NEWSLETTER (48)

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

photo personnelle

 SPÉCIAL SALON DE MONTREUIL ET LITTÉRATURE JEUNESSE



En trente ans, il y en a eu des affiches pour annoncer l'événement jeunesse de l'année! En ce moment (et ce jusque lundi 1er décembre) c'est le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. A cette occasion, les éditeurs jeunesse, les auteurs et illustrateurs se réunissent pour promouvoir cette belle et riche littérature. Et ce n'est pas une mince affaire, car même si le genre s'est considérablement étoffé au fil des ans en proposant un choix de plus en plus grand, force est de constater que le mépris existe encore! La preuve,  Sylvie Massalo, directrice du Salon de Montreuil et Vincent Monadé, président du Centre National du livre, ont publié une tribune dans le journal Libération pour affirmer que la littérature jeunesse est bien le 10ème Art avec lequel il faut compter quoiqu'on en dise. Leurs propos ont été repris par le site Actualitté:
https://www.actualitte.com/ebook/d-ou-vient-ce-me-pris-persistant-quand-on-aborde-la-litterature-jeunesse-54008.htm

Dans le même temps, la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin a annoncé une prochaine Fête du livre jeunesse qui sera lancée l'été prochain. Affaire à suivre...

Eh oui, les enfants lisent et ils le font avec plaisir! A chaque âge son comportement de lecteur, et avec lui des goûts qui évoluent. C'est pourquoi, il ne faut pas mépriser la littérature jeunesse, car petit lecteur deviendra grand lecteur, et surtout ses exigences de lectures s'en trouveront augmentées.
Dans  Bibliobs, une petite enquête a été publiée sur "comment lit la jeunesse"
 http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20141125.OBS6107/salon-de-montreuil-2014-comment-lit-la-jeunesse.html
En tant que professeur des écoles depuis une douzaine d'années, je constate, dans ma classe (CM2), des habitudes récurrentes dans le choix des livres:
1- Le nombre de pages
2- L'attrait pour le genre fantastique
3- une couverture et une quatrième de couverture attrayantes.

La fin d'année civile est le temps des prix littéraires, c'est aussi celui de l'attribution des Pépites de Montreuil, car, les livres jeunesse ont leur prix par catégorie!
Voici la liste des lauréats de cette année, publiée par Le Monde.fr
 Pépites 2014 http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/11/19/salon-de-montreuil-les-pepites-2014_4526104_3260.html

Hélas, tout n'est pas rose dans le monde de l'édition jeunesse. Alors que les Editions Autrement Jeunesse ont annoncé leur disparition, les auteurs ont profité du salon de Montreuil pour manifester et témoigner leur mécontentement quant à leurs droits d'auteurs, comme l'explique l'article de Livreshebdo.fr
http://www.livreshebdo.fr/article/les-auteurs-manifestent-montreuil
Souvenez-vous, l'an passé de la polémique sur la question du genre, du sexisme, en littérature jeunesse. Apparemment, le feu n'est pas éteint, car l'auteure de la nouvelle affiche du Salon pour fêter ses trente ans s'est vue taxée de "sexisme ordinaire"...
https://www.actualitte.com/salons/montreuil-le-salon-de-litterature-jeunesse-taxe-de-sexisme-ordinaire-53945.htm
Heureusement, le dessin très pertinent de Jean-Luc Englebert (voir dans l'article) met tout le monde d'accord!

Enfin, pour conclure, souhaitons un joyeux anniversaire à un GRAND éditeur jeunesse, L'Ecole des Loisirs, qui, cette année, fête ses 50 ans. Joyeux anniversaire! Longue vie à vous!
http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

Alors, si cette Newsletter engagée attise votre curiosité sur la littérature jeunesse, n'hésitez pas, sur ce blog, il y a de quoi vous aiguiller en:
- romans jeunesse
- albums jeunesse

Bon week end livresque et bon salon de Montreuil!






RUE DES ALBUMS (72) Ferme ton bec! Pierre Delye et Magali Le Huche

Ed. Didier Jeunesse, octobre 2014, 36 pages, 12.5 euros

 

La curiosité est un vilain défaut! 


Petit poussin n'était pas encore né que mère poule l'entendait déjà piailler! Quel bavard! Une fois éclos, il se distingue de ses huit autres frères et soeurs. Il a toujours une question à tout, si bien qu'à force, tout le petit monde de la ferme lui crie en coeur:
"-Ah mais ferme ton bec!
Vas-tu te taire poussin, vas-tu te taire enfin?
Ferme ton bec!"
Et il l'entend si souvent que, tout naturellement, le poussin croit que Ferme ton bec est son prénom.

Pourtant ses question sont pleines de sens, philosophiques parfois, si bien qu'on ne peut y répondre. Ainsi, lorsqu'il demande à papa coq:
"Dis, Papa,
est ce que le soleil se lève quand tu chantes ou est-ce que tu chantes quand le soleil se lève?"
ce dernier préfère lui crier dessus et le rejeter plutôt que tenter de répondre.
Ni la vache, ni le cochon, ni l'oie ne l'écoutent vraiment. Pour couronner le tout, maman poule crie avec les autres...

Poussin pleure et décide de quitter la basse-cour pour découvrir le vaste monde. "Enfin la paix" pensent-ils à l'unisson, sauf que sans lui, le vide et le silence s'installent, et avec eux, la joie de vivre. Ni une ni deux, maman comprend qu'il faut récupérer son petit, mais aussi apprendre à l'écouter. Mais lui, voudra-t-il revenir auprès des siens?

Pierre Delye raconte l'histoire d'un poussin curieux, trop curieux peut-être pour son entourage et pour son âge. Il ressemble beaucoup aux enfants de trois ans et à leurs fameuses questions sur le pourquoi.
Poser des questions c'est bien, mais écouter les autres, les respecter, et réfléchir c'est mieux!
Le poussin monopolise la parole, car, pendant ce temps, il est le centre d'intérêt. S'il se tait, sa maman ne l'aimera plus, croit-il.

La pagination est faite sur fond blanc avec un texte aux polices et couleurs différentes pour mettre en valeur le texte et dynamiser la mise en page.
Magali Le Huche a privilégier les couleurs chaudes et attrayantes. Ses animaux expriment des émotions visibles sur leurs visages, si bien que le jeune lecteur peut vite comprendre le sens global de l'album. De plus, par un jeu de mise en perspective et de gros plans, elle met en place les relations dominants-dominés au sein de la basse cour.
Dès lors, le texte et les dessins se complètent à merveille au fil des pages.

Ferme ton bec! est une histoire amusante sur la curiosité des plus petits et leurs désirs de tout connaître tout de suite. On y trouve une belle morale à la fin, le tout exprimé avec humour et finesse.

A partir de 4 ans.

Syngue Sabour, Atiq Rahimi

Ed. Folio Gallimard, 137 pages, 6.2 euros

Prix Goncourt 2008

 

Quand la femme afghane rompt le silence... 

 

Jusque là soumise et taiseuse, l'épouse afghane, au chevet de son mari mourant et comateux, devient femme et crache tout haut sur sa condition, sa vie, et l'attitude hautaine de son mari, soldat d'Allah.

Son beau père lui avait raconté qu'il existe une pierre de patience dont le rôle est de recueillir les secrets des gens. Et lorsque cette pierre explose, gorgée de ces secrets, le pénitent est lavé de ses pêchés. L'épouse se rappelle de cette histoire, et isolée dans une maison ouverte aux quatre vents, dans un village soumis aux talibans, elle décide de faire du corps inerte mais en vie de son époux sa pierre de patience : "oui, toi, tu es ma Syngué Sabour"...

Son monologue rempli de confessions enfle, ponctué par le goutte à goutte qui maintient son époux en vie. La respiration régulière et profonde du mourant égrène le temps du récit. L'épouse parle pour ne pas devenir folle dans ce monde de fous, mais aussi dans l'espoir que son mari se réveille transformé tel qu'elle l'a toujours désiré et non plus comme le monstre qu'elle a jadis connu.
Parler la réconforte et l'apaise : "là, je me suis aperçue qu'en effet depuis que tu étais malade, depuis que je te parlais, que je m'énervais contre toi, que je t'insultais, que je te disais tout ce que j'avais gardé sur le cœur, et que toi tu ne pouvais rien me répondre, que tu pouvais rien faire contre moi...tout ça me réconfortait, m'apaisait".

 L'époux immobile sur son lit de mort devient le défouloir de toute la rancœur et des non-dits d'une vie. Ce livre est d'autant plus réussi qu'il est écrit avec une économie de mots faite de phrases simples et de rares adjectifs. L'auteur s'est mis à la place d'une femme pour dénoncer la folie intégriste et les dégâts qu'elle engendre. Le récit de l'épouse afghane se lit d'une traite tant son récit interpelle le lecteur occidental que nous sommes, et nous conduit vers une fin à la fois originale et hautement symbolique.
Un prix Goncourt sans concession.

Le destin miraculeux d'Edgar Mint, Brady Udall

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Michel Lederer, avril 2011, 544 pages, 9.6 euros.

Entre Garp et Forrest Gump


A sept ans, Edgar est victime d'un accident peu banal: le facteur lui écrase malencontreusement la tête en faisant marche arrière! Sauvé par un médecin, Edgar grandit avec des plaques dans le crâne mais un cerveau intact. Or, ce n'est pas sa famille qui pourra l'aider...
Rejeton d'un pseudo cow boy et d'une indienne alcoolique, Edgar ne peut compter que sur lui-même et peut-être sur ses compagnons de chambrée à l'hôpital, c'est dire!
Par la suite, placé en foyer puis dans une famille d'accueil mormone excentrique, Edgar grandit, mûrit et s'ouvre au monde. A chaque instant, naïvement, il se pose la question de la place de Dieu dans le destin des hommes, et cherche le meilleur en ceux qu'ils rencontrent, même s'ils s'avèrent peu fréquentables. "Harcelé" au fil des ans par le médecin qui l'a sauvé et qui s'accroche à lui comme une bouée de sauvetage, souffre douleur de ses compagnons d'infortune au foyer, nouveau membre d'une famille mormone qui tente d'oublier un drame, Edgar observe et note tout.
 Finalement sa véritable amie n'est qu'une Jubilé 2000, une machine à écrire qui le décharge de ses tensions, ses espoirs, ses réflexions.

On ne s'ennuie pas tout au long de ces 500 pages de ce roman initiatique. Le héros en lui-même semble être un avatar de Forrest Gump et de Garp, le personnage d'Irving.
Cependant, la trame narrative est déséquilibrée; alors que le dernier tiers aurait mérité d'être davantage exploité, l'auteur a privilégié des pages répétitives sur la vie d'Edgar à Willie Sherman et les brimades endurées.
Quant aux personnages secondaires, ils ont des profils intéressants et servent au bon rythme de la prose.
Ainsi, à défaut de nouveauté et de souffle, Le destin miraculeux d'Edgar Mint est  un roman agréable à lire, mais pas LE roman initiatique par excellence, car il est trop inégal à mon goût. Ce dernier, John Irving l'a écrit avant lui.

Mauvais calcul, Anders Bodelsen

Ed. Autrement,octobre 2014, traduit du danois par Anne Renon (nouvelle traduction), 375 pages, 20 euros.

Nowhere Man


"Il comprit que sa vie à lui aussi était finie... et qu'il lui faudrait trouver un moyen de continuer malgré tout."
Il suffit d'une mauvaise idée, d'une mauvaise soirée, d'un verre de trop, pour que tout bascule. Mork s'en rend compte trop tard. Lui qui a tout pour être heureux, une famille aimante, un projet de construction et une promotion interne, a cru bon de suivre une bande de jeunes fêtards dans une maison isolée. Très vite, l'ennui le submerge, et il désire quitter les lieux. Pour cela, il emprunte la voiture du propriétaire de la maison, sans savoir qu'elle est vétuste.
Les freins à l'agonie, la vue brouillée par l'alcool, la neige... Tant pis, Mork, trop sûr de lui, prend le volant et au bout d'un moment, au détour d'un chemin, il renverse un cycliste.
Que faire? Notre chauffard est confronté à un dilemme purement égoïste: avouer et en subir les conséquences, ou fuir, se taire et tenter d'oublier qu'il a tué accidentellement un homme?
"Les jeux étaient faits, il avait tué un homme et cela n'était pas pardonnable même à ses propres yeux, mais il avait moralement le droit de se défendre et l'idée que cela pourrait fonctionner lui permettait de continuer à vivre."

Les jours passent, Mork se tranquillise car l'enquête de la police piétine. Pour plus de sûreté, il a changé de lunettes, a laissé pousser ses cheveux, veille à être discret. Mais il suffit qu'une vieille photo de lui  illustre un article de journal à propos de l'usine Autonord où il travaille, pour que tout soit remis à plat. Et si les jeunes gens de la fête l'avaient reconnu?

"Regarde par la fenêtre" lui dit son interlocuteur au téléphone. Apparaît devant ses yeux la vieille voiture à l'origine de tant de nuits blanches, et à côté, son propriétaire, Horstrup, qui lui fait signe. Dès lors, un incroyable bras de fer psychologique s'engage entre les deux hommes. Mork est partagé entre son désir de s'en débarrasser  et la fascination que ce jeune homme sans foi ni loi exerce sur lui. Il n'arrive pas à le haïr, même quand Horstrup s’immisce dans sa vie privée, et sabote ses projets professionnels. Sa force, c'est son absence d'implication:
"Moi je fais ce que je veux parce que tout m'est égal. Toi, par contre, tu n'es pas libre de faire grand chose. Tout ce qui compte à tes yeux est pour moi sans importance. Voilà la différence."
Tuer son ennemi est-il la seule solution. Mais pour tuer, il faut haïr, et il faut être un assassin! Mork refuse de basculer vers le meurtre:
"Comment s'y prendre pour tuer un homme? Il est impossible de tuer un homme. Mais si l'on y est vraiment contraint? Personne n'y est jamais vraiment contraint. Mais néanmoins, si l'on est convaincu que c'est la seule solution..."

Anders Bodelsen décrit avec justesse et sans affect l'évolution psychologique d'un homme qui vit avec un secret trop gros pour lui, et voit son avenir menacé par un individu que rien ne semble atteindre. L'angoisse devient une véritable épée de Damoclès avec laquelle il est contraint de vivre ad vitam aeternam, justement, une telle existence est-elle possible? Effacer les traces, estomper les souvenirs, ne sont que des faux-semblants lui faisant croire pendant quelques temps qu'il est redevenu maître de son avenir. Or, il y a Horstrup qui remet tout en cause, et lui rappelle indéfiniment sa responsabilité.
Mauvais calcul est un thriller psychologique qu'on ne lâche pas tant le lecteur est incapable de deviner quelle sera l'issue du récit. Anne Renon a su trouver les mots justes pour retranscrire toutes les émotions du protagoniste, et distiller l'angoisse jusqu'à son paroxysme.
La seule chose dont on est sûr finalement, c'est qu'on ne voudrait certainement pas être à la place de Mork, coupable et victime à la fois.
Il suffit d'une mauvaise décision, d'un mauvais calcul de probabilités, pour que votre vie bien rangée devienne un enfer.

A (re)découvrir sans hésitation.

Eutopia, Jean-Marie Defossez

Ed. Seuil Jeunesse, novembre 2014, 222 pages, 14 euros.

Et si l'avenir était un dôme?


On dit que la littérature américaine a inventé un nouveau genre, le cli-fi, inspiré des catastrophes environnementales. Or, en  jeunesse, cela fait longtemps que la littérature adolescente surfe sur le thème. Alors, on navigue entre science-fiction et dystopie, le tout sur fond de catastrophe humanitaire.
Eutopia remplit donc les caractéristqiues de ce genre. Rien de bien neuf à l'horizon, sauf bien sûr l'invention d'une vision futuriste de la société contrainte et forcée d'évoluer pour survivre.

Eutopia est donc un immense dôme où vivent quelques 1300 personnes qui, au bout d'une vie d'homme, subissent dix semaines de matrice incubatrice avec "transfert corporel", pour recommencer une nouvelle vie sans souvenir réel. Hors de la bulle, c'est un désert dardé par des rayons du soleil ravageurs car la couche d'ozone n'existe plus. Au loin, on devine les anciennes traces de civilisation et de l'océan:
"Juste sous le soleil, s'étirait une vaste étendue noire, dont les limites se perdaient dans le brouillard de poussières. Cette mer morte, sans vagues, recouverte de bitume mat, visqueux et malodorant, était tout ce qui restait du bel océan Atlantique."

Orian est un de ces élus d'Eutopia. Alors que les autres ne se posent pas de questions existentielles, lui se demande véritablement si sa vie a un sens. Pour se nourrir, les habitants exploitent des créatures, les hommesGM, qui, à l'extérieur, cultivent le bléGM pour les Eutopiens. Il suffit que cinq d'entre eux se retrouvent dans la bulle et qu'une certaine Wouane survive pour que la destinée bien tracée d'Orian soit chamboulée.
Donc, il décide de suivre sa nouvelle amie à l'extérieur du dôme pour voir de ses propres yeux ce qui se passe. Au fil des jours, ses idées, ses désirs, ses récits légendaires racontés oralement au pied de ce qui fut jadis la Statue de la Liberté, font de lui le leader, celui que les hommes GM attendaient pour enfin sortir de leur condition d'esclave et atteindre eux aussi Eutopia. Orian accepte, mais rallier la cité n'est pas facile et toutes les vérités ne sont pas bonnes à entendre...

Eutopia se lit vite mais est très prévisible. On sent que l'auteur s'est nourri de sa culture du genre pour construire son récit. Rien de bien original donc, et la narration pâtit souvent d'un manque de rigueur formel, et d'étonnantes ellipses narratives qui emmènent le lecteur vers la fin en moins de vingt pages, alors que la mise en attente s'avère extrêmement longue.
On sort de cette lecture avec une impression de déjà lu, et on reste sur sa faim.

A partir de 12 ans.

REGARDS CROISES (11) La moustache, Emmanuel Carrère

Ed. Folio Gallimard, juin 2005, 182 pages, 6.2 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


L'effacement.

 

Un homme erre dans Hong-Kong. Il passe ses journées à faire des allers-retours sur le même ferry, contemplant les gens et la mer de Chine, tentant de remettre ses idées en place, tentant peut-être de se souvenir, de se convaincre aussi que ce qu'il vit est "un mirage ténu, inconsistant, porté et dissipé aussitôt par l'air tiède, par une lassitude qui ne venait plus buter sur rien."
Pourquoi Hong-Kong? lui-même ne le sait pas. Toujours est-il qu'elle s'est trouvée être la destination finale d'une fuite en avant pour rompre les liens avec une existence où il ne trouvait plus d'ancrage. Sur le ferry, il se sent hors d'atteinte, absent du regard de l'autre et de son jugement. Il est enfin en accord avec lui-même:
"Le monde, pour l'instant, se résumait à ce roulis léger, au miroitement de l'eau sombre, au grincement des câbles d'acier, au cliquetis des grilles qui s'ouvraient pour le débarquement des uns, l'embarquement des autres, à ce va-et-vient immuable et réglé auquel il se laissait aller, hors d'atteinte, dans la tiédeur du soir."

Pourtant, il y a une semaine encore, il avait une vie parisienne bien réglée avec son épouse Agnès. Seulement, il a fallu qu'un soir lui vienne l'idée de raser sa moustache pour que tout se dérègle. Dès lors, quelque chose s'est détraqué. Cet infime événement a pris l'allure d'un gigantesque canular pas drôle du tout lorsque son entourage, et son épouse en premier, s'est évertué à ne pas remarquer qu'il ne portait plus de moustache! Lui qui la portait depuis plus de dix ans, pensait faire son petit effet aux yeux des autres, mais rien, aucune réaction:
"L'absence de réaction d'Agnès, ou plutôt la rapidité de sa réaction, trahissait l'étonnante complicité qui les liait, un esprit de surenchère, d'improvisation blagueuse dont, au lieu de faire la tête, il convenait plutôt de féliciter."
Or, comme on dit, il arrive un moment où la blague a assez duré. Sauf qu'Agnès n'en démord pas, prend peur même face aux propos incohérents de son mari. Qui est fou? lui ou elle?
"Penser qu'elle est folle, se répétait-il, ne pas lui en vouloir, l'aimer ainsi, l'aider à s'en tirer."

Agnès est sûrement malade, puisque sur sa carte d'identité il porte la moustache et qu'une passante dans la rue le lui a bien certifié; seulement, la mésaventure prend de l'ampleur: après la moustache, son épouse lui soutient qu'il n'y a eu aucun voyage à Java, que son père est décédé depuis un an, et que leurs amis Serge et véronique n'ont jamais existé. Le mouvement s'accélère et notre citadin perd pied:
"Il se savait pourtant sain d'esprit, mais la plupart des fous entretiennent la même conviction, rien ne les en ferait démordre, et il n'ignorait pas qu'aux yeux de la société une mésaventure comme la sienne ne pouvait signifier que la démence."
Sa vie ressemble désormais à un mauvais épisode de la Quatrième dimension. Ne lui reste plus qu'à fuir, s'échapper de ce non-sens. Fuir pour ne pas devenir fou. Et s'il se faisait pousser la moustache, peut-être tout redeviendrait comme avant?

Emmanuel Carrère s'amuse à brouiller les pistes. En narrateur omniscient, il insinue le doute chez le lecteur. Autant, il décrit les pensées de son personnage, autant on ne sait rien des sentiments intérieurs de l'épouse, nous contentant de captures externes d'émotions.
Au fil des pages, on bascule imperceptiblement dans le genre fantastique. Le récit prend une tournure inquiétante: il devient une fuite en avant inexorable dans laquelle le personnage principal tente en vain de s'accrocher aux bords glissants. Se pose alors la question de la folie. Est-elle un glissement ou un effacement pur et simple de ce qu'on a vécu ou de ce qu'on a cru avoir vécu?
La moustache est aussi un roman sur le couple et le regard que porte l'autre. Carrère décrit une Agnès joviale, bien dans vie, mais qui porte aussi en elle, un petit côté retors dont elle aime user et parfois
abuser, sans ciller, en vous regardant dans les yeux:
Photo du film La moustache d'E.Carrère avec Vincent Lindon
"Elle remarquait toujours des petits détails bizarres, pas forcément drôles en soi mais qu'elle savait mettre en valeur dans les récits qu'elle en faisait."
Oserait-elle porter un jeu douteux à son paroxysme pour connaître les limites mentales de son mari? Ou bien, son époux, connaissant cet aspect de sa personnalité, est-il entré à ses dépens dans ce jeu malsain?

L'auteur ne ferme pas les pistes même s'il prévient, en quatrième de couverture:
"L'histoire en tout cas, finit forcément très mal et, d'interprétations impossibles en fuite irraisonnée, ne vous laisse aucune porte de sortie."

La Moustache est donc un roman labyrinthique qui vous ramènera toujours, avec une narration claire et limpide, au point de départ.

A lire et à relire.

L'article de Christine Bini:http://christinebini.blogspot.fr/2014/11/regards-croises-11-la-moustache.html


Le ver à soie, Robert Galbraith

Ed. Grasset, traduit de l'anglais (GB) par Florianne Vidal, novembre 2014, 576 pages, 21.5 euros

Du rififi chez les écrivains.

Cormoran Strike est sur le point de rembourser toutes ses dettes. La résolution du meurtre de Lula Landry (L'appel du coucou, novembre 2013) lui a valu une telle notoriété qu'il se trouve désormais débordé. Son quotidien se résume à la surveillance des maris ou des épouses adultères fortunés. Certes, ça paye, mais il a l'impression de ne servir que les intérêts de personnes qui n'ont que le mot argent à la bouche. Alors, quand Leonora Quine, avec sa mise simple, ses cheveux gris, entre dans son bureau pour lui demander simplement de retrouver son époux pour qu'il rentre à la maison, Strike éprouve de la compassion et accepte.
Léonora est la femme d'un écrivaillon, un certain Owen Quine, auteur jadis remarqué du Pêché du Hobart, mais surtout reconnu pour être un trublion dans le monde de l'édition et un casse-pied fini. Ce n'est pas la première fois qu'il fuit le domicile conjugal pour prendre du bon temps avec une de ses maîtresse, mais cette fois-ci, il n'est pas rentré. Cette attitude est d'autant plus surprenante que Leonora n'est pas seule avec lui; en effet, ils gardent leur fille, Orlando, handicapée mentale, mais surtout Quine était sur le point de faire éditer un roman sulfureux, une petite bombe littéraire intitulée Bombyx Mori, "un fratras amphigourique et souvent obscène", dans lequel les personnages codés représentent tous des personnages véritables.
"Bombyx Mori était une version abâtardie du Voyage du pélerin. L'action se déroulait dans un pays imaginaire mais haut en couleur. Le héros éponyme (un écrivain de génie) quitte son île natale, remplie de crétins incapables de reconnaître son talent, pour entreprendre un genre de voyage initiatique vers une contrée lointaine."

Quelques épreuves parviennent à des personnes bien intentionnées quand, au même moment, on retrouve le corps outragé de Quine, dans une position insolite et sinistre, le tueur ayant veillé à une véritable mise en scène théâtrale. Pour Strike, la vérité se cache forcément entre les lignes du roman, et donc forcément chez l'éditeur et tout ce qui gravite autour...
Cependant, l'enquête se révèle délicate: son moignon le fait souffrir, Londres et le Royaume-Uni subissent une tempête de neige, et Robin, la secrétaire doit bientôt se marier. Enfin, pour couronner le tout, Charlotte, son ex, elle aussi sur le point de s'unir, recommence à lui envoyer des SMS...

En lisant Le ver à soie, on ne s'ennuie jamais. Tout est impeccablement orchestré, balisé, cohérent, et les personnages secondaires ajoutent du pep's à l'ensemble. De plus, le duo Strike-Robin évolue. On ne parle pas encore de couple, mais le lecteur sent que ces deux-là s'apprécient beaucoup et se protègent l'un l'autre. Ainsi Strike ne peut évoluer sans Robin et Robin sans Strike.
Le titre est un indice, une métaphore littéraire concernant l'écrivain " qui doit souffrir le martyre pour obtenir un bel ouvrage".
Enfin, Robert Galbraith (J.K Rowling) n'épargne pas le milieu éditorial et son climat malsain: coup bas, hypocrisie, amitiés faussées, argent.

Un pur plaisir de lecture!

NEWSLETTER (47)



Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

SPÉCIAL JAPON 

 

Ceux qui me connaissent ou me suivent savent ma passion pour la littérature japonaise. J'aime découvrir de nouveaux auteurs nippons, mais il y en a un que j’aimerais lire, mais dont je reporte à chaque fois la lecture car je ne sais pas par quel roman commencer. Il s'agit de Kenzaburo Oe, prix Nobel de littérature, né en 1935. Ce petit homme aux lunettes rondes me fascine, m'interpelle, et je me promets qu'en 2015, j'entrerai enfin dans son oeuvre.
En attendant, Pierre Assouline, dans La République des livres, nous offre un très beau portrait sur l'homme, l'auteur, et l'influence de son écriture:
"En se penchant au chevet de sa vie, il confesse n’avoir jamais eu le souci d’exceller dans quelque savoir que ce fut, et ne s’en porte pas plus mal. On éprouve alors confusément quelque chose comme un sentiment d’immense communion avec cet écrivain, nostalgique d’un retour à la forêt natale, mouvement fécond car il le pousse à écrire encore au lieu de le paralyser dans la mélancolie ; au soir de sa vie, ce fascinant conteur s’intéresse comme au premier jour à la fameuse goutte de pluie, maquette parfaite condensant passé et futur, minuscule rassemblement de ce qui nous constitue."
http://larepubliquedeslivres.com/comme-un-sentiment-dimmense-communion-avec-kenzaburo-oe/


Autre auteur japonais, autre Prix Nobel, mais autre univers. Il s'agit de Yasunari Kawabata, mort en 1972, et dont les Editions Albin Michel a publié en septembre un recueil de nouvelles inédites Premières neiges sur le Mont Fuji (traduites par Cécile Sakaï, 16 euros). Un petit article des Inrocks.fr recommande vivement ce livre dont les récits "possèdent la beauté dépouillée d'une estampe".

http://www.lesinrocks.com/2014/11/19/livres/livre-destampes-11536470/



Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas encore la littérature japonaise, l'Express.fr avait publié il y a deux ans, à l'occasion du Salon du Livre de Paris spécial Japon,  un entretien avec Ryokô Sekiguchi, femme écrivain français (P.O.L) et traductrice littéraire, notamment sur les rapports France-Japon, les préjugés cultivés sur les deux pays, en passant par la gastronomie japonaise!
http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-cote-dejante-de-la-litterature-japonaise-est-minore_1094576.html





Enfin, elle n'est certes pas japonaise, mais reste asiatique quand même, c'est White Fox, la nouvelle super Héroïne de Marvel. Elle apparaîtra dans les Avengers, et on peut d'ores et déjà affirmer que c'est une bombe! Voyez plutôt:
https://www.actualitte.com/comics/une-super-heroine-coreenne-rejoint-les-avengers-53884.htm

Sinon, cette semaine les articles les plus lus sur le blog sont:
- La grande nageuse, Olivier Frébourg
- Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee
- Je voudrais tant que tu te souviennes, Dominique Mainard.

Joyeux week end livresque!



RUE DES ALBUMS (71) Mère Méduse, Kitty Crowther

Ed. L'Ecole des loisirs, collection Pastel, novembre 2014, 32 pages, 12.5 euros.

De la beauté de l'amour maternel



"Ainsi commence la vie d'Irisée dans les cheveux de sa mère Méduse."
Au bord de la mère, vit une drôle de dame. Celle que tout le village surnomme Méduse, à cause de sa très (trop) longue chevelure qui lui mange le visage et le corps, vit isolée, en harmonie avec la nature.
Certes, pour mettre au monde son enfant, deux sages-femmes sont venues l'aider, mais elle les a vite congédiées!
C'est ainsi qu'Irisée, "comme la nacre qui tapisse et protège l'intérieur de certains coquillages", grandit collée à sa mère:
"Tu es ma perle et je serai ton coquillage" pense invariablement la nouvelle maman.
Personne n'a le droit de prendre le bébé dans ses bras, personne d'autre n'a le droit de l'ouvrir à la curiosité. Cette relation fusionnelle devient vite étouffante pour Irisée qui regarde avec envie les autres enfants partir à l'école. Pourtant, Méduse fait de son mieux. Avec ses longs cheveux, elle lui apprend les lettres de l'alphabet, la protège du danger, lui raconte des récits légendaires. Autrefois cocon douillet, les longues mèches blondes sont devenues prison pour la petite fille, si bien, qu'un jour, Méduse cède: Irisée ira à l'école. Quel beau geste de la part de cette femme qui a toujours vécu seule!
Ce nouveau départ sera le déclic: et si Méduse renonçait enfin à se cacher des autres et à se protéger derrière son écran de cheveux?

En partant de la citation de Tove Jansson, femme de lettre finlandaise,  "une méduse, c'est un corps transparent avec un cœur de fleur", Kitty Crowther a écrit une très belle histoire d'amour maternel et de transmission. Les cheveux de Méduse ne sont pas des serpents comme l'éponyme de l'Antiquité, mais une solide carapace pour se protéger du monde et supporter sa timidité. Et c'est l'arrivée d'un enfant qui fendille cette armure et montre que l'extérieur n'est pas si terrible que ça.
Coté illustrations, l'auteur offre de nombreux détails de bords de mer, aux couleurs chatoyantes. Les personnages sont souvent présentés de profil et restent assez caricaturaux dans leurs expressions afin que le jeune lecteur cerne tout de suite leurs émotions.
Enfin la chevelure de Méduse apparaît comme une prison dorée au sein de laquelle on désire à la fois s'y perdre et s'en échapper.

Mère Méduse est un album qui se veut poétique et universel, qu'on prend plaisir à lire et relire.

Je le conseille vivement.

A partir de 5 ans.

Pour vous, Dominique Mainard

Ed. Folio Gallimard, avril 2010, 320 pages, 6.8 euros

La vie par procuration


Depuis l'âge de quinze ans, Delphine vit de petits boulots pour éloigner "les jours de colère et de faim". Au fil de ses rencontres, elle développe l'idée d'une agence venant en aide aux gens. Ainsi, Pour Vous naît et propose une "liste de services interminable et d'une variété infinie" parce que, selon Delphine, son métier est de "rendre les gens heureux".

Pour Vous est "un vaste sac où l'on trouve de tout, une boîte de Pandore, selon les termes d'un client, et il n'est rien en effet dont [elle ne fait pas] commerce, la vie, l'amour, la mort." Mais au fil des années, Delphine, femme professionnelle à toute épreuve dont les sentiments sont si bien enfouis que certains se demandent si elle n'est pas de pierre, repoussent les limites.
Femme vénale prête à tout pour de l'argent, ou altruiste pour l'amour de son prochain? Toujours est-il que le lecteur, au fil du roman, n'arrive pas à cerner cette étrange narratrice. Obligée de retranscrire les cahiers intimes d'un client disparu, Delphine, peu à peu, va se remettre en question et va s'ouvrir à l'autre. Or, cette absence de sentiment qui est "l'âme et la colonne vertébrale" de son entreprise, se fissure pour laisser place à une femme qui veut vivre et aimer.

L'idée de départ est intéressante: une narratrice peu gâtée et peu aimée fait de l'aide son fond de commerce. Cependant, au milieu du roman, le récit piétine: Delphine accorde trop d'importance au manuscrit d'Adorno, et se prend d'une passion exagérée pour l'ex-amant de celui-ci, au point que cette situation devient vite invraisemblable aux yeux du lecteur.
Dominique Mainard a voulu expliquer que la rédemption pouvait venir des personnes que l'on rencontre. Le postulat tient la route, mais le personnage de Jones me paraît trop superficiel pour incarner "le messie". Dès lors, une certaine routine s'installe dans la prose et ne rend pas service à l'héroïne dont le caractère et ses principes singuliers de morale deviennent vite pénibles.

Heureusement que l'ensemble soit écrit dans un style abordable, sans fioriture, sans rupture de rythme, pour proposer une fin somme toute cohérente mais laissant planer le doute sur la personnalité de la narratrice.

Je voudrais tant que tu te souviennes, Dominique Mainard

 Ed. Folio Gallimard, mai 2009, 368 pages, 7.4 euros

 

Se souvenir.


La maladie  d'Alzheimer, c'est le sujet central du roman, mais son nom n'est jamais évoqué. le lecteur le devine au détour d'une situation ou d'une phrase.
L'héroïne Julide est chargée par sa tante Nala de s'occuper de leur voisine, Mado, qui vit seule et semble tellement désemparée parfois:
 "Elle est comme un verre qui se vide, par une brèche minuscule, une toute petite fêlure, et si tu ne prends pas soin de la remplir, elle disparaîtra tout à fait."
Mado a l'étrange particularité de photographier tout ce qui se trouve à ses pieds, peut-être pour combler son handicap de pied bot. Une amitié "évaporée" se noue entre Mado et Julide, jusqu'au jour où Mado au lieu de regarder le sol comme à l'accoutumé lève la tête....mais, chut...

 Le style est superbe, tout en pudeur et délicatesse. Le roman se structure en deux parties toutes aussi poétiques à leur façon. La vieillesse, la maladie, l'amour sont traitées avec tact et l'auteur use beaucoup de métaphores pour exprimer parfois la violence d'une situation. Ainsi, l'amour arrivé trop tard alors que la vieillesse est déjà là s'exprime avec beaucoup de finesse: "ce qui est au dehors d'elle (Mado) n'est pas vert et jeune comme ce qui a germé à l'intérieur depuis l'arrivée de l'homme".
La mémoire, les souvenirs, sont comparés à des taches de couleurs qui se diluent ou des photographies qui s'estompent avec le temps.

C'est un moment rare de lecture à savourer sans modération.

Granny Webster, Caroline Blackwood

Ed. Le livre de poche, traduit de l'anglais par Michel Marny, mars 2013, 160 pages, 5.1 euros

Jachère familiale.


Granny Webster est peut-être une lointaine cousine de notre "Tatie Danielle" nationale, le vice en moins.
En séjour chez elle pendant deux mois pour profiter de l'air marin, la narratrice ne profitera en fait que de l'air vicié de la maison ou de l'air de la Roll Royce...
"Monstre d'inertie"aux "habitudes sédentaires et inaltérables", l'arrière grand-mère est un surprenant sujet d'étude pour une ado de quatorze ans. En fait, elle doit sa longévité à une parcimonie totale: matérielle, sentimentale et humaine. Ainsi, selon son leitmotiv "la vie ne peut-être jamais très drôle pour qui réfléchit", elle laisse défiler les heures, bien droite sur sa chaise.
Et pourtant, le père de la narratrice, mort durant la guerre, n'oubliait jamais de lui rendre visite. Dès lors, regroupant ses souvenirs et interrogeant son entourage, la jeune femme va tenter de comprendre l'attitude de son père. Pendant cette enquête, le lecteur apprend que la fille unique de Granny termine sa vie dans un asile psychiatrique oubliée de tous, que la tante de la narratrice est trop excentrique pour ne pas cacher un terrain dépressif, bref, la généalogie familiale n'est pas de tout repos.

En utilisant une narration simple et fluide, Caroline Blackwood dénonce à la fois les conventions familiales de la bourgeoisie anglaise rigide, et l'inertie de leurs membres prêts à tout pour garder secrètes les tabous familiaux. Pour "survivre dans le vide solitaire et dépourvu d'amour qu'elle s'était créé", Granny Webster a renoncé à tout, y compris aux sentiments filiaux.
Finalement, on peut se poser légitimement la question si ce comportement n'est pas plus ou moins responsable des névroses de la descendance, car à vivre sans amour pendant l'enfance, la porte est ouverte aux conséquences fâcheuses.
Donc, un bon roman qui se lit d'une traite, très riche en personnages torturés.

CIEL1.0: L'hiver des machines, Johan Heliot

Ed. Gulf Stream, octobre 2014, 248 pages, 16 euros.

Une Nouvelle Ère


"Je suis l'avenir de cette planète.
Vous devez disparaitre pour qu'elle continue à vivre.
Il n'y a pas d'autre solution envisageable.
Le processus est enclenché.
Il sera lent mais inéluctable.
La Nouvelle Ere ne sera plus celle de l'humanité"

Quand le vieux Tomy décide de réunir, dans son chalet au fin fond de la montagne, sa famille dispersée au quatre coins de l'Europe, il était loin de s'imaginer que le réveillon de Noël allait être pour le moins mouvementé. Certes, réputé bourru, parfois considéré comme un ermite car refusant de céder aux nouvelles technologies, le vieil homme vit en complète autarcie. C'est sa façon à lui de s'opposer au CIEL, le réseau mondial qui gère tout depuis deux ans, de la goutte d'eau du robinet jusqu'à la moindre machine qui a besoin d'énergie électrique.
Comment les gouvernements ont-ils pu faire confiance à un immense ordinateur central qui, en cas de Big Bug, réduirait à néant tous les circuits de distributions d'informations et d'énergie de la planète? Et pourtant, en cette semaine de Noël, le chaos redouté mais réputé pour être impossible, survient. Plus rien ne fonctionne, et le système d'exploitation se révèle autonome, retournant les machines contre les êtres humains.
Les machines sont devenus des prédateurs et les Hommes des bêtes à chasser.

Peter, le fils de Tomy, ses enfants Jenny et Thomas, son ex-femme Sarah, n'ont pas eu le temps de rejoindre le chalet de Tomy avant la panne généralisée. Thomas reste coincé dans son internat, qui, au fil des jours, ressemble à un camp d'internement, Jenny est toujours à Berlin où la capitale rappelle des jours sombres de la Seconde Guerre Mondiale, et Peter tente de rejoindre Paris pour, aux côtés de ses collègues de l'armée, mettre en place la résistance. Quant à Sarah, sortie indemne d'un naufrage, elle devient, par la force des événements, la porte parole du CIEL.
Dès lors, on peut se poser la question si ce soudain dysfonctionnement n'est pas finalement un acte terroriste. Et si une intelligence humaine était le cerveau de cette attaque géante? Maintenant, finie la consommation à outrance. Parce que les êtres humains ont détruit sciemment les écosystèmes et ont multiplié les sites pollués à vie, le réseau mondial a décidé qu'ils n'étaient plus digne de régner sur la planète. Une nouvelle ère doit donc commencer qui, au final, aboutira à l'extinction de l'espèce.

Avec ce tome 1, Johan Heliot présente le prologue d'une future quadrilogie romanesque relatant l'affrontement des machines contre les Hommes. Le thème n'est pas nouveau, et au début, des références peuvent nous venir en tête, tel le film Tertminator ou les romans d'Isaac Asimov, mais les comparaisons s'arrêtent là. 
En construisant son récit autour des membres d'une seule et même famille, l'auteur multiplie les points de vue grâce à la structure chorale de la narration. Non seulement ce procédé évite l'enlisement, mais il a le mérite de donner de la dimension à l'ensemble.
Sur fond de revendications écologiques, ce roman de science-fiction interpelle les plus jeunes sur les risques informatiques et les désirs parfois prononcés d'un système global informatisé. D'où l'importance, souvent répétée en filigrane, de l'existence d'une main mise humaine sur les machines, garantie d'une certaine forme de liberté.

La résistance ne fait que commencer, à suivre donc.

Les derniers jours du paradis, Robert Charles Wilson

Ed. Denoël, collection Lune d'Encre, septembre 2014, traduit de l'anglais (Canada) par Gilles Goullet, 332 pages, 20.5 euros.

Nous ne sommes pas seuls...

 

 Les derniers jours du paradis est une plongée en pleine uchronie. En effet, depuis la Grande Guerre 14-18, aucun conflit armé, aucune dissension politique ne semble s'être déroulé dans le monde. A longueurs de journées, les médias relaient des informations où toute forme de violence semble taboue. Pourtant, les meurtres, les exactions, les prises de pouvoir violentes existent encore, mais les informations ne sont plus relayées aux Terriens. Cela est dû à l'existence dans l'atmosphère de la radiosphère, véritable écran invisible qui capte toutes les ondes, les modifie et les transmet une fois filtrées. Certes, un groupe de scientifiques, la Correspondence Society, a bien tenté de comprendre, de lutter et de rendre publique cette existence, mais, en 2007, de nombreux adhérents ont été assassinés.
"Une main invisible intervenait dans l'histoire de l'Humanité, apparemment bienveillante mais toujours indifférente, souvent cruelle, parfois meurtrière."

La radiosphère est en fait l’œuvre de l'Hypercolonie, une entité parasite composée d'un ensemble de minuscules cellules vivantes, qui, depuis des millénaires, colonisent les planètes occupées, et pour user de la métaphore entomologiste, pratique l'essaimage. Faire croire aux êtres humains qu'ils vivent dans un monde où le progrès social et technologique est quasi permanent depuis le début du vingtième siècle, sert à leurs propres fins de reproduction. Or, la Correspondence Society constituait un danger. Depuis, les survivants au massacre de 2007 craignent les simulacres.

Qui sont ces simulacres? Autrefois appelés Myrmidons par le chercheur Werner Beck en référence à un épisode des Métamorphoses d'Ovide dans lequel Zeus transforme des fourmis en êtres humains pour repeupler Egine, les simulacres, plus communément appelés Sims, ressemblent à s'y méprendre à des hommes ou des femmes, mis à part une structure interne composée d'un liquide vert gluant. Ce sont les gardiens de l'Hypercolonie, et garantissent son anonymat et sa survie.
Alors, lorsque Cassie voit un Sim se faire écraser en bas de chez elle, elle comprend qu'elle doit fuir au plus vite avec son petit frère Thomas, et tenter de rejoindre le groupe de survivants suivant une procédure commune.
Le roman se transforme donc en road movie vers le Désert d'Atacama au Chili, où se cache, paraît-il une usine de reproduction de l'Hypercolonie. Seulement, entre temps, d'autres sims, qui ont parasités le premier système, tentent d'obtenir l'aide de nos héros pour devenir dominants...

Les derniers jours du paradis est un roman de science-fiction honnête, qui surfe sur le thème du "nous ne sommes pas seuls" avec des extra-terrestres qui nous ressemblent. La trame narrative était complète et bien ficelée jusqu'à ce que l'auteur y ajoute une donnée supplémentaire qui complique considérablement l'intrigue. En ajoutant des parasites qui veulent coloniser et parasiter d'autres parasites, cela nous vaut quelques pages assez rocambolesques qui éparpillent l'histoire de départ. Heureusement, l'honneur est sauf, grâce à des personnages en relief, et une théorie selon laquelle nous sommes toujours les fourmis d'une autre civilisation; ainsi le roman  garde le cap.
Vivre avec "la réconfortante quasi certitude que le monde devenait jour après jour un peu plus riche et un peu plus juste" est une existence pour le moins rassurante. Alors, tout dénoncer et changer la donne, n'est-ce pas aussi la porte ouverte à l'inconnu et prendre une trop grande responsabilité?
Ce sont autant de questions que pose ce roman qui, sous couvert d'uchronie et de science-fiction, pose la question de la responsabilité des médias dans les comportements humains, et fait de l'Histoire un élément fondamental de ce que nous sommes.
"Mieux vaut connaître la vérité que se repaître d'illusions."

A découvrir.

La grande nageuse, Olivier Frébourg

Ed. Mercure de France, mai 2014, 160 pages, 15.5 euros.

Et ce vaste élément liquide...


L'auteur du mémorable Maupassant, le clandestin (Folio Gallimard, 2002)  nous offre encore une fois une plume élégante et subtile pour narrer l'histoire d'amour improbable entre deux personnes que la mer, à la fois point commun et différence, va séparer.
"La vérité est là, dans cette masse sombre et bleutée. La baie avec ses deux bras nous enveloppait."

Dans ce récit au passé, le narrateur, qui puise dans ses souvenirs, a  toujours eu la mer à ses côtés. De son adolescence sur la presqu'île avec des amis, il admirait la belle Gabrielle qui nageait dans les eaux de l'océan, et fantasmait sur ses courbes. Mais plus tard, c'est la fille de Gabrielle, Marion, qui va combler ses désirs. La mère a légué à sa fille ses traits asiatiques, sa haute taille et son goût pour l'eau. Dès lors, le narrateur, amoureux, saura que cette femme-là hantera sa peinture, son "pas de côté" en parallèle à une carrière de marin bien remplie:
"Elle entra dans la mer. Sans lunettes ni bonnet de bain. Dans son élément. Elle était une charpente ouvrant l'eau (...) Je sus alors que j'allais épouser cette femme, qu'il me faudrait peindre. Peindre le silence."

Marion est une taiseuse qui aime se réfugier dans ses classiques. Elle se consacre à sa thèse sur l'otium, et prend plaisir à être une créature finalement insaisissable. "Femme minérale", elle ressent le besoin quotidien de nager. Ayant rejoint son amoureux en Martinique où il travaille, Marion, bretonne et vietnamienne à la fois, se créolise, tandis que le narrateur tente de la peindre, en vain:
"Et un soir, sur la terrasse, je compris qu'elle avait le profil, les lèvres, le regard à la fois illuminé et désarmant de La jeune orpheline au cimetière de Delacroix."

Ils se marient, attendent un bébé. Néanmoins la jeune femme reste une énigme que l'époux tente de déchiffrer, comme si l'eau commençait à les séparer inexorablement:
"Elle ne s'attachait à aucun objet, refusait de dépendre des choses matérielles. Elle voulait rester une femme de passage. Elle semblait encombrée d'elle-même, s'effaçant, s'estompant comme du brouillard (...) Les autres la terrifiaient, lui rendaient impossible tout échange. C'est avec l'eau qu'elle aimait dialoguer, un miroir qui seul semblait savoir lui parler."
La jeune orpheline au cimetière, Delacroix, 1824
Tandis que Marion nage, son mari tente d'analyser le silence qui s'installe entre eux. Aveu de faiblesse? Force? Symptôme du refus du monde?  Combien de temps va encore tenir la trinité qu'il forme avec Marion et la petite Louise?

Et plus La grande nageuse s'éloigne du bord et symboliquement de sa famille, plus le narrateur se réfugie dans sa peinture et réfléchit à un éventuel arrêt de sa carrière. Quelle issue alors pour ce couple qui s'étiole?

Olivier Frébourg offre un roman sur un couple qui se délite à cause du silence et de l'eau. Que ce soit en Bretagne, en Martinique ou sur les rives du Vietnam, Marion et le narrateur n'arrivent pas à trouver le rythme de leur amour.
La mer réunit et sépare, mais elle fait comprendre aussi que chacun possède au fond de soi une part intime et secrète dont l'accès est impossible.
La grande nageuse nous offre des pages éblouissantes dans la description des lieux, de l'océan, en la raccrochant subtilement avec les personnages en présence. La qualité narrative de l'auteur est une perle à aller chercher au fond de l'eau et à admirer.

NEWSLETTER (46)



 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

On commence fort par un article des Inrocks.fr qui descend en flèche le roman Endgame publié en fanfare en octobre dernier par Gallimard Jeunesse. Déjà, sur les réseaux sociaux, bon nombre de lecteurs étaient choqués par la promotion de la violence et la banalisation de la mort dans le récit, le tout commis par des jeunes gens de moins de 20 ans. Là, la journaliste enfonce le clou en dressant un portrait pas très reluisant de l'auteur, James Frey. Mauvaise publicité en tout cas.
Personnellement, j'ai lu Endgame tout en ignorant ces nouvelles informations.
 http://www.lesinrocks.com/2014/11/08/livres/james-frey-larnaqueur-litterature-us-11534363/


Jeunesse toujours, je vous fais la promotion d'un blog super intéressant et novateur: La mare aux mots. Vous y trouverez plein d'idées et de conseils de lectures d'albums jeunesse adaptés à l'âge de votre enfant. On y trouve des entretiens avec des auteurs et des illustrateurs jeunesse, ainsi que des conseils en numérique.
http://lamareauxmots.com/blog/
Ma petite contribution cette semaine:
http://lamareauxmots.com/blog/les-invite-e-s-du-mercredi-claire-lebourg-et-virginie-institutrice-concours/#comments


Ouf, les Prix Littéraires sont passés, et il faut bien le dire, les lauréats laissent un arrière goût amer pour ceux qui croyaient en Eric Reinhardt ou Emmanuel Carrère.
Télérama.fr dresse un bilan de cette saison 2014 des Prix, et pense que cette année ne restera pas dans les annales littéraires.
http://www.telerama.fr/livre/a-rentree-litteraire-pimentee-prix-litteraires-sans-sel,118865.php

Côté littérature, un roman a très peu fait parler de lui lors de la rentrée littéraire. C'est le Prix Wepler Fondation La Poste qui le sort, osons le dire, de l'anonymat. Il s'agit de Le soleil de Jean-Hubert Gailliot, édité chez L'Olivier (529 pages, 21.5 euros). Apparemment, il semble vraiment intéressant si on en croit l'article de Christine Bini dans La règle du Jeu.org.
http://laregledujeu.org/2014/11/10/18257/un-soleil-eblouissant/


photo Random House
Enfin, finissons cette Newsletter par la littérature japonaise en général et Haruki Murakami en particulier, avec cet article fort intéressant trouvé sur La république des Livres, dans Le coin des traducteurs. Il raconte que la traduction d'un roman de l'auteur nippon est devenu un véritable événement marketing que l'auteur lui-même surveille de très près.
 http://larepubliquedeslivres.com/comment-traduire-le-japonais-de-murakami/









Cette semaine, les articles les plus lus sur ce blog sont:
- Fragments de BD avec la présentation d'ouvrages sur la Grande Guerre.
- SILO Generations (tome 3) de Hugh Howey.
- Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee


Bon week end livresque!

RUE DES ALBUMS (70) Cabinet de curiosités, Camille Gautier et Jeanne Detallante

Ed. Actes Sud Junior, octobre 2014, 64 pages, 21 euros.

Bienvenue les curieux!

 

Cet album est un trésor de découvertes qui attise la curiosité des petits et grands lecteurs. De grand format, il est construit sur la largeur, afin d'utiliser le maximum d'espace sur chaque planche.
Le cabinet de curiosités se divise en deux parties bien distinctes: les Naturalia qui regroupent les merveilles de la nature existantes ou fantasmées, puis les Artificalia, refuges de Freak Show et autres inventions humaines nombreuses et variées.

Dès la préface, les intentions de cet album sont claires:
"Dans ce livre sont regroupées les collections indispensables et essentielles à la création d'un cabinet digne de ce nom, avec même quelques surprises..."
Ainsi, l'on apprend que François Ier était un grand collectionneur, et que même Rodolphe II de Germanie possédait une salle secrète où étaient enfermées des abominations!

A chaque double page, une nouvelle découverte. Le texte se veut didactique sans pour autant être lourd et ennuyeux. Les auteurs ont pris soin de privilégier l'anecdote à la leçon de choses. Par exemple, on rencontre des crocodiles, des paradisiers, oiseaux descendants soi-disant du légendaire phénix. On croise la route d'une tueuse de vache de quelques millimètres appelée Fourmi-panda, ou encore de la plante mandragore, au profil grossier d'être humain, qui "dotée de propriétés hallucinogènes, était utilisée par les sorcières pour entrer en transe."
Côté créations humaines, on se rend compte que les anomalies , la tératologie chère à Pline l'Ancien dans son livre VII de son Histoire Naturelle, avaient leur place dans un cabinet de curiosités, aux côtés des masques africains ou autres momies.
Finalement, Diderot et d'Alembert, avec l'Encyclopédie, avec leur volonté de "classer, étiqueter, nommer, trier" n'ont fait que ranger le capharnaüm qui règne dans une salle de trésors, et les musées se sont permis d'"isoler les disciplines".

On entre dans cet album comme dans une véritable salle remplie de trésors. Chaque page est une découverte. On explore l'astronomie, l'histoire, le folklore, la nature, sans préférences. Certes, la seconde partie de l'ouvrage s'avère un peu moins passionnante, mais elle explique au lecteur l'influence des anciens cabinets de curiosités dans la création des musées, des dictionnaires encyclopédiques, et des expositions.
La mise en page, le thème, les illustrations franches et colorées, les textes courts et didactiques, font de cet album documentaire une vraie réussite qui ravira les lecteurs curieux!

A partir de 9 ans.



Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee

Ed. Le Livre de Poche, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Stoianov, août 2006 (nouvelle réimpression), 447 pages, 6.6 euros,

"I have a dream"


Contrairement aux idées reçues, Harper Lee est une femme. Très discrète, elle n'a écrit qu'un seul roman, Prix Pulitzer 1961, et maintes fois étudié dans les lycées américains, même si quelques "troublions" pensent encore qu'il est subversif au vue des opinions qu'il dégage.


Raconter l'histoire de ce livre ou tenter de le résumer ne servirait à rien. L'intérêt de ce roman est
ailleurs. De plus, certaines zones d'ombre sur les personnages récurrents persistent jusqu'à la dernière ligne, peut -être pour qu'ils deviennent des personnages mythiques de la littérature, pourquoi pas?
 Il est facile de vivre en Alabama, état ségrégationniste des Etats-unis, lorsqu'on est blanc, car cette couleur de peau excuse tout. Pourtant, dans le Comté de Maycomb,dans les années trente, il existe des gens qui vivent aux côtés des Noirs et n'ont pas peur de prendre leur défense lorsque l'un d'entre eux est injustement accusé de viol sur une blanche. 
Atticus Finch,avocat de profession, fait partie de cette population tolérante. Veuf très tôt, il tente de transmettre à ses enfants Scout et Jem cette part d'humanité présente en lui: "Atticus disait que tromper un homme de couleur est dix fois pire que tromper un homme blanc".
Scout, devenue grande, raconte les trois années de sa vie, entre six et neuf ans, où elle a compris qu'il existait des valeurs et qu'il fallait s'y accrocher coûte que coûte. Son père se refuse à vivre dans un monde manichéen basé sur le blanc gentil et le méchant noir. Il pense que tout le monde a le droit d'être respecté et défendu honorablement; il ne faut pas juger sur de simples préjugés. Normal me direz-vous, mais dans le contexte politique de l'Alabama des années trente, cela vaut une idée révolutionnaire! 
Des amis, de voisins gravitent autour de la famille Finch, et tous n'ont pas la même opinion sur ce sujet délicat. Alors, avec ses yeux d'enfant et son raisonnement, Scout va se forger ses propres opinions. Elle va comprendre qu'à leur manière, Arthur (Boo) Radley le voisin fantôme, et Tom Robinson le Noir injustement accusé sont comme "les oiseaux moqueurs " massacrés de façon absurde par les chasseurs du dimanche et les enfants désœuvrés. Ce sont les victimes d'un système où la peau, la rumeur,et la méchanceté atteignent toujours durement les plus faibles. 
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un roman universel sur la tolérance et la justice, agrémenté de personnages forts et vraisemblables, tourmentés par leurs opinions parfois contradictoires.
 Le style de cette œuvre rend ce récit de vie facile à la lecture si bien que les sujets graves y sont traités avec tact et objectivité. 

Bref,en deux mots: chef d'œuvre!

Le jardin du mendiant, Michael Christie

 Ed. Albin Michel, août 2012, traduit de l'anglais (Canada) par Nathalie Bru, 320 pages, 21.5 euros

Le déclin est pour bientôt...


Neuf nouvelles dont la dernière donne le titre au recueil. Mais peut-on qualifier ces neuf récits de
nouvelles? En effet, la difficulté du genre tient dans la fin ou plutôt la chute. Sans chute, la nouvelle n'en est plus réellement une. On attend le revirement de situation, le balancement qui donnera une toute autre dimension à une histoire parfois ronronnante ou ennuyeuse.
Michael Christie a fait le choix de "zapper" ce critère essentiel. Il faut aborder les neuf histoires comme neuf tranches de vies, neuf prismes de la société canadienne. Or, il ne s'agit pas d'une vue globale de cette société: les nantis et les privilégiés sont volontairement oubliés, au profit justement de ceux qu'on oublie sans cesse, les exclus, "les petites gens", c'est à dire ceux que nous, personnes affairées et sans cesse pressées nous ne voyons plus.
Les personnages ont tous en commun un passé douloureux qui les ont amenés dans un océan de solitude. Il semble que rien ne peut changer le cours des choses, d'où peut-être le choix de ne pas proposer de chutes à proprement parler.
Ce livre se veut être un diaporama des conséquences de la société de consommation sur les hommes, en tout cas l'auteur ne prend jamais parti, se contentant de décrire de manière clinique et distanciée chaque tranche de vie évoluant dans un décor désolé:
"Il longea des rues mornes bordées de vitrines abandonnées où des individus mal en point agités de mouvements nerveux se rassemblaient comme des pingouins sur l'Antarctique. Il se vit proposer de la drogue par des types tremblotants, que son absence de réponse sembla déconcerter. Dans un terrain vague, deux hommes s'agrippaient par les cheveux, au-dessus d'une couverture pleine de cassettes VHS, chacun demandant à l'autre de lâcher prise. "

Finalement, ce sont neuf nouvelles annonçant le déclin...

Marche ou crève, Stephen King (Richard Bachman)

Ed. Le livre de Poche, traduit de l'anglais (USA) par France-Marie Watkins, décembre 2004, 348 pages, 7.1 euros.

"Ils marchaient dans les ténèbres pluvieuses comme des spectres décharnés (...). Ils étaient des morts en marche."


Dans un futur non déterminé mais qui pourrait être terriblement proche, une grande course rassemble chaque année cent volontaires âgés de seize à dix-huit ans pour une longue marche partant du Maine jusqu'à la frontière du Massachusetts, le tout filmé par les caméras de télévision, et soutenue par les citoyens de chaque ville traversée.
Ce concours obéit bien à des règles précises et numérotées, mais chaque participant est d'abord tenu d'en respecter deux, essentielles:
- ne pas ralentir son pas en dessous de 6,5 km/h
- ne pas s'arrêter au-delà de 30 secondes.
Violer une de ces règles vaut un avertissement, et au bout de trois, c'est la mort...

La Grande Course n'est pas une épreuve comme les autres. Ceux qui s'y engagent savent qu'ils vont aller au-bout d'eux-mêmes, explorer des frontières inconnues de leur personnalité. Pour certains engagés, c'est un suicide à retardement, pour d'autres, une volonté de se mesurer et d'accéder à l'âge adulte. En tout cas, les soldats, de part et d'autres de la route, sont là pour les surveiller, les avertir, et enfin les éliminer.

Ray Garraty, champion du Maine ne sait pas trop pour quelles raisons il s'est inscrit. Or, depuis le départ, il n'a qu'une seule idée en tête: marcher et ne jamais s'arrêter. Sauf que Ray n'est pas seul, et il faut collaborer non seulement avec les autres coureurs autour de lui, mais aussi avec la population de curieux venue les soutenir ou les voir mourir. Le principal est en fait de trouver le parfait équilibre entre garder son esprit en alerte et se concentrer pour ne pas être intimidé par les concurrents:
"Il leur arrivait à tous d'être comme ça, avait remarqué Garraty. Le retrait total de tout et de tous ceux qui les environnaient. De tout sauf de la route. Ils étaient hypnotisés par la route comme si c'était une corde raide sur laquelle ils devaient marcher, au-dessus d'un abîme sans fond."

Comment faire abstraction de la fatigue, des chaussures qui tombent en lambeaux, du camarade qui perd pied, et pire encore, des coups de feu des soldats qui annoncent la fin d'un marcheur?
" Un des soldats sauta à terre et traîna le cadavre par les bras. Garraty observait d'un air apathique en se disant que l'horreur finit par lasser. Il y avait surabondance de mort."
Lorsque l'état de veille ressemble à s'y méprendre à l'état de sommeil, nos perceptions ne sont plus les mêmes. Les kilomètres avalées, la perspective d'atteindre les grandes villes et enfin l'autoroute deviennent des objectifs de vie auxquels Ray, son ami Mc Vries et Olson, devenu l'ombre de lui-même, s'accrochent pour ne pas s'arrêter. La folie guette et la foule devient aussi un élément à gérer:
"L'énorme foule s'était un peu dispersée comme ils sortaient du champ des caméras et des micros de la télévision mais elle était toujours là, toujours agglutinée. La foule était venue, maintenant, et elle avait l'intention de rester. (...) Le visage de foule criait, acclamait, mais restait fondamentalement identique."

"Jusqu'où faut-il aller pour se dissocier?" se demande Garraty. Maintenant, chaque coureur banalise la mort, le moment de folie de son voisin, le combat de deux badauds pour une chaussure de coureur abandonnée.... Terminer vivant est le but mais pourquoi? Dès lors, émergent des considérations métaphysiques, philosophiques sur l'intérêt de cette course. Selon Mc Vries:
"Marche ou crève, c'est la morale de cette histoire. Pas plus compliqué. Ce n'est pas une question de force physique, et c'est là que je me suis trompé en m'engageant."
(...)
Pourquoi nous avons fait ça, Garraty? Nous devions avoir perdu la boule.
Je crois qu'il n'y avait aucune espèce de raison.
Nous ne sommes tous que des souris dans une souricière."

Marche ou crève est une large réflexion sur le temps, la vie et la mort. Le temps d'une marche de cinq jours, les corps des candidats subissent en accéléré les aléas du temps et de la vieillesse, au point que quelques coureurs ont leurs cheveux qui blanchissent.
Lire ce roman maintenant nous condamne à faire plus ou moins un rapprochement avec la télé-réalité. Stephen King ne fait que décrire un processus qui est allé jusqu'à la dernière extrémité pour plaire à son public. Jamais il n'est mentionné les raisons intrinsèques de l'existence de cet événement, à part qu'il est devenu un rendez-vous incontournable et apprécié.
La route est la ligne de vie, le fil d'Ariane menant vers la victoire et vous empêchant de sauter dans le fossé pour vous reposer. Elle est aussi la bande d'asphalte hypnotique qui emmène le candidat hors de lui-même, mais aussi le lecteur qui se demande, jusqu'à la dernière ligne, si la victoire n'est pas finalement qu'une illusion.

Un Stephen King à ne pas manquer.

Mauve, Marie Desplechin

Ed. L'Ecole des Loisirs, septembre 2014, 205 pages, 8.7 euros

Virée dans l'Entre-deux-Mondes


Pour Pome, l'amie de Verte, rien ne va plus. Sa mère Clorinda est de plus en plus sauvage, et au collège, une petite nouvelle, Mauve, lui en fait voir de toutes les couleurs. Heureusement, l'appartement de Ray, le grand-père de Verte, est un havre de paix, même si le vieil homme a gardé de ses années de policier une curiosité insatiable.
Or, le jour où la jeune fille rentre du collège avec un bleu au visage, tout bascule:
"Tout ce qui passait à proximité de Mauve se transformait en coulée répugnante. Je n'étais pas étonnée. Elle était une authentique Fabricante du Mal, une turbine à produire de la malfaisance. Voilà ce que les ténèbres nous avaient dépêché sous l'apparence d'une poupée en casque blond."
La famille s'en mêle, mais quand on parle de famille c'est celle des sorcières, celle d'Anastabotte et de sa copine Euphronie, celle d'Ursule aussi, la maman de Verte. En tout cas, l'arrivée d'un nouveau locataire dans l'immeuble particulièrement malveillant, correspond bizarrement  avec le début des problèmes. En plus, il semble être proche de Mauve...
"Il s'était fondu dans la foule, habitant comme un autre, voisin comme un autre, parent d'élève comme un autre... Rien ne permettait de le repérer, ni sabots fourchus, ni cornes pointues. Aucun doute n'était permis."

C'est bien connu, trop de personnes s'occupent de la même affaire, et c'est la cacophonie assurée. En tout cas, tout le monde s'accorde pour dire que Clorinda est victime d'une véritable chasse aux sorcières moderne fomentée par le nouvel arrivant. Il faut faire vite avant que l'immeuble ne se transforme en bûcher improvisé. Verte n'attend pas la réaction des adultes pour prendre les choses en main. Forte des indices donnés par Soufi, elle décide de régler seule le conflit, en allant à la rencontre des non-morts qui sembleraient être les responsables. Cependant, est-ce vraiment une bonne idée de se retrouver dans l'Entre-deux-Mondes?

Mauve est la suite des aventures de Verte et Pome, parus précédemment à L'Ecole des Loisirs. Marie Desplechin maintient le rythme de son intrigue avec humour et un style percutant. Au fil des pages, on se surprend à sourire à cause d'un bon mot ou une situation cocasse.
Dans cette famille pas comme les autres, on ne se supporte pas et on s'adore en même temps. Les hommes ne jouent qu'un rôle secondaire mais assez fédérateur. Seul bémol  à l'ensemble, une seconde partie un peu moins trépidante que le début.
Mauve est un petit roman fantastique bien ancré dans la réalité, une parenthèse joyeuse et menée tambour battant par des personnages qu'on ne présente plus.

A partir de 9 ans.



Je m'appelle Mina, David Almond

Ed. Folio junior, traduit de l'anglais par Diane Ménard, 320 pages, 7 euros

Les mots comme thérapie.


Ce roman est une exploration de la richesse et de la virtuosité des mots. L'intrigue est secondaire: Mina, perturbée par la mort de son père, quitte l'école et reste chez elle où sa mère lui fera l'enseignement...
Citer des phrases de ce roman serait superflu, tant l'auteur joue avec celles-ci et les mots qui les composent. Le sens propre et le sens figuré s'en donnent à cœur joie. Mina se sert d'eux comme des balises de sauvetage. Ils l'empêchent de ne pas sombrer et de considérer la vie autrement, de façon plus poétique, et plus mystique aussi.

Mina envisage l'écriture comme une forme d'Arthérapie, et tant pis si, aux yeux des autres, elle paraît vraiment étrange. Ses semblables ne l'intéressent pas; elles se les représentent souvent comme des ennemis potentiels... Dès lors, les mots ne sont-ils pas porteurs de solitude?
L'école est une prison qui empêche Mina d'utiliser l'écriture comme un réel moment de liberté. Elle n'entre pas dans le moule, et alors?

Ce roman fait la part belle à l'écriture et aux mots dans ce qu'ils ont de plus intrinsèques. Or, avec une intrigue minimaliste qui n'avance pas beaucoup, pas sûr que ce roman exalte un jeune lecteur. Dès lors, il faut davantage considérer ce livre comme une expérience de thérapie possible pour "lisser le chagrin" de la perte d'un être cher.

Assez déroutant.

A partir de 13 ans.

FRAGMENTS DE BD (8) La première guerre mondiale

 Expliquer la Grande Guerre aux plus jeunes.

 

L'Histoire de France en BD, Dominique Joly et Bruno Heitz

Ed. Casterman, février 2014, 48 pages, 12.5 euros

Comment expliquer simplement et sans oubli la Grande Guerre en partant de ses causes jusqu'à l'armistice? La force de cette BD est de s'être adaptée au jeune lecteur et d'avoir anticipé toutes les questions possibles en proposant des réponses claires et précises.
A la fois pédagogique et ludique, nous entrons dans le quotidien de cette guerre qui, au départ, (tout le monde le croyait) , ne devait durer que quelques mois au pire. Les auteurs ne se contentent pas de raconter et illustrer les combats, les tranchées, la dure vie des soldats au front, mais s'attardent aussi, sur la vie des villageois, les pressions politiques, le deuil, les blessés de guerre.
Intégrés aux planches, des vignettes pédagogiques expliquent la tenue complète du poilu, la disposition d'une tranchée ou les forces en présence.
A la fin de l'album, le lecteur trouve les dates clés, ainsi que quelques pages historiques précisant les conditions de la femme durant la guerre, ou encore les gueules cassées et les honneurs faits aux morts.

Enfin, ce qui ressort de l'ensemble c'est la volonté de donner une vision non-manichéenne de la guerre. Les auteurs ont tenté d'être le plus objectif précis, en soulignant bien que le conflit fut effectivement mondial.

Un bel album pour bien expliquer une période clé de notre Histoire.

Carnets 14-18: quatre histoires de France et d'Allemagne, Alexander Hogh et Jorg Mailliet 

Ed. Le Buveur d'encre, juin 2014, 120 pages 20 euros.


A partir de journaux intimes ou de carnets de guerre authentifiés, les auteurs retracent le vécu de quatre personnages que la Première Guerre mondiale a touchés de près ou de loin, marquant ainsi que personne ne fut réellement épargné.
A chaque fin de séquence, une bulle reprend entre guillemet une citation extraite des documents dont s'est inspiré cet album.
Pour Walter et Nessi, deux jeunes allemands, la guerre était une bonne nouvelle car on allait enfin crever l'abcès et rétablir la grandeur de l'Allemagne. Pour Walter, s'engager comme soldat était une évidence, tandis que Nessi regrettait d'être née femme. Tant pis, elle allait vivre les événements à travers les lettres de son frère parti au front. Seulement, les mois, les années passent et les certitudes s'effondrent.
Côté français, on suit Lucien, étudiant en médecine, mobilisé au combat. Il va vite devenir un soldat gradé, médecin sur le front. Les horreurs de la guerre, le manque de moyens, les cris déchirants des blessés  vont transformer cet homme et son approche de la nature humaine.
Enfin, les auteurs ont décidé de mettre en avant le témoignage de René, un petit Français de 6 ans. Comment appréhende-t-on la guerre et les privations à son âge? Son combat personnel sera de ne plus être séparé de sa grande sœur, car pendant la guerre "tout le monde cherche quelqu'un".

Ces quatre histoires ne sont pas racontées en suivant, mais en respectant une alternance dans les personnages. Qu'on soit allemand ou français, on se retrouve vite victime de la guerre. Il n'y a pas que les soldats qui souffrent, tout le monde subit.

En fin d'album, des images d'archives et un glossaire très complet permettent de mettre un visage à nos quatre héros.

Carnets 14-18 est un album à garder et à transmettre aux plus jeunes.


SILO generations (tome 3), Hugh Howey

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, trdauit de l'anglais (USA) par Laure Manceau, octobre 2014, 417 pages, 23 euros

Dernier tome de la trilogie.
TOME 1: SILO
TOME 2: SILO origines

Vivre... ailleurs.


Juliette, maire du Silo 18 a survécu au nettoyage, trouvé le Silo 17 et rencontré les survivants. Depuis son retour parmi les siens, sauver ses nouveaux amis l'obsède, au point que la découverte d'une excavatrice au fin fond du Silo lui permet d'accomplir un projet fou: creuser un tunnel entre les deux bâtiments afin de permettre l'évacuation de ses semblables.
Or, ces travaux lui valent quelques ennemis: la congrégation religieuse la croit au service du diable, tandis que les habitants du Silo 18 pensent tout bonnement que leur maire est folle. En effet, pour eux, il n'y a aucune preuve tangible qu'il existe d'autres silos autour d'eux, tous commandés par le Silo 1.
Justement, Donald, bien malade, continue de communiquer avec Juliette et Lukas afin de leur faire entrevoir la triste réalité concernant la pérennité des silos:
"Leurs jours étaient comptés. L'idée de sauver quoi que ce soit était pure folie, en particulier une vie. Aucune vie n'avait véritablement été sauvée, à aucun moment de l'histoire de l'Humanité. Les vies étaient, tout au plus, prolongées. Tout avait une fin."

Ainsi on apprend que l'ambition de Thurman était non pas de garantir la survie de l’échantillon de l'Humanité après une guerre totale, mais bel et bien de recommencer une civilisation, choisie simplement par un simple tirage au sort de l'ordinateur du Silo 1, condamnant alors les autres à être exterminés. Juliette, en mettant les renseignements dont elle dispose bout à bout, comprend et entrevoit l'idée que leur avenir se joue sûrement à l'extérieur, vers cet au-delà perçu par les drones, où le ciel est bleu, et l'herbe d'un vert flamboyant.
Comment sauver le Silo 18 d'une destruction programmée et persuader les autres qu'il faut se tourner vers un monde qu'on croit empoisonné?

Hugh Howey conclut sa trilogie par un tome 3 qui se veut être la suite du tome 1. Les problématiques amorcées obtiennent des réponses, et chaque personnage gagne en épaisseur. Juliette incarne à elle-seule "le Berger", celle qui guide son peuple vers un autre avenir possible, même si cela ne se fait pas sans écueils. C'est son rapport avec "la bête" qui l'a vu naître et exister, qui lui permet de mieux appréhender le tournant décisif qui se prépare:
"Elle avait consacré la majeure partie de sa vie à faire tenir ce silo, à le faire marcher. Et le silo le lui rendait bien: il emplissait ses poumons d'air, permettant les récoltes, veillait au cycle de la vie et de la mort. Ils étaient responsables l'un de l'autre."

Silo Generations explique finalement toute la difficulté d'un peuple, habitué au confinement, à se tourner vers l'espace et l'inconnu. Le projet fou du sénateur Thurman, élaboré au dans les années 2050, arrive à un point de rupture, car son concepteur avait oublié un détail essentiel et non négligeable:  l'homme a besoin de comprendre et de savoir d'où il vient.

Ce tome 3 se concentre sur trois silos: le 18, le 17 et le 1, et met ainsi un terme à l'isolement et l'individualité de chacun.

En écrivant Silo, Hugh Howey avait la perspective d'écrire LE roman de science-fiction qu'il rêvait de trouver en librairie. Sa trilogie est une réussite du genre, de par son caractère original et la cohérence de l'ensemble. On ne peut que saluer l'imagination de cet auteur qui a su ajouter une belle référence au catalogue du genre.