Le fils, Philipp Meyer

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (USA) par Sarah Gurcel, août 2014, 688 pages, 23.49 euros

"Il y a ceux qui sont nés pour être chasseurs et ceux qui sont nés pour être chassés."


Les McCullough, en 2012, sont une famille qui compte, non seulement dans leur fief du Texas mais aussi en bourse. Leur fortune s'est faite à partir d'un simple gisement pétrolier découvert sur leurs terres au début du siècle. Mais derrière la façade de l'immense maison blanche aux colonnades qui trône au milieu de la propriété familiale, bien des sacrifices, des renoncements et du sang versé ont été nécessaires pour bâtir cet empire.
Dès le début du roman, on sait qu'on aborde une saga. Philipp Meyer a jugé bon (et il a eu raison) de joindre un arbre généalogique pour se repérer. Pourtant, le récit, qui se veut polyphonique, se réduit à trois voix, ô combien emblématiques: celle d'Eli, le patriarche centenaire, surnommé le Colonel, dont la particularité est d'avoir vécu quelques années avec le peuple Comanche; celle de Peter, son fils, celui dont l'empathie et le désir de justice vont entraîner le rejet des siens; et enfin Jeanne Anne, sa petite fille, héritière de la fortune, désormais âgée de quatre-vingt six ans.
Jeanne Anne incarne l'assurance et la suffisance propres aux McCullough, cette certitude d'avoir toujours agi dans l'intérêt familial et celui des affaires. Elle tient ce trait de caractère de son arrière grand-père, le Colonel, dont la vie indienne a laissé en lui des traces indélébiles, et, aux yeux des autres, une prestance rare qui fait qu'on disait de lui qu'"il est un revolver qui tient le monde en joue". Pour la vieille dame, le pétrole, les affaires, l'argent, c'est toute sa vie:
"Elle avait bien agi. Créé quelque chose à partir de rien. L'espérance de vie avait doublé; sans pétrole, impossible d'aller à l'hôpital, d'acheminer la nourriture jusqu'aux magasins, sans parler des tracteurs qui ne quitteraient pas la grange. Elle puisait dans le sol quelque chose qui ne servait à rien et le ramenait à la surface, à la lumière, où il prenait du sens. C'était une forme de création. C'était toute sa vie."
La force de caractère est le maître mot des McCullough. Il ne faut jamais regarder en arrière, ne jamais regretter ses actes, même s'ils sont honteux. Et c'est pour cela que Peter est un paria. Il a osé se retourner sur les actions passées; il a osé remettre en cause les agissements familiaux. En 1915, le Texas est encore une terre à prendre, les Mexicains s'y sont installés, et comme les Blancs, ils y élèvent du bétail. La famille Garcia est une de celles-ci. Mais quand le bétail s'est mis à disparaître, l'occasion était trop bonne pour "les vrais américains" de faire payer à leur ami basané qu'il n'était pas le bienvenu, et se réapproprier les terres. De cette soirée à feu et à sang qui a vue l'extermination d'une famille complète, Peter ne peut se résoudre à l'oublier:
"Je ne peux pas m'empêcher d'avoir de l'empathie pour les Mexicains. Leurs voisins blancs les considèrent à peu près comme des coyotes qui seraient nés sous forme humaine, et c'est en coyotes qu'on les traite encore quand ils meurent. Mon réflexe est de les soutenir, et pour ça ils me méprisent."
Ils, se sont ses frères et son père, Eli, alias le Colonel, que Peter compare à un animal car "libre de toute mauvaise conscience."
La Casa Mayor des Garcia détruite, les terres spoliées, les corps enterrés à la va vite que le fils McCullough entretient en cachette...

Au fil de la lecture, on sent bien que Eli McCullough a laissé une empreinte indélébile, même après sa disparition. Ce patriarche, pourtant, n'est pas dénué de toute humanité. Sa rudesse de caractère, il la doit à un traumatisme adolescent et à trois années vécues en tribu Comanche. C'est parce que sa famille adoptive disparaît après un raid des Yankees, qu'Eli, fils adoptif de Toshaway et appelé Tiehteti en langue indienne, décide de revenir auprès des Texans comme Ranger. Sa devise est simple:
"Il faut aimer les autres plus que soi, sinon c'est la destruction assurée, qu'elle vienne de l'intérieur ou de l'extérieur."
Cette réflexion lui a valu de survivre non seulement en milieu hostile, mais aussi de s'adapter aux autres pour réussir. D'ailleurs, Jeanne Anne, sans le savoir vraiment, est l'incarnation elle aussi de cette devise comanche.

Ceux qui croient qu'ils vont lire un western, se trompent. Le fils est à classer dans les sagas familiales sans posséder pour autant la touche mélodramatique et romantique propres à ce genre de roman. A la place, on y trouve une force et une puissance de narration qui creusent jusqu'aux racines familiales pour faire deviner la faille. Et cette faille, c'est le fils, Peter McCullough, dont les agissements à l'encontre du bien être des siens, aura des répercussions sur les générations suivantes, et fera trembler l'empire boursier qu'est devenue la petite exploitation pétrolière de feu Eli.
Sarah Gurcel nous livre une traduction fluide, apprivoisant le souffle épique de certains passages, ainsi que les états d'âmes des protagonistes.
Le fils est donc un roman à part, intense, documenté et assez complet; seule la fin laissera perplexe le lecteur enthousiaste.

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