REGARDS CROISES (10) La nuit a dévoré le monde, Pit Argamen (Martin Page)

Ed. J'ai lu, août 2014, 192 pages, 6.5 euros


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


"Je suis une légende"


Antoine Verney est écrivain. Certains le qualifieraient même d'"écrivaillon" car il écrit des romans à l'eau de rose pour une obscure maison d'édition afin de pouvoir survivre. De ce fait, il a une tendance au repli sur soi, à la déprime, à l'impossibilité de croire qu'un jour viendra où il écrira un "vrai" livre accepté par une grande maison d'édition et salué par la critique.
A une soirée chez une amie mondaine, il se soûle au point de sombrer dans une pièce de l'appartement. Or, quand il se réveille, la gueule de bois est plutôt inédite: il y a du sang sur les murs, git çà et là des cadavres démembrés, et dehors, depuis le balcon, c'est plutôt l'anarchie:
"Je me suis avancé sur le balcon avec précaution. Des gens couraient. Le boulevard de Clichy était plein de voitures accidentées. Entre ces voitures, des hommes mangeaient d'autres hommes. Ils leur arrachaient des bouts de chair avec les dents, ils les démembraient et plongeaient leurs doigts dans leurs entrailles. Ils les dévoraient."
Cette réalité, à premier coup est impossible, digne d'un épisode de Walking Dead, la série à zombies. Mais, très vite, le jeune homme comprend qu'il  ne rêve pas. Alors, il s'organise, se replie dans l'appartement de son amie. Il se barricade après avoir récupéré tout ce qu'il pouvait chez les voisins. Enfin, une fois en sécurité, il observe ce qui se passe à l'extérieur, afin de tout retranscrire pour d'éventuelles générations futures.
"Un nouveau monde commence. Une nouvelle Amérique est née, et nous en sommes les Indiens."

Au fil des jours, la problématique zombie devient secondaire. Ces créatures font maintenant partie du paysage quotidien. Pour Antoine, c'est la solitude et l'isolement les réelles menaces, car, s'il n'est pas vigilant, il risque de sombrer dans la folie, même s'il faut être un peu fou pour survivre à l'extérieur:
"La folie est un outil, c'est mon char d'assaut. Je m'y réfugie pour faire barrage à la folie du monde."
C'est pourquoi ses souvenirs constituent le véritable barrage contre le désir de disparaître à son tour:
"Voilà mon armée: des souvenirs vivaces pour lutter contre la mort qui refuse de mourir."

Puisque l'Humanité a changé de visage, Antoine décide de l'étudier. Finalement, il pense que la pandémie mondiale est une véritable démocratie réelle puisqu'elle touche les êtres humains sans distinction de race, de classe, d'âge. Et puis, les zombies sont un modèle de persévérance: ils ne lâchent jamais rien en venant une fois par jour en bas de son immeuble. A force de les observer, il en vient à suggérer qu'ils incarnent une nouvelle forme de beauté; ils sont devenus la norme et lui l'incarnation de la laideur. De ce fait, pourquoi continuer à les tuer de temps en temps comme il le fait depuis le début de son cauchemar?
"J'ai toujours su que les gens étaient des monstres. Alors qu'ils soient aujourd'hui des zombies, ça n'est qu'une confrmation. La métaphore s'est incarnée. Et je suis bien décidée à vendre cher ma peau."
Pourtant,  Antoine n'est pas véritablement seul. La rencontre avec son pendant féminin va adoucir quelques certitudes qu'il s'était forgées, et briser son isolement.

L'auteur avoue que Pit Argamen est "la part punk, violente, en colère, et idéaliste" de Martin Page. Par le biais de ce roman, Martin Page fait la part belle à la littérature de genre et loue ces récits qui ont bercés sa jeunesse:
"Les livres d'horreur sont les vrais réalistes (...) Ils nous renseignent davantage sur la nature humaine que n'importe quel livre naturellement plat et ennuyeux."
Antoine, l'écrivain romantique, clown à l'hôpital Necker, est un sérieux défenseur de la littérature de genre. Selon lui, elle "parle à ceux qui ne font pas partie des élites. C'est un moyen de faire passer des choses en contrebande."
Maintenant que le monde tel qu'il fonctionnait n'existe plus et qu'une nouvelle Humanité est en marche, "l'ancienne littérature sérieuse est aujourd'hui la nouvelle littérature de gare, la littérature pleine d'imagination étonnante et excessive."
En remplissant ses carnets, Antoine réinvente la littérature. Il en est l'unique porte parole désormais. En écrivant, les zombies disparaissent au profit d'une nouvelle réalité couchée sur le papier:
"L'encre sur ma page me sauve, j'en aime l'odeur, j'aime les tâches qu'elle fait sur mes doigts, c'est le contraire du sang."

Comme le héros de Richard Matheson, Robert Neville, Antoine peut affirmer maintenant: "je suis une légende" car il est devenu le cas isolé de la nouvelle société émergente, le symbole d'un passé révolu, celui qu'on craint car il est différent.


Une réussite... du genre!

L'article de Christine Bini:  http://christinebini.blogspot.fr/2014/10/regards-croises-10-la-nuit-devore-le.html

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro