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Percival Everett par Virgil Russel, Percival Everett

Ed. Actes Sud, traduit de l'anglais (USA) par Anne-Laure Tissut, novembre 2014, 302 pages, 22 euros.

Attention chers lecteurs, ce livre n'est pas un roman, mais plutôt un "work in progress", une réflexion sur la fiction, une expérimentation sur l'écriture.


Un homme âgé en résidence médicalisée qui conçoit "ce destin bien pire que la vie", entreprend une réflexion sur l'écriture et l'entreprise de la fiction à chaque fois que son fils vient lui rendre visite. Contraint, au départ, le fils invente la suite des événements racontés par son narrateur de père, coupe court, ou invente une nouvelle histoire à la demande. Au fil des bribes de textes, le lecteur ne sait plus très bien qui raconte quoi, alors que la trame narrative, elle, est préservée.
 Dès lors, un roman expérimental se déploie sous nos yeux. Mais tout roman n'est-il pas une expérience? L'imagination sans limite des deux hommes est en marche, alimentée par les souvenirs personnels, les rencontres, ou tout simplement des photographies. Inventer une histoire n'est-il pas non plus le moyen le plus sur de s'évader d'un quotidien qu'on subit?
De la maison de retraite, le père dit:
"Nous plantions le décor pour la prochaine étape de ma vie, mais que nous préparions aussi une plate forme depuis laquelle tout être rationnel trouverait la chute à pic, forcée ou autre, non seulement malheureuse mais aussi tristement nécessaire."
Les récits commencés et interrompus sont autant de fuites possibles, de digressions vers un ailleurs fantasmé. Parfois, ce sont aussi des échanges de tendresse entre un père et son fils qui ne se sont pas toujours compris, ou n'ont pas su exprimer leurs sentiments l'un envers l'autre.

Et parce que l'un des narrateurs est au crépuscule de sa vie, le thème de la mort n'est jamais bien loin. Simplement, Percival Everett évite subtilement la lourdeur du sujet, et esquive en l'incluant dans le processus de fiction et dans quelques scènes assez drôles, situées au dernier tiers du texte. La volonté de rétablir leurs droits au sein de la clinique devient une drôle d'évasion...

Ainsi, les mots prennent toute leur importance: ils sont nuance, richesse, action, mais ils sont parfois insuffisants pour capter l'émotion d'un moment, la complexité du monde, la triste vérité.

Il ne faut pas envisager Percival Everett par Virgil Russel comme le nouveau roman de Percival Everett, mais davantage comme une étude sur le processus fictionnel, l'écriture, et l'imagination en marche, sans toutefois présenter un ouvrage didactique, répétitif et hermétique. On prend plaisir à suivre cette approche originale et humaine de la narration, tout en restant admiratif de la capacité de certains à porter en eux cette richesse littéraire.

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