La grande nageuse, Olivier Frébourg

Ed. Mercure de France, mai 2014, 160 pages, 15.5 euros.

Et ce vaste élément liquide...


L'auteur du mémorable Maupassant, le clandestin (Folio Gallimard, 2002)  nous offre encore une fois une plume élégante et subtile pour narrer l'histoire d'amour improbable entre deux personnes que la mer, à la fois point commun et différence, va séparer.
"La vérité est là, dans cette masse sombre et bleutée. La baie avec ses deux bras nous enveloppait."

Dans ce récit au passé, le narrateur, qui puise dans ses souvenirs, a  toujours eu la mer à ses côtés. De son adolescence sur la presqu'île avec des amis, il admirait la belle Gabrielle qui nageait dans les eaux de l'océan, et fantasmait sur ses courbes. Mais plus tard, c'est la fille de Gabrielle, Marion, qui va combler ses désirs. La mère a légué à sa fille ses traits asiatiques, sa haute taille et son goût pour l'eau. Dès lors, le narrateur, amoureux, saura que cette femme-là hantera sa peinture, son "pas de côté" en parallèle à une carrière de marin bien remplie:
"Elle entra dans la mer. Sans lunettes ni bonnet de bain. Dans son élément. Elle était une charpente ouvrant l'eau (...) Je sus alors que j'allais épouser cette femme, qu'il me faudrait peindre. Peindre le silence."

Marion est une taiseuse qui aime se réfugier dans ses classiques. Elle se consacre à sa thèse sur l'otium, et prend plaisir à être une créature finalement insaisissable. "Femme minérale", elle ressent le besoin quotidien de nager. Ayant rejoint son amoureux en Martinique où il travaille, Marion, bretonne et vietnamienne à la fois, se créolise, tandis que le narrateur tente de la peindre, en vain:
"Et un soir, sur la terrasse, je compris qu'elle avait le profil, les lèvres, le regard à la fois illuminé et désarmant de La jeune orpheline au cimetière de Delacroix."

Ils se marient, attendent un bébé. Néanmoins la jeune femme reste une énigme que l'époux tente de déchiffrer, comme si l'eau commençait à les séparer inexorablement:
"Elle ne s'attachait à aucun objet, refusait de dépendre des choses matérielles. Elle voulait rester une femme de passage. Elle semblait encombrée d'elle-même, s'effaçant, s'estompant comme du brouillard (...) Les autres la terrifiaient, lui rendaient impossible tout échange. C'est avec l'eau qu'elle aimait dialoguer, un miroir qui seul semblait savoir lui parler."
La jeune orpheline au cimetière, Delacroix, 1824
Tandis que Marion nage, son mari tente d'analyser le silence qui s'installe entre eux. Aveu de faiblesse? Force? Symptôme du refus du monde?  Combien de temps va encore tenir la trinité qu'il forme avec Marion et la petite Louise?

Et plus La grande nageuse s'éloigne du bord et symboliquement de sa famille, plus le narrateur se réfugie dans sa peinture et réfléchit à un éventuel arrêt de sa carrière. Quelle issue alors pour ce couple qui s'étiole?

Olivier Frébourg offre un roman sur un couple qui se délite à cause du silence et de l'eau. Que ce soit en Bretagne, en Martinique ou sur les rives du Vietnam, Marion et le narrateur n'arrivent pas à trouver le rythme de leur amour.
La mer réunit et sépare, mais elle fait comprendre aussi que chacun possède au fond de soi une part intime et secrète dont l'accès est impossible.
La grande nageuse nous offre des pages éblouissantes dans la description des lieux, de l'océan, en la raccrochant subtilement avec les personnages en présence. La qualité narrative de l'auteur est une perle à aller chercher au fond de l'eau et à admirer.