Richard Russo, miroir de l'Amérique

Richard Russo est l’écrivain des « petites gens », de ces américains moyens qui sont nés, ont grandi et vivent encore dans la même bourgade. Leur équilibre dépend étroitement de la bonne santé économique de leur ville. 
Ces « Working Class Heroes » subissent de plein fouet l’essor des galeries marchandes énormes implantées aux périphéries, et tentent, tant bien que mal, d’éviter l’asphyxie en s’ouvrant vers d’autres possibilités familiales et/ou professionnelles. 
Pour Russo, « les personnes sont indissociables de leur environnement », prônant une thématique instaurée par Charles Dickens. Ainsi, « les décors façonnent les âmes », que ce soit Miles Ruby dans Le déclin de l’empire Whiting (10/18, 2002, Prix Pulitzer et roman de l’année du New-York Times), Sully dans Un homme presque parfait (10/18, 2003), ou encore Jack Griffin dans les Sortilèges du Cap Cod (Quai Voltaire, 2010), ils ont en commun d’incarner des anti-héros, des anonymes perdus dans leur ville natale, se débattant avec des problèmes biens connus de leurs lecteurs, et à tel point transparents qu’on doute au départ de leurs qualités intrinsèques ! 
Et pourtant, la magie opère, car Richard Russo crée des personnages foncièrement bons qui, parfois, sous des dehors « abrupts », possèdent un cœur d’or. Dès lors, on suit avec plaisir ces « héros malgré eux » décrits à un tournant de leur vie « banale » : la retraite, un mariage à bout de souffle, un décès, entourés de personnages secondaires attachants et tout aussi savoureux. Par exemple, Jack Griffin subit une mère un brin hystérique, acharnée du téléphone, et y crachant son cynisme à longueur de journées :
« lui rabattre son caquet reviendrait à tenter d’enfermer un chat dans un sac : il restait toujours une patte dehors et on n’en sortait jamais indemne ».
Cependant, on ne sombre jamais dans « l’auto thérapie » grâce à une véritable richesse des dialogues permettant d’oublier la transparence de départ des personnages. Les « si j’avais su », « si j’avais fait comme cela » pimentent le récit et ouvrent la voie vers un autre champ de possibilités. Certes, le passé est omniprésent, mais il n’enterre pas complètement les perspectives d’avenir. De ce concept, revient une phrase de Gatsby le Magnifique : « mais c’est ainsi que nous avançons luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé ».

Enfin, Richard Russo est un adepte du roman fleuve. Il prend son temps pour expliquer les rapports humains et les situer dans le contexte économique et social de l’époque. Alors que d’autres s’y sont cassé les dents (Freedom de Jonathan Franzen est un exemple parmi d’autres), Richard Russo mérite le titre (s’il existait en littérature !) de  pathologiste du coeur  pour décrire les sentiments, les atmosphères, les contextes sociaux de la classe moyenne américaine. 
Et ces villes du Maine (Etat cher à l’auteur) imaginaires mais tellement vraies sont toujours debout et abritent des « pépites » d’humanité regroupées dans les cafés aux murs chargés de souvenirs, ou dans les restaurants typiques aux cuirs usés des visites de plusieurs générations. Et c’est dans ce contexte qu’est réédité Mohawk (Quai Voltaire, septembre 2011, 436 pages), premier roman de l’auteur, écrit en 1986, et pourtant si actuel.

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