Maudits, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, octobre 2014, 811 pages, 25 euros.

"Le diable n'a pas de nom, et pas de visage."


En juin 1905, et ce pendant quatorze mois, la tranquille ville de Princeton, New-Jersey, va être le théâtre d'événements surnaturels qui vont toucher une des familles les plus illustres, les Slade. Ceux qui les auront côtoyés de près comme de loin seront les témoins infortunés ou les acteurs soumis de ce que l'histoire locale connaît sous le nom de la Malédiction de Crosswick, et que certains médecins de renom expliqueront comme "un phénomène exceptionnel d'hystérie collective dont la panique aux serpents du séminaire de Rocky Hill aurait été un préliminaire."
Par un incroyable tour de force littéraire, Joyce Carol Oates va mélanger des faits historiques et fictionnels pour offrir au lecteur un roman qu'on peut qualifier de gothique, ainsi qu'un roman social, en dressant un large état des lieux de la société américaine du début du vingtième siècle.

Même si le mot diable est très peu nommé, le lecteur averti comprendra très vite qu'il s'agit bel et bien d'une créature maléfique à l'origine de la  malédiction. Dans les landes qui entourent Princeton, elle "a posé" son Royaume des marécages dans lequel s'y déroulent les pires orgies et fêtes décadentes. Mais, pour attirer la très bonne société princetonienne, il faut se fondre dans la masse. Alors, sous les traits de l'avocat Axson Mayte, "à la séduction arrogante des sudistes" selon les unes, "homme trapu aux traits batraciens, aux yeux couleur d'eau sale" selon les autres qui n'hésitent pas à le comparer au Golem de la religion hébraïque, il va entrer en scène "de la façon la plus spectaculaire" le jour du mariage d'Annabel Slade, petite fille de Winslow Slade, homme d'église respecté, ancien président du Colllege de Princeton.

"Car le diable a le pouvoir de nous tourmenter et de nous terrifier en nous faisant douter si nous sommes sous son emprise ou simplement le jouet de fantasmes puérils".
L'enlèvement d'Annabel le jour de ses noces est le point de départ d'événements inexplicables qui vont décimer cette grande famille.
Justement, pour contredire la théorie selon laquelle l'hystérie collective aurait gagné les gens les plus respectables, le narrateur qui se dit historien, va récolter, compulser et déchiffrer tous les documents de l'époque pour reconstituer point par point les faits, mais aussi, on le saura plus tard, pour reconstituer la vérité par rapport à sa naissance pour le moins extraordinaire.

Pourtant, il n'y a pas que les Slade qui sont touchés par la malédiction. Tout le petit monde aristocratique qui gravite autour d'eux sont en proie aux hallucinations, comportements inquiétants, furieuses envies de tuer ou copuler, moments d'absence. Ainsi, on retrouve parmi eux des personnages ayant réellement existé tel  Grover Cleveland, ancien président des Etats-Unis, et Woodrow Wilson, futur Président aussi et dirigeant de l'université de Princeton au moment des faits.
Paradoxalement, cette petite société ne met pas de mots aux phénomènes dont elle est victime alors qu'elle qualifie d'"indicible" ce qui leur semble tabou comme le plaisir féminin, l'homosexualité et autres sujets qualifiés de honteux en 1905...

Annabel Slade n'est que la première victime du diable. Suivront Oriana, Josiah et Todd Slade, puis ce qu'on peut qualifier de "victimes collatérales", innocentes victimes des coups de folie de leur conjoint, telle Adélaïde Burr tuée à coup de pales de ventilateur...

Tout au long de ces 811 pages, Joyce Carol Oates joue avec nos nerfs. Son récit ressemble à une enquête historique entrecoupée d'une vaste étude de mœurs dans laquelle, là aussi, ses personnages sont touchés de près ou de loin par la Malédiction. Ainsi, le militant socialiste Upton Sinclair, auteur de La Jungle, voit de drôles de choses dans la lande, et son épouse Meta semble changée depuis une longue promenade en solitaire. Que dire aussi de Jack London qui, après un meeting socialiste, se régale d'un sandwich cannibale, le mets servi aux Maudits à l'intérieur du Royaume des marécages?
Dès lors, la part historique glisse vers la part fictionnelle du récit; les contours deviennent flous, des voix venues de nulle part se font entendre et harcèlent les personnages, telle "une meute de chiens de l'enfer, lancée à [leurs] trousses". 
Comment combattre cette poussée diabolique? L'honorable professeur Van Dyck, lui-même victime, pense que seule "une stratégie de rationalité" viendra à bout de ces phénomènes surnaturels. Pourtant, seule une partie de dames pour le moins insolite entre le Malin et un enfant décidera de l'avenir de cette communauté dévastée par le Mal.


L'écrivain s'amuse pour notre plus grand plaisir de lecteur. Certes, les deux cents premières pages pourront paraître fastidieuses par l'abondance des personnages mis en place et la multiplicité des supports dont use le narrateur pour l'avancée de son enquête. Dans ce cas, la situation initiale se révèle finalement flamboyante et la promesse d'une suite de roman on ne peut plus passionnante.
Maudits est un roman ample et ambitieux. Il est un véritable tour de force littéraire car il ose insérer dans le genre gothique des personnages réels dont les carrières sont aiguillées de près ou de loin par les forces surnaturelles qui sévissent sur Princeton.
Maudits se lit à petite dose pour en reculer la fin, convaincu à sa lecture de lire un des meilleurs romans de Oates.

A lire, à relire, à partager.