophe Bigot donne la parole à Henri Lehmann, peintre aujourd'hui oublié, élève du grand Ingres, et témoin privilégié de cette petite cour savante.
Fils d'orfèvre, Lehmann a quitté son Allemagne natale pour suivre des cours de peinture à Paris et parfaire ainsi son art. Celui qui se définit comme "un humanitaire et un citoyen du monde" devient l'élève modèle du cours du célèbre Ingres. Lorsque ce dernier rejoint l'Italie pour devenir directeur de l'Académie de France à Rome, Lehmann le suit. Par son entremise, il fait la connaissance de Marie d'Agoult, amie lointaine de George Sand, femme influente de la bonne société, qui a fait scandale depuis sa fuite avec le musicien Liszt. Le couple vit en bohème,entièrement voué à leur passion semble-t-il. Le jeune peintre est subjugué par l'aura de la jeune femme:
"Elle pratiquait l'art de la médisance avec un enjouement si contagieux et une exagération si finement tempérée par l'ironie et les précautions oratoires qu'après quelques réticences dues à ma morale un peu farouche et à mon inexpérience en la matière, je fus entièrement séduit."

Lehmann devient très vite un intime du couple au point de devenir le tuteur de leur dernier né,
Madame d'Agoult par Lehmann (Musée Carnavalet)
Daniel. Madame d'Agoult a l'instinct maternel inversement proportionnel à sa médisance. Elle ne vit que pour les potins du milieu littéraire, et travaille à être une personne influente et indispensable pour être introduit en société. Mais sous cet aspect mondain, se cache une femme au caractère inconstant, rongée par la jalousie, secouée de crises de larmes avec des symptômes récurrents d'insomnie, qui n'épargne pas Lehmann de sa méchanceté. Lui, le peintre en devenir, devient un défouloir, "un objet encombrant" dont on voudrait se débarrasser mais qu'on garde finalement pour d'obscures raisons:
"Est-il donc dit que je serais toujours ce parfait imbécile de qui l'on peut se jouer en toute impunité?"

Lehmann est un homme lucide, mais il refuse de sacrifier son amitié au nom de la maladie de son amie. Il préfère la considérer comme une femme abandonnée, blessée par la vie, jalouse, mais fière et altière, dont le seul salut est de briller en société:
" Ainsi, tout devait vivre, penser, bouillonner autour de la Comtesse, afin que la neurasthénie ne la reprit pas. Cette surenchère d'activité et ce souci de la gloire n'épargnaient pas la reine de la ruche. Elle avait tout misé sur la littérature."
Ainsi, la Comtesse d'Agoult écrit un roman Nelida, dont les critiques acerbes lui reprochant sa prose achalandée, narcissique et consternante par moment, auront raison de son influence tant recherchée jadis.

Lehmann a mis sa vie personnelle de côté, sans vraiment sans rendre compte. C'est Stendhal qui va lui faire prendre conscience qu'il est temps de vivre, ne plus être une ombre:
"- Quel âge avez-vous Lehmann?
  - Vingt-sept ans, répondis-je sans cesser de crayonner.
  - Comme c'est curieux. Je vois bien que vous êtes jeune. Vous n'avez pas un pli sur le front, et c'est à peine si vous commencez à vous dégarnir. Et pourtant, on dirait que vous portez le poids d'ans innombrables sur vos épaules."
Dès lors, le peintre s'éloigne de la Comtesse, voit Liszt de loin en loin, mais n'abandonne pas Daniel, qu'il juge "sacrifié sur l'autel des passions égoïstes" de sa mère.

Liszt par Lehmann
Christophe Bigot fait revivre avec un talent certain ce siècle qui a tant inspiré et produit de peintres, d'auteurs et de musiciens de talent. Au détour d'une page, on croise Balzac, George Sand, Delacroix, Sainte-Beuve, Victor Hugo, dévoilant ainsi à quel point le monde littéraire et artistique n'était finalement qu'un monde restreint dans lequel tous se connaissaient et tentaient de se servir de l'influence de l'autre.
L'auteur dresse un portrait très intéressant d'Ingres, personnage charismatique et définitif, à l'opposé de Madame d'Agoult qui, à force de médisance et d'hypocrisie, se perd.
Enfin, le narrateur esquisse un autoportrait très critique de sa personne, en se disant être une incarnation du Schlemihl , "cet être malchanceux qui a vendu son ombre au diable, vit dans la peur que son manque de consistance ne le fasse remarquer. Timide jusqu'au malaise, discret jusqu'à l'effacement, obsédé par son insuffisance, il n'est heureux nulle part."

Les premiers de leur siècle est un roman passionnant, très bien documenté, aux personnages forts et entiers, dont la narration très bien menée emmène le lecteur vers un épilogue à la hauteur du contenu.

Une très belle lecture à découvrir.

Billet d'humeur (8) Au secours!

Agecanonix par Uderzo


AU SECOURS! est la première réflexion qui m'est venue à l'esprit lorsque j'ai lu le top 50 2014 des ventes de livres en France, mis en ligne par Livres Hebdo (le lien ici)
Sur les 50 ouvrages proposés, je n'en ai lu que trois dont un il y a bien longtemps dans le cadre des mes années universitaires (devinez lequel?) Non, non je ne vous parle pas de 50 nuances de Grey, dont même mon époux, qui avait commencé à le lire pour dire de changer de son perpétuel Auto Plus, a abandonné au bout de 90 pages en concluant laconiquement: "c'est vraiment nul!"
Tous les goûts sont dans la nature dit-on, et après une étude super poussée (hum hum) de ce palmarès, trois réflexions émergent:
  1. Les français lisent et c'est une bonne nouvelle!
  2. J'aimerai connaître la formule magique du trio infernal Musso-Lévy-Pancol pour attirer autant de lecteurs.
  3. Ouf, le Bescherelle redevient un livre de chevet!
Si on suit à la lettre les 10 commandements du lecteur de Daniel Pennac, le support de lecture n'est pas le plus important. Oui, mais que dire quand je me rends compte que le roman d'Emanuel Carrère, Le Royaume, n'atteint que la 19ème place? Que penser aussi qu'un titre aussi moche que La femme parfaite est une conasse caracole en 4ème place? Excusez ma familiarité, mais est-ce moi la conasse de penser que la littérature mériterait un autre classement? Ou alors, je suis une infâme élitiste...
Plus inquiétant, les rangs de Zemmour et Trierweiler dont les ouvrages me laissent vraiment sceptiques. En fait, plus vous faites dans le polémique et le déballage, plus vous avez de chances de vendre. Le truc serait d'écrire un roman qui serait un porno chic polémique inspiré d'une pseudo histoire vraie. Là, maintenant, je n'ai pas de référence en tête, même Régis Jauffret avec Sévère qui racontait les penchants sexuels d'un banquier suisse, retrouvé mort dans sa combinaison en latex, ne l'a pas encore imaginé (enfin je crois). Alors que fait-on de la qualité de l'écriture? Hélas, le style n'est pas un critère de classement.

On a beau critiqué Lévy, Musso et Pancol, n'empêche qu'ils ont trouvé le truc pour vendre, mais surtout, la formule magique de l'été vous obligeant à cuire sur la plage trop accroc à l'intrigue, plutôt qu'aller vous baigner et vous tartiner de crème solaire. Les grands méchants et bien pensants diront "Ah bon, c'est de la littérature?" ou "bof c'est de la littérature de gare, rien à voir avec de la grande littérature", et on en revient toujours au même sujet, dans le genre le chien qui se mord la queue. Bref, passons, mais avant, allez zieuter les articles succulents de Christine Bini consacré à La fille de papier de Musso et Inferno de Dan Brown sur son blog La lectrice à l'oeuvre, cela vaut le détour.

Même si je constate que Rufin, Carrère, Anouilh font partie du top 50 (Ouf!) c'est la place 45 qui me met en joie avec le Bescherelle, la conjugaison pour tous. C'est sûrement l'instit qui sommeille en moi qui s'est réveillée. A force de lire des fautes à longueurs de journées, je tente de me persuader que cette 45ème ligne est un sursaut, une prise en charge du malaise que constitue la langue française (écrite et orale) chez nombreux de nos concitoyens. Mais, mon côté pragmatique que certains jugeront dépressif, me pousse à croire qu'il s'agit d'une commande massive faite par les écoles de France et de Navarre, et non un achat spontané pour le seul et unique amour de la difficulté de notre langue natale. Bon allez, j'y crois encore...






Bon, si vous êtes un lecteur assidu de tous les auteurs du palmarès, si vous retrouvez vos penchants littéraires en parcourant la liste, pas la peine de m'insulter, de me faire la morale, ou pire encore, de justifier vos goûts. Dans ma grande magnanimité, soyez sans crainte, car je vous le dis: vous lisez, et c'est le principal.

Non??


(Pour trouver ce fameux top 50, suivez le lien vers Livres Hebdo)


RUE DES ALBUMS (80) Sauvage, Emily Hughes

Ed. Autrement Jeunesse, janvier 2015, traduit de l'anglais (GB) par Camille Gautier, 32 pages, 12.5 euros.

 Joliment Sauvage!


"Elle était à sa place et la vie était belle".
Mais de qui parle-t-on? De l'enfant sauvage bien sûr! Un bébé tout rose, tout dodu, est découvert par les animaux de la forêt qui l'accueillent naturellement à bras ouverts.
Tandis que les oiseaux lui apprennent à parler, les ours lui expliquent comment chasser, et les renards répondent toujours présent pour s'amuser au fond de leurs terriers.
Bébé grandit et devient une petite fille aux grands yeux ouverts sur la nature, avec une belle chevelure verte de feuilles et de pousses. La vie se passe pour le mieux au milieu de sa famille d'adoption jusqu'au jour où "des animaux inconnus", des braconniers en fait, la trouvent, en colère, les cheveux coincés dans leur piège!

"Elle n'était pas à sa place, et la vie était triste."
Du jour au lendemain, petite Sauvage est rendue à la civilisation. Adoptée par un psychiatre un peu bizarre, elle devient un objet de curiosité. Les règles de vie ne sont plus les mêmes, on tente de l'apprivoiser. Seulement, peut-on vraiment apprivoiser une petite sauvageonne?

Sauvage revisite le mythe de l'enfant sauvage, et pose des questions: doit-on à tout prix ressembler aux siens pour être accepté? La société civilisée convient-elle à tous?
Dans un tourbillon de couleurs qui donne une impression générale de mouvements, le lecteur suit les aventures d'une petite fille pas comme les autres:
"Personne ne se souvenait du jour où elle était arrivée là. Mais chacun sut aussitôt qu'elle était faite pour vivre dans les bois."

Dans cet album très attrayant, les sauvages ne sont pas ceux qu'on croit finalement, et la gamine exprime bien plus de sentiments que ses congénères de la ville...
Côté illustrations, il n'y a pas de place pour le vide. Les traits sont fuyants, la nature prospère, les couleurs sont vives, et surtout, l'histoire se comprend aussi sans le texte.
Ainsi, la petite fille aux grands yeux noirs et aux cheveux verts pose la question:
"Pourquoi donc mettre en cage une petite fille si joliment sauvage?"

Tout est dit...

A lire à partir de 4 ans.

FRAGMENT DE BD (9) Elle s'appelait Tomoji, Jirô Taniguchi

Ed Rue de Sèvres (L' École des Loisirs), traduit du japonais par Corinne Quentin, janvier 2015, 120 pages, 17 euros.

La force faite femme.


Ouvrir un manga de Taniguchi, c'est ouvrir une parenthèse enchantée dans laquelle la douceur prédomine malgré les vicissitudes de la vie.
L'auteur n'est pas à son premier coup d'essai quant à mettre une femme comme personnage central de son récit. Déjà, avec Les années douces (adaptation en manga du très beau roman de Hiromi Kawakami), le lecteur découvrait cette façon toute personnelle, avec une réelle économie de moyens, de décrire le sentiment amoureux.
Cette fois-ci, il réitère avec Tomoji, jeune femme au nom masculin. De sa naissance au début du siècle dans un Japon rural, au sein d'une famille de commerçants courageux, jusqu'à son mariage avec Fumiaki, un petit cousin, Tomoji va connaître toutes les émotions humaines: l'abandon, la perte, l'espoir, la ténacité, mais surtout, l'éveil à l'amour.
Parce que son père est mort trop tôt et sa mère l'a abandonnée, elle se retrouve finalement à ne pas vivre pleinement son enfance. En filigrane, Taniguchi décrit un Japon pauvre du début du vingtième siècle, très rural, où les habitants faisaient de la frugalité un art de vivre. Quelques très belles pages sont consacrées au terrible séisme de Tokyo en 1923, et démontrent à quel point la population nippone ne se laisse jamais abattre, et croit malgré tout en l'avenir. C'est justement cette certitude en une vie meilleure une fois adulte qui fait avancer Tomoji. Même si son mariage s'avère arrangé (comme c'était la tradition), Fumiaki n'est pas un inconnu pour elle, croisé il y a longtemps au retour de l'école. Ces deux êtres sont complémentaires, et leur amour se révèle d'emblée extrêmement fort et sincère.

Taniguchi prend le temps. Il déroule les vingt premières années de vie d'un personnage simple et attachant, en veillant à scander les étapes charnières par des repères de dates propres au calendrier japonais. Les coups du sort sont nombreux, douloureux, mais son héroïne ne baisse jamais les bras, et laisse, jusqu'à l'épilogue, une aura de sérénité et de sagesse.

Tomoji est une bulle de plaisir à la découverte d'un Japon rural méconnu par nous, occidentaux, à la portée des amateurs de mangas calmes et non violents.

A découvrir sans tarder.

Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis

Ed. 10/18, décembre 2014, 311 pages, 7.5 euros.

"Il n'y a aucune vérité. Pas d'épiphanie."


Cela fait dix-neuf ans que Smokey Nelson attend son exécution, dans le couloir de la mort. La moitié de sa vie, il l'a passée à se projeter sur la chaise électrique, puis sur une table médicale. Il accepte tout à fait son sort, assume même son acte, même s'il est incapable finalement de l'expliquer. Par une nuit chaude de 1989, il a massacré un couple et leurs deux enfants arrêtés pour la nuit dans un hôtel d'Atlanta. Le témoignage de la gérante croisée sur le parking  permit de retrouver rapidement le criminel.
Finalement, l'auteur s'intéresse peu à l'assassin, mais davantage aux victimes "collatérales" de son geste odieux. Dans un récit choral, trois voix racontent leur vie après le massacre, et comment ce fait divers a constitué un tournant dans leur vie respective.

Nous sommes en 2008 et partout est annoncée la prochaine exécution de Smokey Nelson. C'est ce jour-là, par le plus grand des hasards, que Sydney Blanchard a choisi de revenir sur Atlanta. Il a fait son temps à Seattle, il lui presse maintenant de revoir les siens. Il suppose que les stigmates de Katarina sont effacées et qu'il pourra recommencer à arpenter les rues de sa ville natale. Au volant de sa voiture, il se surprend à entretenir un monologue informel avec sa chienne Betsy, assise sur le siège passager. Betsy, c'est le centre de sa vie, la compagne de chaque instant, celle qui écoute sans mots dire ses épanchements. En entendant le nom du futur exécuté, Sydney se souvient des drôles de moments qu'il a vécus après le meurtre, quand, par un délit de faciès, il fut arrêté et interrogé par erreur pour des faits qu'il n'avait pas commis. Heureusement, le témoignage d'une femme l'a disculpé. Quelle aurait été sa vie si cette dernière ne s'était pas manifestée?
"Oui, je veux plutôt parler de ce Smokey Nelson en fait qui va être exécuté demain le pauvre type... J'ai paniqué quand je l'ai aperçu à la télé... Nos vies se sont croisées... Il m'aurait laissé pourrir en prison le salaud, et j'aurais très certainement été mis à mort demain si la gérante du motel n'avait pas témoigné!"

Cette personne à qui Sydney doit son salut, c'est Pearl Watanabe, désormais cadre dans un très bel hôtel d'Hawaï. Depuis les faits, elle a fui le sud des Etats-Unis et s'est réfugiée sur son île natale où elle a retrouvé un semblant d'équilibre. Mais cela fait presque vingt ans que ses nuits restent difficiles, rongée par la culpabilité d'avoir eu le béguin pour un homme croisé sur un parking en qui elle n'a pas su voir qu'il était un monstre.
"Que devait-elle expier? Qu'avait-elle fait de si mal en étant séduite par cet homme plus jeune chez qui elle n'avait pas pu deviner l'horreur."
Gérante à l'époque du motel, elle avait fumé une cigarette avec Smokey, échangé quelques paroles, l'avait trouvé séduisant. Ce n'est que quelques heures plus tard, en pénétrant dans la chambre de la famille qu'elle se rendit compte de la folie meurtrière de cet individu. Depuis, Pearl est hantée par le remords, et s'interroge sur la nature du désir qu'elle a pu avoir l'espace d'un moment. Bouleversée par la découverte macabre, elle s'est réfugiée dans le mutisme et a rompu sans le vouloir vraiment la complicité qu'elle entretenait avec sa fille Tamara.
Justement, ce séjour chez sa fille à Atlanta sera peut être l'occasion pour elle de renouer les liens. D'ailleurs, Tamara va s'efforcer de laisser Pearl dans l'ignorance des informations afin que le spectre de Smokey ne vienne pas encore une fois tout gâcher...

Mais qui était vraiment le couple assassiné? On sait peu de choses sauf qu'ils étaient sur le trajet pour rendre visite à la famille maternelle. Sam, c'était le nom de la jeune femme, était issue d'une famille très croyante, traditionaliste, et adepte des armes à feu. Son père, Ray, n'a jamais réussi à faire le deuil, et il espère bien que l’exécution du meurtrier de sa fille et ses petits enfants lui permettra de retrouver la sérénité. Mais Ray est un homme tiraillé. Croyant, il appelle Dieu en aide, et dans le même temps, il se sent attiré par l'anéantissement, tel le geste fatal et honni de son père jadis. Alors Dieu lui parle directement. Dans un "tu" incantatoire, il tente d'apaiser la douleur de Ray, sur la route qui le mène vers le pénitencier. Il lui prouve qui lui sera fidèle jusqu'au bout et que la disparition des proches n'a pas été vain. "Rappelle-toi la force du seigneur!" lui dit-il. Ray doit croire en lui sans douter pour retrouver la paix de l'esprit.

Catherine Mavrikakis signe un roman fort troublant en dressant le portrait de personnages clés que la
rage meurtrière d'un homme a profondément marqué. Justement, peut-on encore parler véritablement de vie? A travers les pages, on sent que le terme de survie conviendrait mieux. Smokey Nelson, qui préfère mourir plutôt que retourner à une vie de zombie, partage ce sens de l'existence avec ses victimes. Tous les protagonistes sont donc tous dans la survie, comme le condamné à mort qui attend son exécution.
A chaque personnage, l'auteur use d'un style différent. De Sydney le musicien né le jour de la mort de Jimi Hendrix, à Pearl la vieille dame divorcée et solitaire, en passant par Ray, le croyant qui doute, chacun symbolise une certaine image de l'Amérique à la veille des élections qui verront Barack Obama accéder au pouvoir.
Comme l'indicible n'a pas de mots, on devine l'horreur du meurtre à travers les récits successifs. Et  en concluant son roman en donnant la voix à celui qui a provoqué tant de malheurs, on sent que même le meurtrier n'a pas d'empathie pour lui-même, et attend avec impatience que tout se termine enfin.

A découvrir sans tarder.



Maman au bois dormant, Jacqueline Wilson

Ed. Folio Junior Gallimard, traduit de l'anglais par Vanessa Rubio-Barreau, novembre 2012, 304 pages, 8.2 euros.

Maman est dans le coma.


Ella vivait bien tranquille avec maman dans leur petit appartement. Certes, après le départ de papa, il avait fallu s'organiser, mais toutes les deux avaient trouvé leur rythme, ponctué par des visites de plus en plus rares de l'ex-homme de la famille. Et puis, Jack est apparu dans leurs vies. Maman, de nouveau amoureuse, s'est installée avec ce professeur, un brin bordélique, touchant, et ne sachant pas quoi faire pour plaire à sa belle-fille. Mais Ella ne fait pas d'effort, car un père elle en a un, même si ce dernier se fait oublier de plus en plus souvent...
Quand Ella a appris qu'elle allait être grande soeur, l'angoisse est montée. Quelle responsabilité! Et si maman allait aimer davantage le bébé de son nouveau compagnon plutôt qu'elle? Du haut de ses neuf ans, de multiples questions harcèlent son esprit; maman tente bien de la rassurer mais rien n'y fait. Pour couronner le tout, elle supporte de moins en moins son beau-père.

A la naissance du petit frère, un accident est survenu, et c'est un Jack désemparé, larmoyant, qui explique à Ella que sa maman est dans le coma. Le bébé, lui, est en couveuse. Désormais, Jack et Ella, qui se connaissent très mal finalement, vont devoir s'organiser, se supporter, s'entraider, et surtout apporter la chaleur et l'amour nécessaires au nouveau venu. Pas facile de tout conjuguer, surtout quand sa maman est allongée sur un lit, inerte, endormie comme la belle au bois dormant. Les médecins ont beau dire qu'elle peut tout entendre, Ella ne sait plus quoi lui raconter. Au fil des jours, elle décide de faire comme si elle était consciente. Elle lui raconte l'école, les amies, son nouveau exposé sur les baleines (même avec la bande son), le retour de papa, et Jack qui tente de garder la tête hors de l'eau.
Sans s'en apercevoir vraiment, Ella grandit, mûrit, et devient une maman pour son petit frère. Du coma de sa mère, elle se refuse à croire qu'il est irréversible. Malgré les mauvaises pensées qui traversent parfois son esprit à propos de supposées culpabilités de son beau-père ou du bébé quant à l'état de sa mère, Ella réussit à passer outre finalement et devient, avec le temps, moins narcissique. Il suffirait juste d'un signe pour enfin avoir la preuve que maman l'entend, l'écoute, la soutient, et va bientôt se réveiller!

Jacqueline Wilson signe un roman centré sur l'amour maternel et la difficulté de vivre dans une famille recomposée, surtout lorsque cette dernière est soumise à une terrible épreuve. Ainsi, elle propose au jeune lecteur de privilégier le dialogue au lieu de silences obstinés ou d'agressivité gratuite. Ella est une gamine entière, confrontée à une multitude d'émotions qui lui étaient jusque là inconnues. La maman, point d'ancrage de cette nouvelle famille, a rompu involontairement l'équilibre fragile qui existait entre Jack et elle. Ainsi, il faut maintenant trouver une nouvelle organisation, mais chez cette auteure, l'amour, la patience triomphent de tout, si bien que l'épilogue ne se joue qu'à la dernière page!

A découvrir à partir de 10 ans. Bons lecteurs.

L'accident de téléportation, Ned Beauman

Ed. Joëlle Losfeld, traduit de l'anglais (USA) par Catherine Richard, janvier 2015, 368 pages, 25 euros.

Déroutant et jubilatoire.


Egon Loeser est allemand, orphelin de parents psychanalystes qui lui ont laissé une petite fortune, et vit à Berlin dans les années 30. Alors que le contexte politique pourrait le pousser à quitter le pays pendant qu'il est encore temps, Egon ne semble pas affecté par ce qu'il voit autour de lui.
 "Au début de l'année 1933, même le Berlinois le plus insouciant et égotiste -même Loeser, donc - ne pouvait manquer de constater qu'il se passait quelque chose d'ignoble."
 Décorateur de théâtre, il passe son temps à vouloir reproduire une étrange machine inventée au dix-septième siècle par un certain Lavicini. Ce dernier avait trouvé le moyen de remplacer le décor grâce à un système inédit de poulies efficaces qui, pour ceux ignorant la mécanique, pouvait passer pour une machine à téléportation. Alors, Egon, très sûr de lui, compile tout ce qu'il trouve sur le sujet afin de recréer le fameux engin trop vite oublié à son goût.

Mais, en fait, cette saine occupation n'est là que pour tenter de guérir l'obsession quasi permanente qui hante le jeune homme: les femmes et le sexe. Depuis sa rupture avec Marlène, Egon n'a pas retrouvé de nouvelle partenaire. Depuis, son existence est un désert sexuel au point qu'il en vient à douter que ses souvenirs sur le sujet sont bien ses propres souvenirs et non ceux qu'il aurait glanés çà et là, notamment dans son livre de chevet de célibataire, Minuit à l'école d'infirmières.
"Loeser avait-il jamais fait l'amour? Il supposait que oui, sans doute, mais le souvenir en était maintenant qu'il se demandait presque si, en fait, quelqu'un d'autre ne s'était pas contenté de lui décrire l'acte un jour, après quoi, il en serait peu à peu venu à prendre cela pour une expérience personnelle, comme on le fait parfois dans le cas d'incidents survenus durant l'enfance."
Invité à une soirée décadente, grisé par les lignes de coke offertes par son ami Rackenham qui lui n'a aucun mal à se trouver de maîtresse, il fait la rencontre d'Adèle Hitler (rien à voir avec l'autre) et décide subitement d'en être amoureux. Pas de chance, son ami lui pique et disparaît de la soirée avec elle. Désormais, sa vie va être la quête sans fin de la jeune femme, icône malgré elle d'un homme en manque. Cette poursuite est d'autant plus justifiée aux yeux du jeune homme qu'il apprend de son entourage qu'Adèle n'est pas des plus farouches et multiplie les conquêtes...

Alors qu' Egon croit de plus en plus que son "pénis est désormais une relique", son désir de retrouver Adèle l'emmène aux Etats-Unis. Finalement, le voyage tombe bien puisqu'en Allemagne, plus rien n'est comme avant. En suivant le vagabondage sexuel de son amie invisible, il fait la connaissance d'autres immigrés comme lui, personnages secondaires hilarants et décalés, tels le couple Mutton, ou le colonel George, vieil homme atteint d'agnosie ontologique, une maladie étrange en rapport avec les mots. A force de considérer les femmes et les accidents de la vie comme des "textes à étudier", Loeser retrouve Adèle, devenue l'assistante d'un bien étrange scientifique, le professeur Bailey, admirateur de Lucrèce et Lovecraft, qui a repris les travaux de Lavicini, et travaille à la réalisation d'une véritable machine à téléportation.
Alors qu'Egon croyait que ses retrouvailles avec sa maîtresse maintes fois fantasmée serait un feu d'artifice, elle lui fait remarquer: "Tu es ça. Un cocu en puissance." Au lieu de se vexer, il le prend comme un challenge à réussir!

L'accident de téléportation est un roman déroutant à plus d'un titre. L'auteur ne s'est pas contenté de raconter la vie désespérante d'un obsédé sexuel malgré lui, mais il a ajouté au récit un zest de suspens, une touche de policier, et une bonne dose de comédie. Parfois, le lecteur découvre des pages très drôles dans lesquelles le personnage principal Egon Loeser est passé au vitriol, au point qu'il en devient l'incarnation du pauvre type sûr de lui, incapable d'empathie envers ses amis ou les événements dramatiques de son époque.
Contrairement à ce que pourrait suggérer le titre, l'accident de téléportation n'est pas le thème principal du roman. Il n'est qu'un prétexte à la mise en place d'une prolifération de mini intrigues au centre desquelles se trouve Loeser, parfois bien malgré lui,  ainsi qu'à la description de scènes graves comme un autodafé, un meurtre, une audition, qui deviennent, sous le regard d'Egon, des scènes étranges et drôles.
Ned Beauman propose un roman unique en son genre, qui déroutera à coup sûr les lecteurs habitués aux intrigues linéaires et bien cadrées, mais enchantera les curieux, à la recherche d'un style prolifique au service d'un récit multiplié à foison.



Dans son propre rôle, Fanny Chiarello

Ed. de l'Olivier, janvier 2015, 236 pages, 18 euros.

Comme un air d'opéra.


Fanny Chiarello situe son nouveau roman dans la Grande-Bretagne de l'après-guerre, en 1947 exactement, du côté de Brighton, ville devenue célèbre en littérature grâce à Graham Greene (1938).
Le récit plonge le lecteur dans le monde feutré de la domesticité. Fenella, personnage principal, travaille comme domestique au Wannock Manor, propriété de Me Ferrier. Ce travail où il faut "se fondre au mobilier, se faire oublier pour ne pas gâcher le sentiment d'intimité des maîtres" lui convient parfaitement, car cette jeune femme aime être en retrait, et son mutisme y contribue beaucoup. Alors que certains pourraient y voir "une faiblesse intellectuelle" ou "le reflet d'un vide intérieur", Fenella est muette depuis peu. Jadis, son amoureux platonique, Jimmy, l'invitait à parler, mais depuis sa disparition, tout le monde prend son handicap comme un fait acquis et bien étrange:
"Malgré sa beauté préraphaélite et ses indéniables compétences, Fenella leur semblait appartenir tout autant au monde inquiétant de ces monstres qu'à leur propre monde."
Alors, la jeune femme ne se sépare jamais de ses petits carnets qui lui permettent de communiquer par écrit, et puise son courage dans sa passion pour l'opéra, "une coquille à l'abri du vaste monde, tandis que son microcosme à elle avait les strictes dimensions de son cerveau, même si l’opéra était plus grand que la vie, comme elle aime le répéter."

Un jour, Me Ferrier reçoit une lettre qui ne lui est pas destinée. Homonyme de la célèbre contralto Kathleen Ferrier, une jeune femme a envoyé une missive en croyant s'adresser à la chanteuse d'opéra. Les circonstances font que Fenella se retrouve avec le courrier entre les mains. Immédiatement, elle s'identifie à Jeanette, l'auteur du courrier, constatant qu'elles ont de multiples points communs.
Jeannette, veuve de guerre et femme de chambre à Brighton, vit au jour le jour depuis la perte de son Andrew, son "joyau disparu". En assistant à la première d'Orfeo Ed Euridice avec Kathleen Ferrier dans le rôle d'Orphée, elle a oublié pendant un moment sa condition:
"C'est la charge de sa douleur qu'elle confia brièvement à Orphée, découvrant en lui un secours totalement inattendu depuis la place la moins chère du théâtre perdu au milieu de terres opulentes et de prés à vaches."
Comme pour Fenella, l'opéra lui donne l'aperçu d'autres mondes lui permettant de se reposer du sien.

Fenella est animée de l'espoir insensé de rencontrer Jeanette et devenir son amie. Durant ses congés, elle se rend donc à Brighton, bien décidée d'échanger avec la jeune veuve.
Très vite, elle comprend que Jeanette passe pour bizarre ou folle aux yeux de ses collègues depuis qu'elle a mis sa vie entre parenthèses. Cependant, "son esprit respire et se déploie sans entrave". Sa douleur, sa rage, elle n'hésite pas à l'exprimer violemment par les paroles. Alors que Fenella s'est réfugiée dans le silence après un traumatisme, sa nouvelle amie crie sa colère:
"le monde n'est qu'un tas de boue en rotation sur lui-même et en révolution dans un néant sans fond. Nos vies n'y sont qu'un raclement de gorge."
Parce que les gens tentent tant bien que mal de reprendre une vie normale après les atrocités de la guerre, Jeanette crache sa haine de la nature humaine. Sa douleur est devenue arrogance; elle se sent frappée du sceau de la malédiction.
Fenella "souffre de ne pouvoir souffrir d'une aussi grande perte", car son amour pour Jimmy n'a pas eu le temps de se concrétiser. Certes, elle a aimé avant lui, mais a elle a tant souffert qu'elle a préféré se taire:
Kathleen Ferrier
"je crois que mon cerveau a décidé un jour de me museler, je crois que c'est lui qui m'empêche de cracher quoi que ce soit désormais."
Néanmoins, elle reste fascinée par la personnalité de son amie, projette même, pourquoi pas, d'ouvrir ensemble un Bed and Breakfast où les clients seraient accueillis au son de l'opéra. Seulement, Jeanette est-elle capable de s'apaiser?

Dans son propre rôle est la rencontre de deux âmes abimées, unies par la même passion de l'opéra,
mais qui gèrent leur douleur et leur désarroi de deux manières complétement différentes.
Dans le monde feutré et en retrait de la domesticité de l'après-guerre, Fanny Chiarello explique qu'il est difficile de jouer éternellement un rôle qu'on s'oblige à tenir. Il arrive un moment où la nature reprend ses droits. "Nous sommes ce que nous voulons être", encore faut-il accepter cet état de fait.
Passionnée elle-même d'opéra, l'écrivain donne la parole à Kathleen Ferrier:
"On peut trouver un formidable espace de liberté, dans son propre rôle."
Ainsi, il suffit juste d'accepter les blessures de la vie, en faire une force pour avancer et survivre aux autres.
Fenella et Jeanette sont deux personnalités entières dont la rencontre aura forcément une incidence notable dans leur façon de considérer l'avenir.

Billet d'humeur (7) Mais qu'est-ce que c'est que ce blog?

Agecanonix par Uderzo

Il y a quelques jours, je fus le témoin indirect d'une bien étrange affaire. Au départ, un statut anodin posté sur Facebook relatant certaines pratiques utilisées sur les blogs littéraires pour convoiter de nouveaux lecteurs. L'opinion formulée n'était pas du tout polémique, ne visait personne en général et aucun blog en particulier, mais l'individu à l'origine du propos (eh non ce n’était pas moi) a dû supprimer ce qu'il avait écrit suite à de nombreux mails et messages privés pour le moins vindicatifs (informations précisées sur un statut postérieur). Déjà, certaines réponses valaient leur pesant d'or, et on sentait que quelques blogueurs se sentaient visés. (Vive la liberté d'opinion sur les réseaux sociaux!)
Il est dommage d'en arriver là, d'être obligé d'effacer ce qu'on pense et s'excuser (presque) pour que les contacts Facebook se calment et se réconcilient avec leur ego. Le problème est que cette lectrice avait vu juste, et elle avait osé pointer du doigt ce que beaucoup pensent tout bas à propos des blogs littéraires. A croire que le sujet est tabou...

Lorsqu'on décide d'ouvrir un blog dont le sujet central se veut être les livres et l'écriture, il faut  mettre en place une ligne de conduite et l'assumer jusqu'au bout. Si votre but est de vous faire connaître, de "rameuter du monde "comme on dit familièrement pour, pourquoi pas, attirer la bonne personne qui fera de vous une blogueuse ou un blogueur influent (terme glané sur le net et dont j'ignore encore, au moment où j'écris, la signification exacte), il vous faut apparemment développer quelques stratégies qui augmenteront le nombre de pages vues et vous permettra de tisser à votre tour une toile d'araignée vous mettant en relation avec d'autres "lecteurs-rédacteurs". Dès lors, les mots challenge ou concours n'auront plus de secret pour vous, et vous exploserez vos chiffres de statistiques! 
Simplement, trop de challenges tuent les challenges. J'ai même vu traîner des jeux où on devait lire 2000 pages en un mois pour espérer se retrouver en tête de liste virtuelle. A force on crée du vide, on ne sait plus très bien pourquoi on a ouvert un blog, bref la page perd de son âme.

Personnellement, je pense qu'un blog littéraire doit être un lieu de partage. Comparer sa page à celle des autres est inutile et superfétatoire. Cela ne doit surtout pas devenir une obsession. le lecteur-blogueur ne doit pas y perdre son âme de lecteur au nom d'un quota farfelu fixé à l'avance, ou à cause d'une lecture lue par obligation.
Le plus dommageable est de se sentir obligé de lire un titre pour d'obscures raisons liées à notre blog. Recevoir un livre gratuitement contre chronique (vive les services de presse) ne doit pas museler notre esprit critique et nous empêcher d'écrire. Tant que la chronique est argumentée et n'attaque pas l'auteur en tant que personne, c'est aussi intéressant d'expliquer pourquoi tel roman ne nous a pas plu. Le procédé peut être salutaire aussi bien pour les lecteurs que pour l'auteur.

Quant à la mise en page, il y en a pour tous les goûts, et heureusement. Alors que des lecteurs préféreront lire des billets courts, peu argumentés, parfois accompagnés de la copie de la quatrième de couverture ou carrément (ça m'est arrivé!) de passages copiés-collés de chroniques déjà existantes, d'autres chercheront à lire des billets plus fouillés dans lesquels le rédacteur s'efface au profit de la mise en avant du texte (d'où la quasi absence du j'aime/je n'aime pas). Écrire sur un livre qu'on a lu est un acte intime, aussi intime que le lien qui unit l'auteur à son ouvrage.

Enfin, vous l'aurez compris, c'est la jungle, il y en a pour tous les goûts et toutes les exigences,  mais il reste un critère qui, à mes yeux, est le plus important: les fautes d'orthographe et de syntaxe. Je ne vous parle pas des petites coquilles çà et là qui arrivent même aux meilleurs d'entre nous, mais des ruptures de construction de la phrase, des nombreuses fautes d'accord, des emplois inappropriés ou absents du subjonctif (faites comme moi si vous hésitez, contournez l'obstacle), bref tout ce qui tue la chronique et pourrit complètement le sérieux de votre blog. C'est hélas légion dans la blogosphère.

Amis blogueurs, deux mots sont importants: PLAISIR et PARTAGE, et si vous avez l'intention de faire de votre blog une affaire commerciale, bon courage, car je pense que c'est peine perdue, ou alors c'est que je n'ai vraiment rien compris au truc!

RUE DES ALBUMS (79) Moi j'aime pas comme je suis, Alma Brami et Amélie Graux

Ed. Albin Michel Jeunesse, avril 2011, 26 pages, 11 euros.

Nous sommes tous uniques!


On est confronté très tôt au regard de l'autre. La socialisation passe aussi par cette étape, et l'école est un lieu où on se sent "à découvert".
Dans, Moi j'aime pas comme je suis, une petite fille de cinq ans fait l'inventaire de ce qu'elle voudrait changer sur son physique. En se comparant aux autres, notamment sa copine Sonia, elle croit avoir les joues trop rondes et trop de poils noirs sur les bras. Elle échangerait bien sa longue chevelure brune pour les cheveux dorés de sa copine, même si cette dernière adorerait avoir sa tresse:
"Moi, je voudrais être comme Sonia ma meilleure amie, si fine et si grande, avec de beaux cheveux, tout blonds et tout raides."

Comme le dit l'adage, "il faut de tout pour faire un monde", mais à cet âge, l'estime de soi vient surtout avec le regard d'autrui. Il suffit que le petit Thomas, petite bouille aux grosses lunettes la "regarde drôlement", pour que la petite fille mette de côté ses défauts et se sente "la plus jolie de toute la Terre"!

L'illustratrice a privilégié des fonds blancs pour mettre en valeur une galerie de personnages aux visages expressifs et enjoués. Les traits simples au crayon renforcent l'idée selon laquelle les défauts qu'on se trouve, se situent surtout dans la tête. C'est pourquoi, s'accepter comme on est est déjà une grande étape de franchie pour s'accepter.
Écrit à la première personne,  avec un style enfantin, les phrases interpellent facilement le jeune lecteur et lui permettent de s'identifier aux personnages en présence.
Moi, j'aime pas comme je suis aborde un sujet compliqué pour la jeunesse mais avec des mots simples et une histoire cohérente et vraisemblable. Le message est limpide: nous sommes uniques et c'est notre particularité qui fait notre charme!

A découvrir à partir de 5 ans.

Vous pouvez découvrir un autre album d'Amélie Graux par ici:

Si le rôle de la mer est de faire des vagues, Yeon-su Kim

Ed. Philippe Picquier, janvier 2015, traduit du coréen par Lim Yeong-Hee et Mélanie Basnel, 267   pages, 19.5 euros.

Secret de famille.


La jeune Camilla Portman est à un tournant de sa courte vie. Sa mère adoptive vient de mourir et son père lui annonce sa prochaine union. Comme ce dernier quitte la demeure familiale, il envoie à la jeune femme six cartons dans lesquels sont entassés ses souvenirs d'enfance. Pour Camilla, les ouvrir, c'est un peu ouvrir la boite de Pandore de son histoire personnelle. De ses origines, elle ne sait rien si ce n'est qu'elle a été adoptée bébé et qu'elle est originaire d'une ville côtière de Corée du Sud, Jinnam. Seul son reflet dans le miroir lui rappelle qu'elle n'est pas la véritable fille de ses parents:
"Qui étais-je alors, moi, Camilla Portman? Chaque fois que je croisais mon reflet dans le miroir, mes cheveux noirs, mes yeux bridés, je me disais que la pauvre petite Camilla avait été obligée d'enfiler le masque de la race jaune à sa naissance, parce qu'on lui avait jeté un sort, et qu'un jour, libérée du sortilège, je reprendrais mon vrai visage et retournerais vivre dans ma vraie maison."

Accompagnée de son petit ami Yuichi, Camilla se rend donc à Jinnam pour comprendre les causes de son adoption. Son seul indice est une vieille photo où sa mère pose avec elle, bébé, devant un bâtiment et un massif de camélias...
Mais rien ne se passe comme elle l'avait imaginé. Les fantasmes et les espérances accumulées sont vite effacées par la triste réalité: sa mère, Ji-Eun, était encore lycéenne lorsqu'elle est devenue maman, et a mis fin à ses jours quelques mois après. Cependant, à défaut de faire connaissance, Camilla veut comprendre ce qui l'a poussée à mettre un terme à son existence. Quels sont les secrets que semblent protéger la directrice du lycée et son époux, M. Chae?
"Comment commence une histoire? En se représentant une absente, qui n'a laissé qu'un contour. Alors, moi, j'ai imaginé ma mère, et c'est ainsi que mon histoire a commencé. Pour se terminer aussitôt."

Cette quête identitaire ne se fait pas sans heurt. Malgré l'attention de Yuichi, Camilla doute et sombre dans les mêmes tourments que sa génitrice. C'est un jeune plongeur, Jihun, qui la sauve in extremis de la noyade, et devient le guide dont elle a tant besoin pour déambuler dans Jinnam et rencontrer ceux qui ont connus sa famille. Ses recherches vont la mener à la Maison occidentale, lieu d'un douloureux secret, en passant par le Musée des Archives où, en découvrant conservés "les Mots portés par le vent", elle va se rendre compte que Ji-Eun était victime d'effroyables rumeurs.
Au fur et à mesure, les personnages actuels s'estompent pour laisser place à l'histoire de la jeune maman. L'auteur utilise aussi le "tu" dans la narration, afin de mettre de la distance entre les deux époques et les personnages. Yi-Jeun devient une entité qui a pour but de protéger sa fille:
"Si le rôle de la mer est de faire des vagues, mon rôle à moi est de penser à toi. Depuis que nous avons été séparées, je ne t'ai jamais oubliée, pas même un seul jour."
 Finalement, Camilla fait aussi l'apprentissage de la solitude et ressent au plus près les émotions qui ont submergées sa mère. On se sent tous seuls à un moment ou à un autre de notre vie, et ce sentiment peut exacerber notre comportement ou notre ressenti:
"Les individus agissent en tant que nous pour ne pas se sentir seuls, mais au fond, chacun se sent seul à l'intérieur même de ce nous. Tout être humain est forcé de tendre la main vers un autre."

Yeonsu Kim signe un roman poétique, profondément humain, à la sensibilité à fleur de peau, admirablement retranscrite par l'exercice à quatre mains des traducteurs. En développant l'idée que chacun porte en soi une faille, une fissure, l'auteur raconte l'histoire d'une jeune fille prête à se mettre en danger émotionnellement pour comprendre ses origines.
"Un effondrement est toujours précédé d'une fissure, mais on n'y prête attention qu'une fois que la destruction  a eu lieu."
Et parce que la narratrice est sensible aux mots portés par le vent, à la littérature, et aux histoires de fantômes, les secrets de sa naissance seront divulgués grâce à un poème d'Emily Dickinson.

Si le rôle de la mer est de faire des vagues est un roman fort, parfois choral, qui prouve une fois encore tout le talent de la littérature asiatique.

A découvrir sans tarder.

La rue des étoiles, Bart Moeyaert

Ed. Le Rouergue Jeunesse, traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin, novembre 2013, 158 pages, 11.7 euros.

Et si on rêvait?


Un village, dans la chaleur étouffante de l'été. Assis sur le toit de ce qu'ils appellent leur repère, Bossie, Oskar et Camille passent le temps en regardant ce qui se passe dans la rue des étoiles. Force est de constater qu'il ne se passe pas grand chose. L’événement le plus marquant est la promenade de la voisine impotente avec son vieux teckel, chaque jour, à la même heure. Alors, dès qu'elle n'apparaît plus au rendez-vous, l'imagination des ados s'emballent...
Autant Camille éloigne l'ennui en lisant, autant les deux frères se sentent happés par lui. Le narrateur, Oskar, curieux de nature, s'invente des histoires où il vit de merveilleuses aventures. Les petits événements du quotidien aliment l'imaginaire de l'enfant et lui permet de supporter la longueur des heures qui défilent.

"Les nouvelles quelconques ne sont pas toujours anodines."

Un après-midi, un élément nouveau trouble la routine. Une jeune fille, inconnue, mignonne, se promène dans la rue avec un petit chien. Pour Bossie, c'est l'événement qui lui manquait pour mettre un peu de'action dans sa vie. Chez Oskar, cette rencontre le trouble certes, mails il se fait davantage de mauvais sang pour Camille, confrontée à un deuil dans sa famille. Et puis, lui aussi n'a pas une vie familiale des plus stables: son père, journaliste et écrivain, passe sa vie dans son bureau depuis que sa mère est partie soi disant en vacances seule en Italie...

Alors qu'on pourrait croire que ce petit roman n'a pas de thème principal et part dans tous les sens, force est de constater que l'auteur réussit à capter l'attention du lecteur jusqu'à la fin en évoquant des sujets qui touchent tels que la mort, la famille, l'amitié ou encore l'ennui.
Bart Moeyaert fait la part belle à l'imagination. Celle-ci sauve de tout, y compris de "l'embrouillamini" familial auquel les jeunes parfois n'ont pas de mots pour exprimer leurs sentiments.
La rue des étoiles est un roman paisible, bien écrit, cohérent, dans lequel certes l'action n'est pas omniprésente, mais qui distille des valeurs fondamentales, et témoigne de l'adolescence, période en soi où toutes les émotions sont exacerbées.

A découvrir, à partir de 12 ans.

REGARDS CROISES (12) Le démon avance toujours en ligne droite, Eric Pessan

Ed. Albin Michel, Janvier 2015, 250 pages, 20 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"La vie n'est pas possible sans littérature."

"Il a fallu qu'une maison se vide pour qu'un voyage se fasse. Des événements parfois génèrent des conséquences imprévues, entraînent des éboulements inédits."

De son enfance, David Le Magne retient surtout l'absence d'un père. Elevé par sa mère et sa grand-mère, il a grandi dans un climat lourd, oppressant, dans lequel "le silence était le socle implicite des échanges". Des hommes de la famille, il ne sait rien, sinon qu'ils ont fuis, cédant à leurs propres démons, pour finir clochards:
"Des hommes de famille, je ne connais que les légendes, les fables contradictoires et nerveuses, les histoires d'abandon, d'alcoolisme, les tragédies et les malédictions."

Justement, le mot "malédiction" est au cœur du récit. David est devenu un homme en fuyant les "vérités" de celles qui l'ont élevé. "Tel père, tel fils", "tu as le diable dans la peau", "tout le portrait de son père", sont autant de réflexions qui ont forgés son image du père et du grand-père inconnus. A la fois fantasmé, fantasmagorique, envié et dédaigné, ce père n'incarne pas ce qu'il va obligatoirement devenir. Ce puzzle familial éclaté est avant tout une histoire de fuite:
"C'est tellement banal cette histoire, sans importance ni rebondissement, une histoire d'effacement, de disparition: un homme s'estompe, on le perd de vue, un homme se dissout dans le grand vacarme de ce monde, à peine cligne-t-on des yeux entre deux enseignes - regard attiré par le clinquant des vitrines, et il n'est plus là, tout simplement."

A partir des rancœurs accumulées et des réflexions déversées sur le terreau de la haine, David a compris que son père, écrivain en devenir, était parti "se perdre" dans le dédale des rues de Lisbonne. Lui qui a fui, a pourtant écrit une centaine de lettres à son épouse. Sa mère a toujours construit l'image du père comme un géniteur ayant fui ses responsabilités, "un bon à rien" préférant l'alcool à sa famille.
"Ma mère et ma grand-mère ont cousu du pessimisme sur la trame de ma vie" pense David, narrateur de ce récit à une voix. Alors que sa compagne Mina lui demande de lui faire un enfant, il s'interroge sur sa capacité à être un père responsable, et surtout, à la possibilité de reproduire le schéma familial. De ce fait, il se rend à son tour à Lisbonne, sur les traces de ce père inconnu:
"La malédiction n'est qu'une hésitation dans la manière d'envisager le réel."

Là-bas, l'écriture se transforme en exorcisme personnel. Son personnage sera un homme pour égarer cette malédiction et faire de la disparition "une idée romantique qui ne me quitte pas."
La ville portugaise devient un labyrinthe, "un théâtre ", "une longue phrase non ponctuée (...) un lieu de fiction" par excellence dans laquelle David va se perdre, s'identifiant au fil des pages à ce qu'a pu devenir son père. L'écriture va mettre de l'ordre dans le bouillonnement de ses pensées.
"En écrivant, je me rends compte que les romanciers nous mentent, ils font croire que les histoires sont ordonnées, qu'elles ont une origine précise, alors que les histoires sont aussi confuses que la vie. Seule la mort met de l'ordre dans une existence, l'avant est une agitation embrouillée."

Le démon avance toujours en ligne droite est peut-être le roman le plus abouti d'Eric Pessan.
"Je suis libre de ne pas finir à la rue" écrit-il, comme pour conjurer les promesses maternelles. Il raconte un homme capable d'aller au bout de soi, d'affronter ses démons personnels, qui choisit sa vie finalement au lieu de la subir. Cependant, une telle expérience n'est pas sans danger. Où se situe la limite? Comment ne pas y trouver une certaine forme d’égoïsme? Comment, finalement, ne pas se confondre avec celui qu'on veut à tout prix tenir à distance?
Alors, l'auteur pense que le salut passe par la littérature.  Sans elle, pas de vie possible. Elle transfigure la réalité afin de la rendre plus soutenable:
"Trop souvent, les livres ou les films m'ont paru plus réels que la vraie vie. Impossible de vivre une expérience sans que je cherche dans quel roman j'ai déjà lu pareille chose (...) Parfois je confonds la vie avec le souvenir de mes lectures."
David Le Magne n'est pas touché par le bovarysme. Simplement, sa culture littéraire a nourri "un autre possible", une possibilité de fuir les injonctions maternelles et leurs incohérences.

Eric Pessan signe un excellent roman sur les liens du sang, sur ce que Laura Kasischke appelle l'héritage dans  Esprit d'hiver, car "personne ne naît sans héritage" écrit-elle.

A découvrir sans tarder.


LoveStar, Andri Snaer Magnason

Ed. Zulma, janvier 2015, traduit de l'islandais par Eric Boury, 432 pages, 21.5 euros

Bienvenue dans la nouvelle Gange du Nord!


Tout commence avec de bonnes intentions. Depuis que les animaux sont devenus les victimes de notre monde hyper connecté, au point d'en perdre leur sens inné de l'orientation, un groupe de scientifiques a décidé justement d'étudier leurs ondes, phénomène hautement plus intelligent et simple que l'armada dont nous avons besoin pour être au firmament des nouvelles technologies:
"Des créatures dotées d'un cerveau de la taille d'une noix, d'une graine ou d'un grain de poussière, possédaient cette capacité alors que l'homme, avec sa lourde tête, avait besoin de dix-huit satellites, de récepteurs, de radars, de cartes, de boussoles, de stations, de télégraphes, de vingt années d'études et d'une atmosphère tellement saturée d'ondes qu'elle en avait perdu toute transparence."
Leurs recherches, baptisées LoveStar, qui devint plus tard aussi le nom du directeur, permit de découvrir le secret régissant le sens de l'orientation. Désormais, les êtres humains seraient toujours connectés mais sans fil.

La charismatique LoveStar  a permis l'ascension de "l'homme sans fil" connecté en permanence, à la fois produit et victime de la société de consommation. Vous ne pouvez pas payer vos dettes? Pas grave, vous devenez aboyeur pendant quelques jours en prêtant votre voix pour des annonces publicitaires en pleine rue. Vous n'avez pas trouvé l'amour? Pas de souci, le projet InLove est fait pour vous. Vous serez "calculé" et on trouvera votre moitié qui, sur Terre, présente exactement les mêmes ondes que votre profil. Vous avez du mal à éduquer votre enfant et vous vous sentez dépassé? Heureusement, il est possible de le "rembobiner", une nouvelle naissance vous permettant de repartir à zéro avec lui.

Dans la société régie par LoveStar, peu de place pour la liberté, puisque l'entreprise connaît tout sur vous. Mais, il existe un couple d'irréductibles. Il s'aiment, sont même fusionnels, alors qu'ils n'ont jamais été calculés. Indridi et Sigridur sont complémentaires et se suffisent pour vivre leur bonheur:
"[leur amour] ne se résumait pas à une toute petite graine plantée au fond du coeur, mais ses racines et ses pousses avaient envahi l'ensemble du corps et jusqu'au bout des doigts dont la chair était devenue aussi sensible que le clitoris."
Indiridi et Sigridur ressemblent à Colin et Chloé dans l'Ecume des jours de Boris Vian dans le sens où ils évoluent dans un monde complétement décalé et se savent unis pour la vie. Leur amour, puisqu'il est volontaire et naturel, est considéré comme toxique aux yeux de leurs proches. Alors, lorsque la jeune femme est calculée puis promise à un autre, tout est mis en place pour détruire cet "amour imbécile et contraire aux lois de la science."

Dans le même temps, LoveStar doute. Son idée de départ est devenue un idéal de société. C'est vrai "rien n'arrête une idée", mais croyait-il vraiment en arriver là? C'est la mise en place de LoveMort qui a tout chamboulée. L'Islande est devenue désormais la Gange du Nord selon la Presse, et LoveStar se substitue désormais à Dieu:
Andri Magnason (photo Zulma)

"LoveStar est parvenu à fédérer l'Humanité sous l'étendard de LoveMort, quelles que soient les idées plus ou moins saugrenue de tout un chacun concernant la religion et l'au-delà."
Or, si le système se suffit à lui même et que l'objectif unique est d'atteindre le bonheur, le concept risque de s'effondrer. Une fois calculés, les couples ne sont plus sensibles aux stimuli publicitaires. Ainsi l'amour devient un opium...
De ce fait, comment avancer, comment aller au delà? Même le service ReGret qui permet aux gens "d'apurer le passé et de faire face aux situations nouvelles" deviendrait inutile. LoveStar doit trouver une solution; la faille existe et elle s'incarne par le couple Indridi-Sigridur.

LoveStar vous emmène dans un monde totalement hors du commun, un peu fou, très souvent glaçant, mais très cohérent dans sa démarche initiale. Au fil des pages, la société décrite se montre souvent déjantée, "border line", car toutes les excentricités deviennent des projets possibles à réaliser.
Le couple phare se veut être l'incarnation de la résistance, de la possibilité d'une autre forme de société dans laquelle finalement il y a encore de la place pour la liberté et le libre choix.
"Un funambule ne doit pas regarder le vide qu'il a sous les pieds, sinon il tombe", écrit l'auteur. Sous-jacent, c'est bien une critique cinglante de notre société de plus en plus connectée qui nous est proposée. "La vie n'est qu'un éclair au cœur de la nuit" avance LoveMort, alors à nous de donner à cette vie un sens et une richesse que le monde de LoveStar nous prive.
Andri Snaer Magnason nous offre un premier roman cocasse, très inventif, souvent drôle, servi par la traduction fluide d'Eric Boury, dans lequel la naïveté devient une carapace pour se préserver de la folie ambiante.

Grands curieux, ce roman est pour vous!