La ville de la pluie et la femme sans nom, Edith Soonckindt

Ed. Maëlstrom, août 2014, 32 pages, 3 euros.

Bruxelles, le royaume des pluies.


Que connaît-on de Bruxelles? La capitale de la Belgique est en fait méconnue. L'étranger quelque peu instruit sait qu'on peut y visiter l'Atomium, vestige de l'exposition universelle de 1958, ainsi que ses grandes places pavées. Or, au delà de ces poncifs, Bruxelles est avant tout, pour ceux qui y vivent, la ville de la pluie, celle qui retient en soi les rêves de grandeur et de fuite. Ceux qui arpentent ses trottoirs mouillés rêvent d'autre chose mais se sentent aussi irrémédiablement attachés aux rues aux noms insolites, aux bâtiments de briques rouges, notes de couleurs dans cet univers dominé par le gris.
"Ici c'était le gris, dans la Ville de la Pluie.
Des taches de brique rouge, ici, là (comme là-ba) mais juste des taches, l'idée maîtresse, la trame maîtresse, c'était le gris."
Justement qu'est-ce "là-bas" tant rêvé et fantasmé? Il se situe juste de l'autre côté, un océan séparant les deux endroits. Il s'agit de l'Amérique, le pays où tout est surdimensionné, où tout est toujours trop grand. Quelques expatriés sont venus vivre à Bruxelles, croyant que la situation ne serait que pour quelques temps, puis pour longtemps:
"Donc l'on est venue habiter ici qui autrefois était là bas.
les "hasards" de l'existence."
Au départ, comme tout est nouveau, la moindre découverte est source de joie. Seulement après, le gris de la pluie s'installe dans les cœurs, le temps passe, et la joie de la découverte s'efface.
"Ici, dans la Ville de la Pluie, ce qui est pratique, c'est que lorsqu'on y pleure, cela se remarque moins, eau et larmes confondues, qui sait alors ce qui est quoi?"
Le passant vieillit et avec lui la capitale "même s'ils tentent de l'embellir à coups d'échafaudages." Au moins vieillir présente l’avantage de l'amnésie de tout mais surtout des regrets et des "si j'avais su..."
A force, l'Amérique devient un rêve inaccessible, notre "faille intérieure". Dès lors, vaut-il mieux mourir ou devenir fou, en portant "l'absence à soi"? Cela permettrait au moins de renouer avec ses vieux rêves...
Dans ce petit texte, Edith Soonckindt aborde les thèmes de la nostalgie, du temps qui passe et de la mort. La configuration même de Bruxelles appelle à ce genre de réflexions, son climat et ses couleurs favorisent les tristes élans du cœur. Mais, à travers les gouttes de pluie on entrevoit les lumières des cafés, indices qu'il existe une vie colorée et douillette à l'intérieur.


Ed. Maëlstrom, juin 2012, 25 pages, 3 euros

Dans ce texte choral, trois voix dominent: une femme qui erre dans les rues de Bruxelles à la recherche de son enfant mort, un homme qui l'a connue jadis et est resté dans son pays chaud, et enfin la ville elle-même, lieu de tous les possibles et des tous les abandons.
"Je suis la femme à l'abandon
Dans la ville du même nom."
Personne ne sait qui elle est, n'ose l'aborder ou l'aider. Tout juste sait-on qu'elle se sent attachée au Royaume des pluies:
"Cette ville du nord est ainsi parfaite.
L'on aime à s'y perdre; l'on aime à s'y oublier.
L'on voudrait tenter d'y vivre.
Mais mon enfant mort est un poids que je ne peux nier."
La nuit, elle erre dans les rues détrempées à la recherche de son identité, mais aussi du Collectionneur de larmes qui pourra sûrement l'aider:
"Aujourd'hui je ne sais pas, je ne sais plus comment, comment je m'appelle, seule la nuit est digne de me reconnaître, tandis que je m'en vais au loin."
Or, "un nom est la forme plurielle d'une identité". La femme existe bien, elle se sent vivante lorsqu’elle se promène la nuit,"royaume des morts et des squelettes et des cadavres".
De toute façon, aucune chance de rejoindre son pays de sable chaud, car un ciel couvercle fait de la pluie une "ville qui pleure".
Bruxelles n'est jamais nommée. Elle incarne "la ville du soleil défait" aux murs de briques rouges. C'est "un royaume sans nom, un royaume sans vie" qui accueille en son sein les âmes perdues. A travers les gouttes d'eau, résonnent les paroles de l'homme qui crie, qui appelle celle qui l'a abandonnée, mais ses paroles se perdent, sonnent creux.
Edith Soonckindt rend hommage à ceux qui n'ont pas de nom et peuplent "la ville béante". Ce sont ceux que les passants ne voient pas, ne voient plus ou ne veulent pas voir. Pourtant, ils ont eu un passé, une vie. Seule la petite fille au murmure lancinant leur rappelle qu'ils ont existé jadis.
Pour bien comprendre le texte, il suffit de lire indépendamment les trois voix du récit et se laisser porter par la poésie des mots.



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