Palladium, Boris Razon

Ed. Le livre de poche, août 2014, 408 pages, 7.6 euros.

Une tempête sous un crâne


"J'ai pénétré la zone interdite il y a vingt neuf jours. J'ai passé vingt neuf jours à traverser les enfers. Et pour mon malheur, tout ici est vrai."

Boris Razon est le patron du Monde.fr. Tout va pour le mieux dans sa vie professionnelle et affective, si ce n'est ce mal de dos récurrent et ces fourmillements dans les extrémités. Certes, il en parle à son entourage, sa sœur, médecin, l'ausculte, mais il n'y a aucun signe d'une infection grave, d'une amorce de maladie typique ou atypique. Et puis, Boris, lui-même l'avoue, est un peu hypocondriaque...

Sauf que, lorsqu'on se retrouve aux Urgences de la Pitié Salpêtrière, incapable de gérer son corps, incarnation terrifiante de l'expression "homme-légume", l'hypocondrie s'efface et la panique s'installe. Panique de la petite amie Caroline, des parents, du personnel hospitalier qui sont pour le moment incapables de donner un nom au syndrome. Boris est dans le coma, mais comme beaucoup de comateux, son esprit n'est pas atteint: il entend ce qui se passe autour de lui, des bribes de conversation, des mots, parfois perçus comme une menace ou un apaisement. A ce stade de ce récit autobiographique, le sujet du livre me rappelle celui de Jean-Dominique Bauby, Le scaphandre et le papillon (Robert Laffont,1997) jadis rédacteur en chef de Elle, et atteint du Locked-in syndrome.

Pourtant, après de nombreuses analyses rapportées dans la narration telles des bouteilles à la mer, Boris Razon est atteint de la maladie de Guilain Barré atypique ou méningo-polyradiculonévrite sans toutefois en avoir localisé la cause.
Dès lors, la vie de l'auteur se réduit à une vie spirituelle, dans le labyrinthe de son esprit, dans les hallucinations. Le lecteur suit donc les aventures de "l'homme poulpe" transformé en "homme oiseau", aventures quasi surréalistes, conglomérat de souvenirs, d'échos de ce qu'il entend autour de lui, et de visions hallucinées. Là, le temps n'a plus de prise, les jours et les nuits se confondent, mais surtout, il vit, il bouge, il aime:
"Car le temps, celui après lequel tu cours chaque jour n'existe pas. Quand on ne sent plus rien, ni l'air sur sa peau, ni la vie à l'intérieur, les jours sont des secondes. La vie n'a plus de rythme."
Ce récit halluciné et hallucinatoire a parfois des accents de Maupassant lorsque l'auteur se demande s'il devient fou. sa maladie, qu'il appelle "métamorphose" n'aura pas raison entièrement de lui, même si son corps n'est que douleur:
"Je ne suis qu'un pauvre malade, un jeune homme qui s'invente une épopée pour ne pas sombrer dans la folie."
La présence des siens, de Caroline, les rituels infirmiers sont autant de preuves que la vie continue. Boris Razon a besoin de souffrir, signe pour lui qu'il est en vie et que ses nerfs ne sont pas complètement morts:
"Je crois que la douleur est une histoire. Les miennes, de douleurs, sont longues et profondes. Leur trajet est inscrit dans mon corps, elles suivent le chemin de mes nerfs."

Enfin, la troisième partie  est un retour aux sensations, à l'éveil puis à la prise de conscience. Les voix "qui résonnaient dans l'immensité du ciel" sont à nouveau des corps qu'il distingue. L'auteur, après six mois de coma, renaît à nouveau.

Palladium est un récit autobiographique dans le quel le lecteur est un confident qu'on interpelle souvent:
 « Nous arrivons à la fin maintenant, alors ne me laisse pas tomber. Je ne te demande pas de croire aux forces de l’esprit, à notre capacité à entrevoir l’avenir. Je te propose de sentir l’animal qui sommeille en nous. J’ai été le théâtre d’un combat sans merci. Sous mes yeux, la vie et la mort n’ont cessé d’en découdre et je les ai vues. Chacune des deux était en moi. Je suis le fruit de ce combat et je voulais en garder une trace. Ce livre est notre palladium ».
On sort secoué(e) de cette lecture qui nous invite finalement à relativiser nos bobos du quotidiens.  Il faut à la fois envisager cet ouvrage comme un témoignage, un récit fantastique et une ode à la vie, que coûte que coûte.

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