Accéder au contenu principal

Le dilemme du prisonnier, Richard Powers

Ed. 10/18, Traduit de l'anglais (USA) par Jean-Yves Pellegrin, octobre 2014, 525 pages, 9.1 euros.

"Il y a plus en chacun de nous qu'aucun de nous ne le soupçonne."


Chez les Hobson, rien ne va plus. Le père, Eddy Junior, a de plus en plus d'absences et de malaises. que ce soit son épouse, Ailene, ou ses quatre enfants, Artie, Rachel, Lily, et Eddy Junior, chacun sent, sait que le Vieux est gravement malade, mais à chaque fois, le sujet reste tabou et le principal intéressé en détourne la conversation.
De loin en loin, aucun membre de la famille n'a le souvenir qu'Eddy Junior fut "un homme normal". A défaut de conversations avec ses enfants, il a ponctué leur enfance de devinettes et de maximes en tout genre:
"En situation critique, quand un rien suffit à l'emporter, résoudre une devinette peut aider par une sorte de magie sympathique, à trouver la solution plus vaste d'un problème et faire pencher la balance du bon côté."
Et comme la famille a toujours laissé faire ce genre de pratique, ces dialogues pour le moins énigmatiques sont devenus normalité, et la personnalité complexe d'Eddy, un fait avec lequel coopérer. En cela, son épouse Ailene, est d'une abnégation totale, au point d'incarner le contrepoids de son étrange époux:
"Elle était venue au monde sans soupçonner l'existence de la complexité (...) Au fil des ans elle avait adopté la simplicité en guise de contrepoids, pour maintenir son mariage autour de la médiane américaine de la complexité."
Son leitmotiv "après tout j'ai signé" réussissait à lui tout seul à justifier les silences sur le comportement hors norme d'Eddy Junior et leurs déménagements successifs, au gré des renvois ou mutations du chef de famille de son poste d'enseignant.

Or, depuis quelques temps, plus rien n'est comme avant. Bien que le Vieux ait accepté de se faire soigner pour au moins établir un diagnostique sur son mal, les enfants, devenus des adultes, tentent de comprendre la véritable personnalité de leur père:
"Il nous a élevés dans la conviction que l'ordinaire était notre ennemi, et nous devons combattre à sa manière. D'une façon extraordinaire."
Dès lors, comment interpréter les enregistrements sur bandes magnétiques, le projet secret d'une ville idéale nommée Hobsville? Confusion mentale? Extrême objectivité sur le monde? Ou incapacité notoire de prendre du recul sur tout?
"Le problème de Papa venait, simplement, de ce qu'il percevait la destination des événements."
Comme l'avait suggéré ce dernier, la famille Hobson doit fonctionner comme le dilemme du prisonnier, théorie de jeu selon laquelle les deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais, en raison d'une absence de communication, chaque joueur a tendance à trahir l'autre. Exporté en sociologie et en psychologie, on parle alors de situation bloquée ou d'état de conflit familial.
Et c'est ce qui se passe. Chez les Hobson, on n'a jamais vraiment appris à communiquer, à se dire les choses et à en discuter. Hospitaliser le père c'est une décision qu'ils n'auraient pas prise si ce dernier ne l'avait pas consentie. Comment vont-ils fonctionner si ce dernier vient à disparaître?

Le dilemme du prisonnier n'est pas un roman facile à aborder, tant la conception familiale exposée par l'auteur est complexe sur bien des points. Le récit, entrecoupé d'archives sur des situations historiques, ajoutent une lourdeur à l'intrigue générale. En cela, on ne peut que souligner le travail du traducteur littéaire, Jean-Yves Pellegrin, qui a su retranscrire, chapitre après chapitre, l'ambiance voulue par Richard Powers.
Cependant, au fil des pages, la situation s'éclaircit. On comprend mieux la personnalité du patriarche et son incapacité à gérer une vie familiale et une vie en tant que citoyen de l'Histoire. On entre ainsi dans l'intimité d'une famille américaine complétement tournée vers le père, et perdue quand ce dernier manifeste son dernier coup d'éclat.
Richard Powers, en adoptant une théorie de jeu sur un fonctionnement familial, raconte une histoire compliquée avec des personnages aux profils psychologiques peu banals, mais unis et soudés dans l'épreuve.

Posts les plus consultés de ce blog

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.

Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs, et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales, mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :
"On murmurait qu'elle siégeait là san…

L'Eté de Katya, Trevanian

Récit d'un amour malheureux durant le dernier été avant la Grande Guerre, L'été de Katya est aussi un thriller psychologique qui amène inexorablement le lecteur vers un épilogue dramatique. Jean-Marc Montjean est revenu sur Salies, petit village du Pays Basque d'où il est originaire, après avoir fait ses armes à Paris en tant que médecin. Il assiste le docteur Gros, figure locale et coureur patenté. A Salies tout le monde se connaît, et les rumeurs vont toujours bon train. Depuis quelques temps, la famille Treville est venue emménager à Etcheverria, une propriété quasiment à l'abandon. On sait peu de choses d'eux sinon qu'ils sont très discrets.
"Ce premier coup d’œil, par-dessous mon canotier, fut distrait et rapide, et je replongeai dans mes pensées. Sauf que, presque immédiatement, mon regard fut de nouveau attiré."
Lors d'un après midi à révasser, Jean-Marc croise une ravissante jeune fille qui lui demande de l'aide : son frère est tombé en…

Heather, par dessus-tout, Matthew Weiner

Ed. Gallimard, novembre 2017, collection Du Monde Entier,  traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 144 pages, 14.50 €
Titre original : Heather, the totality


Le créateur de la série culte Mad Men raconte dans ce premier roman toute la difficulté de la parentalité masculine dans une Amérique où les rapports de classes se creusent inexorablement.

Depuis la naissance de leur fille Heather, la vie de Mark est un long combat silencieux pour préserver sa place au sein de la famille qu'il a fondée avec Karen. Pour cette dernière, Heather est devenue le centre de tout, au point de mettre de côté sa vie d'épouse.
"En fait, à la seconde où sa fille était née, Karen avait su qu'elle lui consacrerait tout son temps et toute son attention, et ce aussi longtemps qu'elle le pourrait". Elle veut être une mère parfaite, et à défaut d'avoir des amies, veut que les autres femmes à la sortie de l'école la ressentent comme telle. Chacun de leur côté, leur existence …