Le blues des petites villes, Fanny Chiarello

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Medium, octobre 2014, 204 pages, 15 euros


 "Auprès de Rébecca, le plus beau des rêves est un dessin de maternelle."

 


"C'est compliqué. Je suis un être paradoxal" dit Sidonie pour se décrire. La jeune fille de troisième est avant tout une solitaire qui se démarque des autres par ses chaussures rouges, mais en même temps, elle aimerait tant avoir une meilleure amie! Or, son amitié fait peur aux autres filles de son âge, à cause de son côté exclusif et parfois excessif. Alors Sidonie préfère être seule que mal accompagnée, partageant ses opinions et ses préférences avec elle-même.
Le samedi après-midi, c'est la promenade sur le terril voisin de chez elle. Son rêve, ce serait d'aller dans la grande ville (on reconnaîtra Lille) où son frère aîné y poursuit ses études. En attendant, elle passe le temps en crapahutant tout en déclamant des vers de Baudelaire. Seulement, cette fois-ci, sa solitude est rompue par une nouvelle venue, une connaissance du collège, Rébecca. Elle, ce ne sont pas ses chaussures qui la démarquent des autres, mais sa guitare et le fait qu'elle passe son temps à graver sur les tables les noms des stars du blues. Sidonie n'hésite pas à dire de Rébecca qu'elle est "atypique, plus radicale que moi". Pourtant, elles ont quelques points communs:
"Nous sommes après tout les deux seules élèves de la classe qui ne pourraient pas poser pour un magazine de mode ou de musique pop, et les seules à porter des prénoms d'un autre siècle."

Entre les deux, le courant ne passe pas trop bien. Rébecca est d'un naturel doux; elle s'accroche à Sidonie sans pour autant la coller, mais cette dernière y voit une forme d'intrusion dans sa bulle privée au point de considérer cette attention comme une forme d'agression. Or, Sidonie ne va pas bien, ne se sent pas bien:
"Mon mal être est plus profond, mais consulter un psy me serait inutile puisque mon spleen est une maladie orpheline. Je reste en retrait semblable à une gomme en forme de cœur tombée sous un radiateur dès la rentrée des classes, hors d'atteinte."
Heureusement, son allergie aux arachides lui permet de temps en temps d'attirer l'attention sur sa petite personne...

C'est justement après une crise qui s'est terminée à l'hôpital, que Sidonie se rend compte que Rébecca doit avoir une place dans sa vie, et rejeter son amitié ne sert à rien. En effet, il est temps que Sidonie admette ses sentiments, il est temps qu'elle comprenne enfin que Rébecca est sa "sangsue. [Son] double poulpe."
"Mais, aujourd'hui, sa force devient ma coquille, son décalage m'assure qu'elle comprend le mien, et son dédain me fait un bouclier contre le monde."

Désormais un couple fusionnel, les deux jeunes filles n'appréhendent pourtant pas de la  même façon le regard de l'autre. Autant pour Rébecca il existe mais elle n'y prête pas attention, autant pour Sidonie il est source d'une colère, souvent mal ciblée, qui "déborde comme si elle allait ensevelir le monde."
En plus, il faut gérer les parents, le lycée, bref donner des gages de normalité:
"Ce que je déteste à propos de la normalité, c'est qu'elle nous oblige à porter des étiquettes, et en plus des étiquettes que les autres ont choisies pour nous."
Fragile, sensible, à fleur de peau, Sidonie craque.

Fanny Chiarello aborde le thème de l'homosexualité en adoptant deux approches différentes: celle de la jeune fille qui assume parfaitement et envisage sereinement l'avenir, et celle de l'adolescente déjà en colère contre les autres, et dont la prise de conscience de sa préférence ne se fait pas sans heurt. Heureusement, Sidonie et Rébecca se complètent. L'une écrit son mal être dans des poèmes, l'autre s'apaise en écoutant du blues.
Le blues des petites villes est un roman ado éminemment contemporain, une bouffée d'oxygène pour les jeunes qui se sentent exclus des normes imposées, qui ne portent aucune des étiquettes bien-pensantes leur permettant d'être "normaux" aux yeux des autres.
L'amour que se porte Rébecca et Sidonie est désespérément normal finalement au point qu'il ne faut que la méchanceté des adolescents pour leur faire croire qu'il est différent.
Les deux cents pages se lisent d'une traite car le récit est servi par une narration fluide, des dialogues percutants,pimentés çà et là de petites réflexions bien senties et d'un humour corrosif.

A lire et à partager.

A partir de 13 ans.

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