Alaska, Melinda Moustakis

Ed. Gallmeister, collection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par aura Derajinski, octobre 2014, 216 pages, 22.5 euros

Le poids que tu pèses ...


Les nouvelles de ce recueil mettent en scène une seule et même famille de pionniers d'Alaska sur trois générations.
La force des liens les unissant ne se fait pas à travers marques d'attention, mots tendres et transmission des valeurs, mais par le biais des parties de pêche sur la rivière Kunaï, en quête du saumon le plus gros. En Alaska, on est avare lorsqu'il s'agit des sentiments. Les enfants sont élevés à la dure, endurent la neige dès le plus jeune âge, et supportent des repas où l'élan et le lapin sont cuisinés en ragoût.
Les coups pleuvent, les hématomes marquent le corps, les insultes fusent, car il s'agit de survie. Les plus faibles meurent, on n'a pas le temps de s'attarder sur la petite dernière, jalouse devant le ventre rond de sa mère, ou du frère, qui tente enfin d'arrêter de boire.
L'alcool réchauffe les corps tout en abrutissant les esprits, seule la pêche met tout le monde sur un pied d'égalité, même si certains sont plus dégourdis que d'autres et ne terminent pas à l'hôpital avec un hameçon fiché dans le corps!
"L'Alaska t'as rendue cruelle" prétend une jeune fille à sa mère qui lui reproche de s'être "ramollie" sous le soleil de Californie. Tout est plus difficile en cette terre hostile. "Ici, tu n'es que ligne et hameçon" pensent beaucoup d'habitants. La vie est une crue subite et l'être humain se hisse sur la planche sans savoir qui il pourra emmener avec lui:
"Impossible de dire combien tu pourras accueillir de personnes sur ce maigre morceau de bois. Beaucoup trop. Et pas assez. Mais c'est ainsi que l'on tient debout sur l'eau."

Seulement, l'eau est rarement un ennemi. Il incarne le seul lieu de plénitude, de paix et d'harmonie refoulant au loin les vicissitudes de l'existence. Sauvage, grandiose, l'Alaska propose encore aux hommes qui la foulent le sentiment d'être à part:
"Le soleil de minuit plonge dans mon dos, glisse derrière l'horizon. Devant moi, les lueurs du coucher auréolent la montagne d'un éclat doré. Il n'y a aucune ligne distincte entre les deux. Le soleil tombant se reflète sur l'horizon, le ciel, l'air, les nuages et la glace, et de l'autre côté, il apparaît comme un miroir flou de lui-même. Il n'y a aucune ligne distincte entre ma mère et moi. Entre nous se trouve une cabane et un mirador de chasse, des hectares de forêt dense, elle se met à courir, et je cours après elle."

En lisant ces textes, on est étonné par la maîtrise de narration de cette toute jeune auteure. Parfois, les récits sont ponctués de pauses, véritables odes à la nature sauvage, à la pêche, aux éléments, comme pour atténuer la violence mise en exergue par les dialogues. Le procédé peut dérouter, mais il apporte un semblant de chaleur dans un environnement hostile.
Coleen, Rias, Ben, et les autres ont tous grandi cahin caha dans une famille dans lequel le mot sérénité n'existe pas. Et pourtant, ils sont restés sur les lieux où ils sont nés et tentent, comme ils peuvent, de transmettre à leur tour des valeurs à leurs enfants.
De ce fait, il est vraiment important de lire les nouvelles dans l'ordre afin d'y dégager une cohérence d'ensemble et comprendre le message voulu par Melinda Moustakis.
Enfin, la traduction de Laura Derajinski a su préserver les changements de rythme, les moments contemplatifs et ceux, plus cruels.

A découvrir.