Anatomie d'une nuit, Anna Kim

Ed. Jacqueline Chambon (Actes Sud), traduit de l'allemand par Marie-Claude Auger, octobre 2014, 316 pages, 22.5 euros.

Au pays des extrêmes...


"L'épidémie atteignit son paroxysme à la fin de l'été, au seuil de l'automne. Les onze suicides se déroulèrent en l'espace de cinq heures, dans la nuit du vendredi au samedi, sans mise en garde, sans signe avant-coureur, sans concertation. La mort se propagea comme une épidémie, les victimes semblant s'être contaminées par un simple effleurement ou un regard - après coup, on parla d'une maladie."
De ce fait divers réel survenu en 2008, Anna Kim en tire un roman d'une profondeur exemplaire, en tentant de trouver du sens à un événement  que les médias et les services sociaux n'avaient que "superficiellement observés", surtout qu'il a eu lieu sur une terre isolée, extrême, territoire perdue du Danemark, le Groënland.
L'action se situe donc dans la ville fictive (mais ô combien vraisemblable) d'Amarâk, capitale située à l'est de l'île. Le lecteur plonge dans l'intimité de chacun. A Amarâk, tout le monde se connaît, certains s'évitent, mais chacun est venu dans ce bout du monde pour y recommencer quelque chose, croyant que ce lieu était une promesse:
"Ce n'est pas un village, ni une ville, c'est plutôt un repère territorial. Tout ce qui a été édifié par l'homme l' a été uniquement pour une période transitoire qui n'a jamais pris fin, si bien que les frontières de la ville sont omniprésentes."
Impossible donc de s'isoler des autres à moins de partir vers les fjords ou les terres glacées. Pourtant, les sentiments de solitude et d'exclusion sont omniprésents. Tout le monde en souffre, sans plus savoir pour autant l'origine de ce mal. Alors, on tente de vivre au jour le jour en donnant un semblant de sens à son existence:
"Lorsqu'on arrive à Amarâk, le souvenir commence à se tarir et on oublie peu à peu comment on est arrivé là et qu'on y est arrivé un jour, oui, on commence à oublier comment c'était quand on est arrivé, et l'on croit ne ses souvenir d'aucun autre endroit qu'Amarâk. (...) Et c'est ainsi que s'instaure une forme d'oubli qui fait définitivement du bout du monde ce qu'il est: la fin."
Dès lors, la promesse d'un rebond, d'un renouveau s'étiole peu à peu pour laisser un vide béant, une prise de conscience d'une vacuité de l'existence telle que celui qui en souffre ne trouve aucune solution pour y remédier. La géographie locale, le climat et la noirceur de la nuit "obscurcissent les âmes". La nuit, les habitants tentent de retrouver un semblant d'anonymat, ou s'abrutissent d'alcool devant l'entrée de l'unique boite de nuit. Amarâk, la nuit, est un no man's land:
"La nuit seule tolère ce qui est à l'écart, le solitaire, la nuit est un refuge pour les apatrides, un no man's land infiniment vaste, avec des cachettes dans lesquelles l'homme n'est pas déformé, assimilé, ou quiconque qui cherche un contact est bienvenu."

 L'auteure fait rentrer le lecteur dans l'intimité de ces onze personnes qui, en l'espace de cinq heures, ont décidé de mettre fin à leur vie. Très vite, on se rend compte que ces gens sont liés: ils se sont croisés, ou ils se sont connus jadis mais s'évitent désormais, bref le lien est évident. Chacun porte le fardeau d'un secret trop lourd, que l'exil loin du Danemark n'a pas suffit à alléger. De ce fait, la rue unique d'Amarâk, ses entrepôts, ses chalets ou ses bâtiments en tôle ondulée deviennent la preuve évidente que la fin aura lieu à cet endroit:
"Au bout du monde, il est normal que toutes les fins convergent, et il est naturel que cela se produise pendant la nuit car à Amarâk, les nuits sont des conclusions, elles sont les points auquel l'inévitable admet sa fatalité et s'y soumet parce que l'obscurité est sans appel mais aussi réconfortante."

Anna Kim a construit son roman en cinq parties, chacune correspondant à une heure de la nuit durant laquelle a eu lieu les onze suicides. Au fil de la lecture, on se rend compte que les protagonistes ont rarement programmé leur fin de vie. On est frappé par le caractère spontané du geste, par l'impossibilité de contrôler le malheur qui les frappe alors qu'aux yeux des autres, ils paraissent solides. En entrant dans l'intimité des personnages, en scrutant ce qui se passe derrière les lumières qui trouent la nuit groenlandaise, on devient le témoin impuissant d'événements graves qui se déroulent en catimini, et décident du sort de ceux qui les subissent. Parfois, un regard qui se croise, un souvenir qui revient, un secret qui se dévoile, et tout déraille.
Amarâk, lieu fantasmé mais si réel, est le personnage principal de ce qu'on peut appeler finalement un huis clos, car autour de cette ville, il n'y a rien.
"Toute occasion ratée, dit-on à Amarâk, est une petite mort." Aux pays des extrêmes, il ne fait pas bon d'être mélancolique.

Une très belle découverte.

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