Pas Sidney Poitier, Percival Everett

Ed. Actes Sud, février 2011, traduit de l'anglais (USA) par Anne-laure Tissut, 298 pages,22.9 euros.

Délit de sale gueule


Quand on s'appelle Pas Sidney Poitier cela nous vaut parfois quelques dialogues ubuesques avec celui qui se soucie de votre identité et veut faire un lien avec un célèbre acteur connu.
Outre cet aspect, le héros de ce livre était prédestiné à vivre des aventures hors du commun. Déjà sa mère le garda en gestation vingt quatre mois (comme un éléphant!) et mourut trop vite en lui laissant un capital énorme. Son tuteur devient le non moins célèbre Ted Turner, le patron de CNN, et son prof de fac de philo, le roi du "non-sens", un certain Percival Everett....
A cela vous ajoutez un sex appeal hors du commun et un pouvoir de "fesmérisation" c'est à dire d'hypnose, et vous obtenez un Pas Sidney franchement exceptionnel.
Or celui-ci traverse les épreuves en gardant "une zen attitude". Il subit le racisme policier, le délit de "sale gueule", la bonne conscience blanche, l'hypocrisie religieuse avec le recul nécessaire pour ne pas se sentir entièrement concerné.
En ce sens, ce roman peut être qualifié de roman initiatique car Sidney quitte la bulle du ranch de Ted pour découvrir une société américaine pas franchement cordiale avec les noirs. Et heureusement que l'argent le sauve de tout, d'où l'hypocrisie de la situation...Les cent premières pages sont lentes si bien que je me suis demandée où l'auteur voulait en venir, puis peu à peu, le rythme et le contenu s'épaississent et on se prend au jeu. Pas Sidney est un personnage attachant et ses aventures sont racontées avec beaucoup d'humour et de cynisme. Certes quelques scènes se répètent,ou s'avèrent longues et ennuyeuses, mais l'ensemble reste agréable et la fin vaut son pesant d'or.
A lire sans se prendre la tête.

Tout ce que nous aurions pu être toi et moi, si nous n'étions pas toi et moi, Albert Espinosa

Ed. Le livre de poche, mars 2013, 216 pages, 6.6 euros

A la surface des souvenirs


Carlos a toujours eu une relation quasi fusionnelle avec sa mère, chorégraphe de renom. Avec elle, il a découvert le monde, et a pris conscience de l'importance de la sexualité et des sentiments dans les rapports hommes-femmes. Aujourd'hui, sa mère est morte et Carlos, effondré, décide d'abandonner l'existence à sa manière:
"Quand j'ai appris que ma mère m'avait abandonné, j'ai pris conscience du fait que j'allais à mon tour abandonner le monde."
Pour ce faire, il décide de se procurer de la Cétamine, médicament révolutionnaire qui supprime l'état de sommeil tout en laissant le patient en forme. Ah quoi bon dormir si c'est pour se souvenir de ceux qui ne sont plus? De plus, Carlos est "affligé" par un don "pas douloureux, juste un drôle de mélange d'étrangeté et de plaisir", à savoir la capacité de voir les souvenirs et les pensées des gens. A cause de cela, il collabore souvent pour la police, et juste avant de s'injecter la Cétamine, on l'appelle pour une nouvelle collaboration...

Assez original, le roman se situe à la frontière de la fable ésotérique et du conte fantastique, sans oublier une pointe de Science- Fiction (l'action se situant dans un futur proche). L'ensemble se lit d'une traite non sans quelque plaisir, n'empêche que le ton mièvre et gentillet peut agacer.
De plus, la morale développée: "les limites du monde sont là où tu le décides" peut s'avérer déconcertante et peu propice à un épilogue qui répond à toutes les questions posées.

Carlos est un solitaire longtemps étouffé par une mère qui ne l'a jamais vraiment considéré comme son enfant mais plutôt comme un compagnon de route. Elle l'a formaté comme elle le voulait, et lui, se trouve "englué" par la conception de la vie qu'elle lui a transmise. Quant à "l'étranger", n'est-il pas un peu le miroir de nous-mêmes?
Pourtant, le lecteur pouvait s'attendre à davantage de profondeur et de contenu dans la rencontre de ces deux personnes.
C'est là que le bât blesse: du début à la fin, on reste à la surface des événements si bien que le lecteur referme le livre sans être complétement satisfait.

L'éternel, Joann Sfar

Ed. Le Livre de Poche, août 2014, 456 pages, 7.6 euros

D'un ennui... éternel.


Le principal intérêt de ce roman ne réside pas dans le sujet traité, car le sujet du vampirisme est largement répandu en littérature, mais dans celui de son auteur. Joann Sfar, célèbre pour ses dessins aux traits si caractéristiques, s'essaye au roman en inventant un personnage fort sympathique, torturé à cause de sa nature pas facile à assumer: vampire.
"Les morts reviennent sur Terre quand on leur brise le coeur. C'est pourquoi les savants de jadis recommandaient qu'on le leur pulvérise avec un pieu en bois (...) Il n'est pas prudent de laisser un mort sans sépulture."

Ionas, mort au combat pendant la Première Guerre Mondiale, se voit soudain revenir à la vie alors qu'au même moment son frère Caïn, survivant du conflit, épouse Hiéléna, la fiancée de Ionas.
De son nouvel état parasitaire, le vampire tente de mettre en place une discipline de vie et des valeurs qui lui permettent de supporter sa nouvelle condition. Hélas, Ionas réfléchit trop, n'accepte pas totalement son nouveau régime alimentaire et refuse de laisser des cadavres exsangues derrière lui.
Alors, le lecteur suit les tribulations de ce vampire d'un nouveau genre, ses visites énamourées la nuit à Hiéléna qu'il n'arrive pas à oublier, son amitié improbable avec un chien-vampire, sa tentative désespérée de suicide par pendaison. Le récit ronronne, l'humour tombe parfois à l'eau et on attend désespréement un rebond.

Il intervient avec l'arrivée d'un nouveau personnage, Haydée, feu maîtresse-enceinte de Caïn qui elle aussi se réveille au moment où sa rivale fait de son amoureux un papa comblé. Haydée est vampire et compte bien profiter ce nouvel état pour se venger de celui qui l'a abandonnée jadis sur le sol russe. Mais Ionas veille... Fin de la première partie.

Dans la seconde partie, on retrouve Ionas à New-York, toujours en proie à ses tourments et à sa culpabilité. Il jette son dévolu sur Rebecka, psychothérapeute d'origine russe, veuve d'une star de Rock. A ses côtés, il espère enfin accepter ce qu'il est, à savoir, une créature de la nuit qui vivra éternellement. Du côté de Rebecka, la situation n'est pas simple, Ionas n'étant pas à proprement parler un client normal. Autant demander de l'aide à un spécialiste de la question, Lovecraft lui-même, encore vivant, un fou furieux accusé de nécrophilie, à la santé mentale déficiente et aux accès de violence incontrôlables. C'est pas gagné, surtout quand les résidents du château de Ionas se mêlent de l'affaire...

Les principaux défauts de ce roman sont l'éparpillement et la répétition, si bien qu'il est difficile voire fastidieux de prendre un réel plaisir de lecture. Par moments, on subit l'intrigue (qui finalement n'en est pas une), les personnages secondaires trop caricaturaux et souvent inutiles, mais aussi l'humour douteux et souvent potache de l'ensemble.
L'éternel ne révolutionne pas les lois du genre, et ne réussit pas à tirer son épingle du jeu.
Dommage, car on en espérait beaucoup.

Endgame (Tome1- l'appel), James Frey et Nils Johnson-Shelton

Ed. Gallimard Jeunesse, octobre 2014, Traduit de l'anglais (USA) par Jean Esch, 544 pages, 19.9 euros.

Ce qui sera, sera.


Le lecteur averti (ou non) de littérature jeunesse n'a pas pu passer à côté du battage médiatique de ces deux dernières semaines consacrées à la sortie de Endgame, nouvelle trouvaille des éditions Gallimard Jeunesse, roman ado à partir de 15 ans.
Tout est fait pour attirer le lecteur: une couverture en or avec signe kabbalistique, chasse au trésor bien réelle et virtuelle dont l'heureux gagnant se verra confier la coquette somme de 500 000 dollars, et enfin la promesse d'une trilogie à couper le souffle dont les héros sont des jeunes gens de moins de vingt ans dont il est facile (à première vue) de s'identifier. 
Pourtant Endgame est un pavé littéraire assez lourd à porter, fort de ces 544 pages et ses innombrables pistes pour décoder l'énigme.

Côté littérature, car il s'agit bien aussi de cela, ce roman surfe sur les réussites de Hunger Games (Pocket Jeunesse), Divergente (Nathan Jeunesse) et autres trilogies emmenant le lecteur dans des intrigues hors du commun en compagnie de jeunes gens forts, mûrs et parés pour toutes les aventures post ou pré apocalyptiques.
Ainsi Endgame ne rompt pas avec cette petite mise en scène. Dès le début, on apprend que douze jeunes gens sont élevés depuis leur naissance à participer au Jeu. Comme eux, leurs parents ont été d'anciens joueurs potentiels mais non appelés. Sous couvert d'une existence normale, ils sont rompus aux techniques de survie, de défense, à la traduction de langues aujourd'hui disparues, et de codes à première vue indéchiffrables.
La Pyramide Blanche en Chine
Pour eux, le Jeu Endgame est à la fois un mythe dont ils rêvent de participer, tout en sachant que sa mise en place est le signe avant coureur de jours sombres pour la planète Terre:
"Endgame débutera quand la race humaine aura prouvé qu'elle ne mérite pas d'être humaine. Qu'elle a gâché le savoir qu'Ils nous ont donné. La légende dit aussi que, si nous considérons la Terre comme une chose acquise, si nous devenons trop nombreux et si nous épuisons cette planète bénie, alors Endgame débutera. Pour mettre fin à ce que nous sommes et rétablir l'ordre sur Terre. Quelle que soit la raison, ce qui sera, sera."
Ils, ce sont les Premiers Annunakis de Duku, les gardiens venus d'une autre planète dont Kepler 22b semble aujourd'hui le représentant. Autrefois, ils extrayaient l'or de notre planète pour s'en servir comme énergie, et avaient fait de nous, humains, leurs esclaves privilégiés. Depuis, ils sont partis, laissant comme traces de leur existence des sites archéologiques (qui existent réellement) qui sont toujours restés une énigme pour les pécialistes, tel celui de Stonehenge (Royaume-Uni), Gobekli Tepe (Turquie), la Grande Pyramide Blanche (Chine), pour ne citer qu'eux...

Néanmoins, l'affaire se corse lorsque ce qui aurait pu être une aventure pour la survie de l'Humanité avec douze ados sélectionnés et qui s'entraident, est en fait un jeu qui prône la survie, certes, mais celle d'une seule lignée sur les douze à l'issue du Jeu. Dès lors, chaque héros est maître du destin des siens; il doit mentir, tuer, coucher (eh oui) bref être stratégique pour éliminer ses adversaires et survivre aux autres pour acquérir les Trois Clés garantes de la survie de la planète: la Clé de la Terre, la Clé du Ciel et la Clé du Soleil.
Le site de Gobeli Tepe en Turquie

Et c'est là que le bât blesse. Car autant  certains personnages tentent de faire l'aventure "proprement", d'autres en profitent pour assouvir leurs pulsions meurtrières. Endgame regorge  de pages violentes et de procédés douteux faisant plus ou moins l'apologie du meurtre et de la manipulation comme seules solutions pour se distinguer des autres:
"Bitsakian appuie la lame du couteau contre le cou de l'homme et, lentement, il lui tranche la gorge.
- C'est Endgame, dit-il, il n'y a pas de pourquoi."
ou:
"Quand tuer devient nécessaire, il vaut mieux le faire calmement, avec des gestes fluides et décontractés. Il l'a fait pour la première fois à 10 ans et, depuis, il l'a refait quarante-quatre fois."
Isolés de leur contexte, ces passages font froid dans le dos.

La stratégie est un fait, le mensonge et la manipulation aussi, mais leur banalisation, accompagnée de cadavres en veux-tu en voilà peut être dangereux si le lecteur n'est pas "mûr" littérairement parlant.
Et Endgame, au-delà du jeu admirablement pensé, tirant à merveille l'imaginaire du lecteur en exploitant les énigmes archéologiques, est aussi un texte à double tranchant qui peut interpeller tant il contient de petites scènes choquantes, pas toutes nécessaires finalement car le récit est parfaitement huilé.

Côté personnages, les auteurs n'ont rien oublié:  entre le canon bien sous tout rapport (mais capable de tuer par amour) et le psychopathe fou furieux, on trouve une muette, un ado rempli de tics, ou encore une très jeune mère de famille, quant aux autres je vous laisse le soin de les découvrir. Tous en ont commun d'être des machines de survie, des as de la dissimulation des sentiments susceptibles de les fragiliser. Des alliances se forment mais la mort n'est jamais loin car chacun sait que "nous sommes à un cycle sans fin" et que l'avenir de la planète dépend de leur réussite ou non au jeu.

La grande qualité de ce roman fleuve c'est qu'il ne se disperse pas. En effet, Endgame est au centre de tout. Un petit malin pourrait même s'amuser à compter combien de fois le nom est répété à longueur de pages, et je suis sûre que le nombre d'occurrences donnerait le vertige.
Les règles sont claires, les personnages sans surprises mais attachants (pour certains) dans leur façon de gérer leur dualité. L'intrigue en elle-même est astucieuse, car elle promène le lecteur aux quatre coins du monde et mélange avec art le roman d'aventures, le roman fantastique, et avec le défi , "le livre dont vous êtes le héros".

Endgame est un roman parfaitement pensé et ajusté, calibré pour être une réussite commerciale et peut-être la source d'une future adaptation cinématographique, mais qui peut laisser dubitatif le lecteur-adulte à cause des valeurs mises en avant, et qui hors contexte, peuvent être choquantes.

A partir de 15 ans.


Stonehenge au Royaume-Uni


Présentation de l'éditeur

ENDGAME EST UNE RÉALITÉ. ENDGAME A COMMENCÉ.

Douze jeunes élus, issus de peuples anciens. L'humanité tout entière descend de leurs lignées, choisies il y a des milliers d'années. Ils sont héritiers de la Terre. Pour la sauver, ils doivent se battre, résoudre la Grande Énigme.
L'un d'eux doit y parvenir, ou bien nous sommes tous perdus. Ils ne possèdent pas de pouvoirs magiques. Ils ne sont pas immortels. Traîtrise, courage, amitié, chacun suivra son propre chemin, selon sa personnalité, ses intuitions et ses traditions.
Il n'y aura qu'un seul vainqueur.

Une quête survoltée aux quatre coins du globe, menée par la plume nerveuse d'un grand auteur. Addictif !

Au-delà d'une lecture intense, ce livre cache dans ses pages une super-énigme composée de codes et indices imaginés par de grands cryptographes. Menez votre propre quête en tentant de la résoudre. Déchiffrez, décodez et interprétez. Le premier d'entre vous qui y parviendra gagnera une véritable fortune en pièces d'or(Lire les règles du jeu Endgame sur www.endgamerules.com)

En parallèle de cette quête, un jeu mobile novateur conçu par le laboratoire Niantic de Google permet de jouer à Endgame dans le monde réel, en choisissant une lignée et en affrontant d'autres joueurs.

LISEZ LE LIVRE. TROUVEZ LES INDICES. DÉCRYPTEZ L'ÉNIGME.

Anatomie d'une nuit, Anna Kim

Ed. Jacqueline Chambon (Actes Sud), traduit de l'allemand par Marie-Claude Auger, octobre 2014, 316 pages, 22.5 euros.

Au pays des extrêmes...


"L'épidémie atteignit son paroxysme à la fin de l'été, au seuil de l'automne. Les onze suicides se déroulèrent en l'espace de cinq heures, dans la nuit du vendredi au samedi, sans mise en garde, sans signe avant-coureur, sans concertation. La mort se propagea comme une épidémie, les victimes semblant s'être contaminées par un simple effleurement ou un regard - après coup, on parla d'une maladie."
De ce fait divers réel survenu en 2008, Anna Kim en tire un roman d'une profondeur exemplaire, en tentant de trouver du sens à un événement  que les médias et les services sociaux n'avaient que "superficiellement observés", surtout qu'il a eu lieu sur une terre isolée, extrême, territoire perdue du Danemark, le Groënland.
L'action se situe donc dans la ville fictive (mais ô combien vraisemblable) d'Amarâk, capitale située à l'est de l'île. Le lecteur plonge dans l'intimité de chacun. A Amarâk, tout le monde se connaît, certains s'évitent, mais chacun est venu dans ce bout du monde pour y recommencer quelque chose, croyant que ce lieu était une promesse:
"Ce n'est pas un village, ni une ville, c'est plutôt un repère territorial. Tout ce qui a été édifié par l'homme l' a été uniquement pour une période transitoire qui n'a jamais pris fin, si bien que les frontières de la ville sont omniprésentes."
Impossible donc de s'isoler des autres à moins de partir vers les fjords ou les terres glacées. Pourtant, les sentiments de solitude et d'exclusion sont omniprésents. Tout le monde en souffre, sans plus savoir pour autant l'origine de ce mal. Alors, on tente de vivre au jour le jour en donnant un semblant de sens à son existence:
"Lorsqu'on arrive à Amarâk, le souvenir commence à se tarir et on oublie peu à peu comment on est arrivé là et qu'on y est arrivé un jour, oui, on commence à oublier comment c'était quand on est arrivé, et l'on croit ne ses souvenir d'aucun autre endroit qu'Amarâk. (...) Et c'est ainsi que s'instaure une forme d'oubli qui fait définitivement du bout du monde ce qu'il est: la fin."
Dès lors, la promesse d'un rebond, d'un renouveau s'étiole peu à peu pour laisser un vide béant, une prise de conscience d'une vacuité de l'existence telle que celui qui en souffre ne trouve aucune solution pour y remédier. La géographie locale, le climat et la noirceur de la nuit "obscurcissent les âmes". La nuit, les habitants tentent de retrouver un semblant d'anonymat, ou s'abrutissent d'alcool devant l'entrée de l'unique boite de nuit. Amarâk, la nuit, est un no man's land:
"La nuit seule tolère ce qui est à l'écart, le solitaire, la nuit est un refuge pour les apatrides, un no man's land infiniment vaste, avec des cachettes dans lesquelles l'homme n'est pas déformé, assimilé, ou quiconque qui cherche un contact est bienvenu."

 L'auteure fait rentrer le lecteur dans l'intimité de ces onze personnes qui, en l'espace de cinq heures, ont décidé de mettre fin à leur vie. Très vite, on se rend compte que ces gens sont liés: ils se sont croisés, ou ils se sont connus jadis mais s'évitent désormais, bref le lien est évident. Chacun porte le fardeau d'un secret trop lourd, que l'exil loin du Danemark n'a pas suffit à alléger. De ce fait, la rue unique d'Amarâk, ses entrepôts, ses chalets ou ses bâtiments en tôle ondulée deviennent la preuve évidente que la fin aura lieu à cet endroit:
"Au bout du monde, il est normal que toutes les fins convergent, et il est naturel que cela se produise pendant la nuit car à Amarâk, les nuits sont des conclusions, elles sont les points auquel l'inévitable admet sa fatalité et s'y soumet parce que l'obscurité est sans appel mais aussi réconfortante."

Anna Kim a construit son roman en cinq parties, chacune correspondant à une heure de la nuit durant laquelle a eu lieu les onze suicides. Au fil de la lecture, on se rend compte que les protagonistes ont rarement programmé leur fin de vie. On est frappé par le caractère spontané du geste, par l'impossibilité de contrôler le malheur qui les frappe alors qu'aux yeux des autres, ils paraissent solides. En entrant dans l'intimité des personnages, en scrutant ce qui se passe derrière les lumières qui trouent la nuit groenlandaise, on devient le témoin impuissant d'événements graves qui se déroulent en catimini, et décident du sort de ceux qui les subissent. Parfois, un regard qui se croise, un souvenir qui revient, un secret qui se dévoile, et tout déraille.
Amarâk, lieu fantasmé mais si réel, est le personnage principal de ce qu'on peut appeler finalement un huis clos, car autour de cette ville, il n'y a rien.
"Toute occasion ratée, dit-on à Amarâk, est une petite mort." Aux pays des extrêmes, il ne fait pas bon d'être mélancolique.

Une très belle découverte.

La fille dans l'escalier, Louise Welsh

Ed. Métailié Noir, collection Bibliothèque écossaise, traduit de l'anglais (GB) par Céline Schwaller-Balaÿ, 251 pages, 18 euros.

 Toujours se méfier de ses voisins!


Jane, sur le point d'accoucher, a quitté Londres pour rejoindre à Berlin sa compagne Petra. Cette dernière est cadre dans une grosse entreprise, tout le temps débordée, souvent absente, néanmoins ravie à la perspective d'être mère. Savoir Jane dans son luxueux appartement la rassure et la conforte. Pour la future maman, la situation est un peu plus ambiguë: l'approche de la naissance la fait douter sur ses aptitudes de mère, de compagne. Et puis, ce nouveau logis a tout le confort certes, mais il est froid et impersonnel, loin du nid douillet qu'elle croyait trouver. De plus, les fenêtres donnent sur le cimetière jouxtant l'église du quartier, ou sur un bâtiment abandonné, qui, la nuit, n'est pas signalé par des réverbères.
La grossesse est aussi le temps de l'insomnie. A défaut de dormir correctement, Jane écoute les bruits de l'immeuble. Force est de constater que leur voisin, qui vit seul avec sa fille de treize ans, n'est pas des plus discrets. Des bruits de coups, des cris hystériques se font entendre régulièrement au point que pour Jane, découvrir ce qui se passe chez cet homme devient une obsession, d'autant plus qu'en croisant Anna, la petite voisine, cette dernière présente un étrange hématome au visage.
Or, son enquête s'avère difficile. En effet, la gamine n'est pas coopérante, provocante même, et se cachant volontiers dans l'immeuble d'en face. Quant à Alban Mann, le "charmant voisin", gynécologue de profession, il a tendance à vouloir faire croire à l'entourage de la résidence que Jane est un peu folle:
"Certaines femmes enceintes sont sujettes à des troubles. Cela les rend vulnérables à des délires paranoïaques. C'est un état temporaire, mais cela peut-être perturbant pour elles, et pour ceux qui les entourent."

Petra ne la croit pas, les autres voisins lui recommandent de laisser tomber, mais Jane s'enfonce. Anna devient une obsession de tous les instants. Elle la suit dans les rues de Berlin, au cimetière où elle fait la connaissance d'un étrange pasteur, arpente les quartiers chauds à la recherche d'indices, se résout même à explorer le bâtiment en face de chez elle. Pourtant, on l'avait prévenue:
"Les bâtiments abandonnés sont comme les gens abandonnés. Ils deviennent aigris et peu fréquentables."
A force, elle met son enfant et elle en danger.

Louise Welsh brouille les pistes avec ce polar de facture honnête qui tire parfois sur la corde de la vraisemblance pour augmenter la pression dramatique. Par moment, le lecteur a du mal à cerner les intentions profondes de Jane; il ne sait plus si ses actes sont de l'ordre de la folie passagère ou de l'altruisme exacerbé. A suivre les pas de l'héroïne dans la capitale allemande, Berlin perd de son identité et ressemble à d'autres capitales européennes, lieu de tous les possibles et de tous les interdits.
En décrivant des voisins tous  plus étranges les uns que les autres, Louise Welsch a voulu accentuer une atmosphère lourde, remplie de non-dits, de secrets bien gardés, vivant dans un immeuble de standing, feutré, au sein duquel les portes restent fermées.
Le lecteur averti devinera l'épilogue au trois quart de sa lecture, sans pour autant avoir la sensation d'un moment gâché.

Pour les inconditionnels du genre.

Billet d'humeur (5) E.T reviens, le monde est fou!

Agécanonix par Uderzo

J'appartiens à la génération E.T, vous savez ce film de Steven Spielberg sorti en 1982 qui racontait l'histoire d'un extra-terrestre oublié par les siens, et qui était recueilli par Eliott, un petit garçon de sept ans? Comme ce gamin, j'aimais me perdre à la contemplation des étoiles, ayant foi naïvement en l'avenir et à la société. Certes, en grandissant, ces perspectives se sont estompées, mais E.T est toujours resté dans un coin de ma tête, symbole enfantin de la sagesse et du futur.
Aujourd'hui, à l'aube de la quarantaine, la lecture est devenue pour moi un refuge certain contre la folie du monde ambiant. Pourtant, je reste connectée (synonyme contemporain de informée?) et je lis beaucoup d'articles mis en ligne sur les médias. Et ce que je lis m'affole à cause de cette "fuite en avant" si caractéristique de notre société contemporaine.
Par exemple, lorsque j'apprends que Ridley Scott va réaliser une série s'inspirant de l'épidémie Ebola qui sévit actuellement en Afrique de l'Ouest, je me demande où se situe la frontière de la décence:
http://www.telerama.fr/series-tv/une-serie-sur-le-virus-ebola-par-ridley-scott,118179.php

La semaine dernière, je prenais connaissance d'un article sur le Monde.fr consacré à la future colonisation de Mars. J'avais déjà entendu parlé à la radio d'un appel à candidature pour faire partie des pionniers qui seront les premiers à fouler le sol martien, sans possibilité de retour sur notre bonne vieille Terre. A ce jour, plus de 200 000 candidatures sont parvenues à la Nasa.
Là, on apprend, que ces valeureux spationautes du futur n'auront que 68 jours de survie sur la planète rouge. Mais, alors que l'article s'avère très intéressant, c'est la dernière phrase qui m'a sidérée:
" Un accord a été signé en juin dernier avec la société Endemol, qui produit de nombreuses émissions de télé-réalité, pour que soit filmé le processus de sélection et l'entraînement des pionniers."
A la vitesse où vont les choses, la télé-réalité nous permettra de suivre en direct la mort programmée de ces volontaires....
Vue de Mars (propriétés sur la photo)
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2014/10/14/aller-simple-pour-mars-les-pionniers-mourront-au-bout-de-68-jours_4506258_1650684.html

Côté Marketing-finance et tout le tralala, deux événements m'ont interpellée. D'un côté, nous apprenons que le site Amazon est le site préféré des français qui achètent en ligne,
https://www.actualitte.com/societe/amazon-france-prend-la-tete-des-sites-de-vente-en-ligne-53374.htm
alors que le géant mondial inquiète les investisseurs à cause d'une chute de l'action à plus de 20%...
http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2014/10/24/amazon-s-enfonce-dans-le-rouge-et-inquiete-les-investisseurs_4511684_1656994.html#xtor=RSS-3208
Et pendant ce temps là, on se rend enfin compte que les auteurs peuvent difficilement vivre de la vente de leurs livres; mieux vaut pour eux d'avoir une profession à côté...
Carole Zalberg dans une tribune publiée par Livres Hebdo.fr et reprise par le site de la SGDL (Société des Gens De Lettres) explique la situation:
http://www.sgdl.org/sgdl/infos/2669-le-complexe-de-trivialite-tribune-de-carole-zalberg

Alors, souvent mieux vaut se réfugier dans la lecture, faire l'autruche, non pas pour se réfugier dans le déni, mais pour ne pas sombrer dans une "dépression sociétale". Alors, oui, E.T reviens, le monde est fou! Mets-nous du baume au cœur! Par contre, pas sûre que tu veuilles rester parmi nous!

Bon week end livresque!



RUE DES ALBUMS (67) La dictature des petites couettes, Ilya Green

Ed. Didier Jeunesse, octobre 2014, 48 pages, petit format, 11.1 euros
Collection La série des Olga

Le diktat de la beauté


Quelle aubaine! Olga, Sophie et Ana ont trouvé un coffre rempli de costumes! C'est l'idéal pour remplir un après-midi qui s'avérait bien morne. A côté d'eux, Gabriel ne semble pas aussi enthousiaste, concentré par son coloriage.
Les filles se déguisent, mais bien vite le ton monte: Sophie est persuadée d'être la plus belle:
"C'est MOI la plus belle! En plus, ma robe y'a des petites étoiles..."
et pour couronner le tout, comme elle porte des couettes, les oreilles de chat d'Ana et les frisettes d'Olga ne peuvent pas rivaliser!
De ce fait, pour calmer la petite, Olga propose un concours de beauté. Cette idée a au moins le mérite de tirer Gabriel de son coloriage, car lui aussi propose de participer. Sauf, qu'une fois de plus, Sophie n'est pas d'accord: non seulement il ne porte pas de couettes, et en plus c'est un garçon, alors!
"Ah non Gabriel! Les garçons ne peuvent pas être beau! En plus pour être beau, il faut des petites couettes comme ça!"
Tant pis, il participe quand même, accompagné du chat gris. Les trois amies vont les déguiser selon leurs goûts et leurs critères de beauté:
"Les belles couleurs c'est par exemple le rose, le violet, le brillant... mais le gris, c'est pas beau!"
Aux fourmis et à l'oiseau, membres du jury, de désigner qui sera la reine ou le roi de beauté!

En partant d'une situation banale, Ilya Green explore les stéréotypes et autres idées reçues des enfants sur la beauté. Ainsi, pour être beau, il faut être une fille, porter du rose et avoir des cheveux assez longs pour faire des couettes! Oui, mais ce sont des critères de filles, et ils n'ont rien à voir avec la perception de la beauté chez les garçons, chez les fourmis, ou l'oiseau.
Avec humour, l'illustratrice décortique ces belles idées: le chat devient rose; Gabriel porte des couettes.... Et le ridicule dans tout ça?
D'où les questions émergentes: c'est quoi être beau? Faut-il plaire à tout prix? Faut-il ressembler aux autres pour être beau?
Dès lors, subtilement, cet album amène l'enfant vers un constat: à chacun sa conception de la beauté, pourvu qu'on se sente bien!

La dictature des petites couettes est un album idéal pour aborder la théorie du genre, et rectifier les idées reçues afin, pour plus tard, ne pas être influencé par les impératifs de la mode du moment. Les illustrations, très colorées et centrées sur les personnages, sont très expressives si bien que l'histoire peut se comprendre sans le texte.

Cela me rappelle l'expression favorite du maître de maternelle de ma fille qui aimait répéter aux gamines, en souriant: "le rose, c'est beurk!"

A lire et à partager.

A partir de 5 ans

RUE DES ALBUMS (66) Duo rigolo, qui es-tu? Guido Van Genechten

Ed. Mijade, septembre 2014, 18 pages, 9 euros

Cet album cartonné réservé aux plus petits fait la part belle à la découverte des différences entre les animaux tout en exploitant leurs points communs.
Ainsi, des espèces appelées à ne jamais se rencontrer car vivant dans des milieux naturels différents ou des pays différents, deviennent d'un seul coup cousins. Par exemple, le hérisson et le crocodile sont tous les deux "rugueux et pointus". Pourtant, l'un vit dans l'eau et l'autre sur la terre ferme; l'un est marron et l'autre vert!
De même, l’écureuil et le caméléon sont parfaitement dissemblables et possèdent en commun une queue en boucle.

Tout au long de ces dix huit pages, le très jeune lecteur part à la rencontre de pas moins de dix-huit animaux illustrés de façon très simple de manière à être très vite reconnus. Dès lors, l'exploitation des illustrations favorise le langage oral et l'apprentissage de nouveaux mots. De plus, les phrases non-verbales se superposent grâce à l'anaphore "tous deux", et ajoutent un aspect répétitif permettant de bien comprendre le sujet traité, ainsi qu'une touche amusante à l'ensemble.


Ce mini album vient en complément de son jumeau publié chez le même éditeur, construit de la même façon, mais sur le thème de la locomotion: Duo rigolo, où vas-tu?


Qui es-tu? est une réussite du genre qui prouve que la simplicité permet non seulement de développer l'imaginaire de l'enfant, mais aussi son champ lexical.



A partir de 2 ans.


La ville de la pluie et la femme sans nom, Edith Soonckindt

Ed. Maëlstrom, août 2014, 32 pages, 3 euros.

Bruxelles, le royaume des pluies.


Que connaît-on de Bruxelles? La capitale de la Belgique est en fait méconnue. L'étranger quelque peu instruit sait qu'on peut y visiter l'Atomium, vestige de l'exposition universelle de 1958, ainsi que ses grandes places pavées. Or, au delà de ces poncifs, Bruxelles est avant tout, pour ceux qui y vivent, la ville de la pluie, celle qui retient en soi les rêves de grandeur et de fuite. Ceux qui arpentent ses trottoirs mouillés rêvent d'autre chose mais se sentent aussi irrémédiablement attachés aux rues aux noms insolites, aux bâtiments de briques rouges, notes de couleurs dans cet univers dominé par le gris.
"Ici c'était le gris, dans la Ville de la Pluie.
Des taches de brique rouge, ici, là (comme là-ba) mais juste des taches, l'idée maîtresse, la trame maîtresse, c'était le gris."
Justement qu'est-ce "là-bas" tant rêvé et fantasmé? Il se situe juste de l'autre côté, un océan séparant les deux endroits. Il s'agit de l'Amérique, le pays où tout est surdimensionné, où tout est toujours trop grand. Quelques expatriés sont venus vivre à Bruxelles, croyant que la situation ne serait que pour quelques temps, puis pour longtemps:
"Donc l'on est venue habiter ici qui autrefois était là bas.
les "hasards" de l'existence."
Au départ, comme tout est nouveau, la moindre découverte est source de joie. Seulement après, le gris de la pluie s'installe dans les cœurs, le temps passe, et la joie de la découverte s'efface.
"Ici, dans la Ville de la Pluie, ce qui est pratique, c'est que lorsqu'on y pleure, cela se remarque moins, eau et larmes confondues, qui sait alors ce qui est quoi?"
Le passant vieillit et avec lui la capitale "même s'ils tentent de l'embellir à coups d'échafaudages." Au moins vieillir présente l’avantage de l'amnésie de tout mais surtout des regrets et des "si j'avais su..."
A force, l'Amérique devient un rêve inaccessible, notre "faille intérieure". Dès lors, vaut-il mieux mourir ou devenir fou, en portant "l'absence à soi"? Cela permettrait au moins de renouer avec ses vieux rêves...
Dans ce petit texte, Edith Soonckindt aborde les thèmes de la nostalgie, du temps qui passe et de la mort. La configuration même de Bruxelles appelle à ce genre de réflexions, son climat et ses couleurs favorisent les tristes élans du cœur. Mais, à travers les gouttes de pluie on entrevoit les lumières des cafés, indices qu'il existe une vie colorée et douillette à l'intérieur.


Ed. Maëlstrom, juin 2012, 25 pages, 3 euros

Dans ce texte choral, trois voix dominent: une femme qui erre dans les rues de Bruxelles à la recherche de son enfant mort, un homme qui l'a connue jadis et est resté dans son pays chaud, et enfin la ville elle-même, lieu de tous les possibles et des tous les abandons.
"Je suis la femme à l'abandon
Dans la ville du même nom."
Personne ne sait qui elle est, n'ose l'aborder ou l'aider. Tout juste sait-on qu'elle se sent attachée au Royaume des pluies:
"Cette ville du nord est ainsi parfaite.
L'on aime à s'y perdre; l'on aime à s'y oublier.
L'on voudrait tenter d'y vivre.
Mais mon enfant mort est un poids que je ne peux nier."
La nuit, elle erre dans les rues détrempées à la recherche de son identité, mais aussi du Collectionneur de larmes qui pourra sûrement l'aider:
"Aujourd'hui je ne sais pas, je ne sais plus comment, comment je m'appelle, seule la nuit est digne de me reconnaître, tandis que je m'en vais au loin."
Or, "un nom est la forme plurielle d'une identité". La femme existe bien, elle se sent vivante lorsqu’elle se promène la nuit,"royaume des morts et des squelettes et des cadavres".
De toute façon, aucune chance de rejoindre son pays de sable chaud, car un ciel couvercle fait de la pluie une "ville qui pleure".
Bruxelles n'est jamais nommée. Elle incarne "la ville du soleil défait" aux murs de briques rouges. C'est "un royaume sans nom, un royaume sans vie" qui accueille en son sein les âmes perdues. A travers les gouttes d'eau, résonnent les paroles de l'homme qui crie, qui appelle celle qui l'a abandonnée, mais ses paroles se perdent, sonnent creux.
Edith Soonckindt rend hommage à ceux qui n'ont pas de nom et peuplent "la ville béante". Ce sont ceux que les passants ne voient pas, ne voient plus ou ne veulent pas voir. Pourtant, ils ont eu un passé, une vie. Seule la petite fille au murmure lancinant leur rappelle qu'ils ont existé jadis.
Pour bien comprendre le texte, il suffit de lire indépendamment les trois voix du récit et se laisser porter par la poésie des mots.



Dix questions à Edith Soonckindt, traductrice littéraire

Traductrice du Chardonneret de Donna Tartt (The Goldfinch, Pulitzer 2014), Edith Soonckindt, qui est aussi auteure, a traduit à ce jour de l’anglais une trentaine de romans et recueils de nouvelles, qui lui ont valu bourses de traduction du Centre National du Livre et deux résidences de traduction au Collège International des Traducteurs Littéraires d’Arles.

Après avoir enseigné en universités pendant de nombreuses années aux États-Unis, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et bien sûr en France (son pays d’origine), elle vit aujourd’hui à Bruxelles, La Ville de la Pluie ainsi qu’elle l’a surnommée dans son dernier livre…


Dans l’article « Une avant-dernière portion de Tartt » publié sur votre site (http://soonckindt.com), vous expliquez que vous avez mis six mois à traduire les 787 pages du roman « Le Chardonneret » de Donna Tartt. L’avez-vous d’abord lu entièrement en anglais avant d’entamer sa traduction ?

Non, je le fais rarement, histoire de garder le suspense entier et de me distraire en travaillant ! Normalement, ça fonctionne, et j’ai rarement eu de mauvaises surprises, sachant par ailleurs que de plus en plus de manuscrits en anglais sont donnés à traduire avant la publication en VO, et ne sont donc parfois même pas terminés !
Dans ce cas-ci, mal m’en a pris, même si la suite s’est avérée pleinement heureuse, mais bien plus tard : j’ai lu le premier chapitre qui était tout à fait « normal », donc j’ai accepté sur cette base-là. Et puis catastrophe au deuxième chapitre, où la scène de l’explosion dans le musée s’est révélée un entrelacs suffocant de détails techniques plus incompréhensibles les uns que les autres ! Là, j’ai bien cru que j’allais rendre mon tablier, j’en aurais pleuré !
Et les difficultés ne s’arrêtaient pas là, les descriptions ponctuelles de l’atelier d’ébénisterie étaient très techniques aussi, à s’arracher les cheveux quand on n’y connaît rien, ce qui était mon cas, avec, plus loin encore, un florilège de termes ès drogues, domaine qui n’est pas ma spécialité non plus ; sans parler du vocabulaire lié aux paris sportifs qui fut un vrai cauchemar aussi et dont seul un recherchiste émérite m’a dépêtrée, sachant que tout cela devait être par ailleurs traduit en un temps record. Or j’avais accepté ce délai serré – pour bien faire, j’aurais dû disposer d’une année entière – sur la base d’une traduction certes longue, mais sans difficultés particulières, croyais-je en toute innocence… Vu l’actuel succès du livre, je ne regrette pas d’en avoir accepté la traduction, mais je serai peut-être plus vigilante une prochaine fois… On apprend à tout âge !

Comment l’éditeur vous a présenté l’ouvrage ?

Il ne m’a pas raconté grand-chose puisque le livre n’était pas encore publié en anglais à l’époque – je l’ai traduit sur épreuves non corrigées, une tendance de plus en plus marquée dans la traduction de livres commerciaux de l’anglais. Qui plus est, ce roman était entouré du plus grand secret – futur coup médiatique oblige – que je me suis engagée à respecter même si c’était difficile : je suis du genre bavarde et, en prime, je tiens un blog littéraire ! Je craignais aussi que mon ordinateur ne soit piraté si un fan quelconque – et cette gente dame semblait en avoir des millions – apprenait que ce dernier recelait un original que beaucoup mourraient d’envie de connaître puisque Donna Tartt ne sort un livre que tous les dix ans !
J’ignorais tout de cette auteure et de ses deux précédents best-sellers – qui, soit dit en passant, ne garantissent néanmoins jamais qu’il y en aura un troisième – et je me souviens juste que le livre m’a été présenté comme un thriller… Étant donné ce sceau du secret imposé à tous, éditeur compris, peu d’informations filtraient sur le Net pour en apprendre davantage et j’ai donc découvert le contenu au fur et à mesure, comme un lecteur ; enfin, un lecteur particulièrement lent puisqu’il m’a fallu six mois pour connaître la fin. Du coup, question suspense, j’ai été servie, je crois !
En butte à d’intéressants problèmes de traduction (voir question 1), j’avoue sinon avoir été frustrée de ne pas pouvoir faire d’articles détaillés sur le sujet pour mon blog ainsi que je l’avais fait au fur et à mesure de ma traduction de L’Ami du roi, un roman historique de Rose Tremain, et j’ai joué de fine diplomatie sur Facebook pour demander à mes amis de l’aide (qu’ils m’ont apportée !) sur des thèmes d’ébénisterie sans jamais dévoiler le contexte que, souvent, ils me demandaient « pour mieux comprendre » ! Je précise que, vers la fin, Donna Tartt elle-même, adorable et fort disponible, m’a apporté son concours pour démêler les derniers nœuds syntaxiques.

Aviez-vous déjà lu l’auteure auparavant ?

Non, jamais et je me suis sentie assez démunie de ne pas mieux la connaître, j’ai donc dû faire un petit tour discret auprès de mes amis pour savoir ce qu’ils en pensaient dans l’éventualité où ils auraient luLe Maître des illusions ou Le Petit copain, tous deux traduits chez Plon. Le mot « pavé » est revenu à plusieurs reprises puisque c’est le cas de ses deux précédents livres aussi. Cela étant, mes préférences de lecture allant surtout à la littérature française contemporaine, ou bien à la japonaise, j’ignore souvent tout des auteurs anglophones contemporains que l’on me demande de traduire. J’ai au moins le plaisir de la découverte !

Donna Tartt lit et comprend le français. N’était-ce pas, sans le vouloir, une pression supplémentaire pour vous ?

Cela l’aurait certainement été si je l’avais su avant ! Nadine Gordimer, entre autres exemples, est réputée pour rendre la vie infernale à ses traducteurs – alors que son français n’est pas excellent – donc cela m’aurait sûrement occasionné des angoisses supplémentaires dont je n’avais certainement pas besoin au vu des lourdes responsabilités qui pesaient déjà sur mes épaules !
Dieu merci, je ne l’ai appris que le jour du cocktail de lancement de Plon, à la sortie du livre un an plus tard ! Et là, elle m’a félicitée pour mon travail, sans néanmoins omettre de souligner quelques erreurs – une vingtaine sur près de 800 pages, ce n’est pas trop catastrophique – erreurs que, dans ma grande précipitation, j’avais commises ici et là…

Sur votre blog, vous expliquez clairement que le succès d’un ouvrage traduit est important pour son traducteur en termes de rémunération. Ce rapport mercantile n’engendre-t-il pas une certaine obsession sur les chiffres des ventes ?

Si l’on est obsédé par l’argent, on n’exerce certainement pas le métier de traducteur littéraire ! Pour un ouvrage très difficile que j’ai traduit il y a peu (L’Ami du roi, de nouveau lui), le style pseudo XVIIe à rendre, et dont je ne suis aucunement spécialiste, m’a tellement compliqué la tâche qu’au vu du nombre d’heures insensées passées sur la besogne, ma rémunération s’est chiffrée à 5 euros net de l’heure, moins qu’une femme de ménage alors que j’ai un niveau Bac+6 !
Alors, oui, à côté de cela, la traductrice de Cinquante nuances de Grey a empoché 400.000 euros de droits d’auteur, mais pour un coup de ce genre, il faut comprendre que la plupart d’entre nous travaillons dans l’ombre et pour des sommes dérisoires – au vu des compétences et du temps demandés pour bien traduire – ce dans un aléatoire financier des plus usants et sans la moindre reconnaissance professionnelle, le plus souvent.
Donc, oui, le traducteur signe pour un pourcentage (entre 1 et 3, le plus souvent 1…) sur les ventes – et sa rémunération de départ représente d’ailleurs une avance sur droits – mais pour toucher quelque surplus que ce soit, il faut d’abord que l’éditeur ait récupéré les droits d’auteur avancés ; et il faut ensuite de fameuses ventes pour toucher quoi que ce soit en plus ! J’y suis parvenue avec La Nostalgie de l’ange et Les Cinq personnes que j’ai rencontrées là-haut, ce qui m’a surtout valu des impôts insensés, mais j’en ignorais tout au moment de la traduction puisque, de nouveau, elle s’est effectuéeavant la sortie aux États-Unis et que, de toute façon, un succès là-bas n’est pas systématiquement suivi d’un succès ici, les goûts des lecteurs américains n’étant pas les nôtres.
Inversement, j’ai déjà traduit un livre que l’on m’avait annoncé comme un futur best-seller (il l’avait été en Suède) et qui, parce que à connotations orientales et sorti au moment de la guerre du Golfe, a fait un flop total en français… Donc on ne peut jamais jurer de quoi que ce soit à l’avance. Pour Donna Tartt, je ne m’attendais à rien et ne comptais sur rien non plus. J’ai donc traduit tranquillement, ou presque au vu de la portion temporelle congrue dont je disposais et qui m’a tout de même valu d’y passer 10 heures par jour, ce qui est beaucoup trop et n’est pas une bonne façon de traduire.
C’est maintenant que je regarde chaque semaine la place du Chardonneret au palmarès, mais comme, en bonne littéraire que je suis, je suis nulle en chiffres, je n’ai absolument aucune idée de la somme qui me sera versée en 2015 – on reçoit toujours les droits d’auteur au printemps de l’année suivante. Donc, et d’une, je suis loin d’être riche pour l’instant, et de deux, cela ne me tracasse guère, je verrai bien de quoi le printemps 2015 sera fait quand il fleurira !

Aimez-vous le mot « traductrice » ? Sinon, quel terme conviendrait le mieux selon vous ?

Je n’ai rien contre, il dit bien ce qu’il veut dire, encore que, dans une précédente interview, le journaliste ait commis l’erreur, commune paraît-il, de me traiter d’interprète, ce qui m’a fait bondir ! Évidemment, l’on pourrait être poétique et parler de « passeur de mots », mais déjà que notre métier est nébuleux et mal cerné par le grand public – qui croit souvent que Google traductions suffirait parfaitement à l’affaire – avec une telle appellation, la confusion serait complète !

Il a fallu que « Le Chardonneret » obtienne le Prix Pulitzer pour qu’enfin les médias s’intéressent à votre travail. Qu’en pensez-vous ? Est-ce symptomatique d’un état de fait qui consiste à ne voir que sur un livre le titre et l’auteur ?


Hormis six interviews qui n’ont jamais eu lieu auparavant, c’est vrai, je ne sais franchement pas si beaucoup de journalistes s’intéressent davantage à moi et à mon travail depuis le succès du Chardonneret. Dans l’ensemble ils ne s’intéressent guère aux traducteurs, point barre, à part quelques noms phares le plus souvent liés, mais pas toujours, à la notoriété de l’auteur traduit ou au prestige d’un ouvrage. Et là, il est clair que ces derniers jouent, oui, y compris au niveau des éditeurs aussi, je pense. Si l’on a traduit un grand auteur, ou un grand livre, on est forcément un grand traducteur, ce qui est absolument faux ! Je pourrais citer nombre de best-sellers de « grands » auteurs traduits par des gens qui font honte à la profession en traduisant cream cheese par crème du fromage (à la place de fromage frais) ou en parlant d’être blanc comme de la craie (calque de l’anglais) au lieu d’être blanc comme un linge et j’en passe.
Et puis, qu’est-ce qu’un grand auteur ? Ce n’est pas forcément celui qui vend des millions d’exemplaires. Je pleure encore sur ma traduction – autrement plus difficile, et donc héroïque – de la Galloise Trezza Azzopardi dont le magnifique livre Ne m’oubliez pas (paru également chez Plon) est passé totalement inaperçu des journalistes et du tristement « grand » public, et ma traduction avec d’ailleurs – mais ça, c’est moins grave – et qui aurait largement mérité tous les prix du monde. Seulement voilà, c’était un livre original et difficile, donc personne n’en a fait cas et ça, c’est une des plus grandes blessures de ma carrière littéraire.

Si j’ai bien compris, vous fustigez les articles qui oublient de mentionner le traducteur. Quelles pistes proposez-vous pour changer les mentalités ?

Que diriez-vous si vos articles, ou vos livres si vous en écrivez, étaient publiés sans votre nom alors que vous en êtes l’auteur ? Pour mémoire, et encore trop de gens l’ignorent, le traducteur littéraire a, en France, le statut privilégié d’auteur – ce n’est pas forcément le cas dans d’autres pays – qui lui permet donc d’être rémunéré en droits d’auteur sous la forme d’avances sur droits au moment de la signature du contrat, avec un éventuel (et rarissime) complément lorsque le livre se vend bien, ce qui demande déjà quelques centaines de milliers d’exemplaires…
Je n’ai, personnellement, pas de pistes à proposer – qui se soucie d’une malheureuse traductrice littéraire, à part vous qui les respectez et je vous en remercie – mais il y a par contre une association fort efficace qui nous regroupe tous et qui s’appelle l’ATLF, l’Association des Traducteurs Littéraires de France (http://www.atlf.org/) : elle s’attelle chaque jour avec acharnement à la reconnaissance du métier et de nos droits, que ce soit auprès des journalistes ou des éditeurs. Mais il y a encore du pain sur la planche quand l’on sait que nombre d’éditeurs omettent encore de mentionner le traducteur sur la page promotionnelle d’un livre et que, dans le cas du Chardonneret et de sa centaine de recensions, un bon tiers des journalistes a omis de mentionner mon nom, comme si le texte leur avait été fourni en français directement par Donna Tartt ! Quel mépris, et quel manque de respect !

Les traducteurs de l’anglais sont-ils nombreux ? Vous connaissez-vous, ou finalement est-ce un métier résolument solitaire ?


Les traducteurs de l’anglais sont beaucoup trop nombreux pour pouvoir exercer leur métier de manière continue, la concurrence est très rude ! Mieux vaut pratiquer une langue dite mineure, c’est mon cas avec le néerlandais, mais j’aime tellement peu cette langue que je répugne à travailler avec elle. Si j’en crois l’annuaire de l’ATLF nous sommes plusieurs centaines d’anglicistes répertoriés par spécialités (États-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud, Irlande, etc.) et par genre (poésie, polars, jeunesse etc.), à la fois sur le site Internet de l’association et dans un annuaire distribué gratuitement aux éditeurs tous les deux ans. En comparaison, en néerlandais il y a 21 traducteurs ! (mais aussi moins de livres à traduire).
Dans mon expérience, les éditeurs font appel à l’annuaire pour les langues dites mineures, justement, pour lesquelles ils ont peu de contacts/infos, mais sinon c’est essentiellement la recommandation d’un autre éditeur qui fonctionne, ou la réputation/notoriété du traducteur s’il a la chance d’en avoir une. J’ai traduit La Nostalgie de l’ange parce que j’avais écrit un roman intitulé Le Bûcher des anges, à quoi ça tient ! Notons qu’il en va des grands traducteurs comme des grands auteurs, les plus connus ne sont pas forcément les meilleurs (ce qui s’applique bien sûr à moi qui commence à l’être).
Dans l’absolu, nous ne nous connaissons pas entre nous puisque éparpillés aux quatre coins de la France, voire du monde pour certains. Mais l’annuaire nous permet de nous contacter entre nous en cas de question pointue, par exemple ; et sinon, il y a des points de ralliement, comme les journées professionnelles d’ATLAS, les Assises de la traduction littéraire, le CITL (le Collège International des Traducteurs Littéraires), et divers autres collèges de traducteurs de par le monde, ou encore l’une ou l’autre table ronde lors d’un salon du livre. J’ai pratiqué tout cela au fil des ans, ainsi que séminaires et festivals : du coup, cela m’a permis de rencontrer quelques collègues avec qui je suis toujours en contact professionnel ou personnel aujourd’hui.
En cela, le CITL est magique car il m’a permis de croiser le traducteur de Proust et de Stendhal en persan, celui de Deleuze en tchèque, ou encore celui de Rabelais en serbo-croate ! Cela offre des occasions de voyages aussi, et parfois même quelques rencontres amoureuses…
À part cela, le métier en lui-même est résolument solitaire – c’est même pour cela qu’on le choisit, je crois ! – mais Internet a singulièrement changé la donne en facilitant les recherches – je ne louerai jamais assez les bienfaits de Google images ! – et les réseaux sociaux ainsi que les mails ont mis un terme à un isolement qui pouvait peser, parfois. Car si le traducteur aime la solitude, il n’est pas forcément misanthrope… Personnellement, je suis infiniment conviviale, mais après avoir enseigné dix années en universités étrangères, je n’aime rien de plus que travailler seule chez moi, dans mon petit appartement feutré sous les toits où aucun bruit ni aucun tracas ne m’assaille tandis que je traduis, ou que j’écris…

Pour finir, quelles sont vos prochaines traductions ?
J’en ai rarement plusieurs en stock à l’avance, hélas, mais cette fois-ci j’en avais deux, dont un pavé qui a été malheureusement annulé suite à un changement d’éditrice dans la maison, le deuxième en six mois. Peut-être la nouvelle éditrice me la proposera-t-elle à nouveau ? Bien que stressantes financièrement, ces périodes sans commande permettent de se reposer, de prospecter ou, dans mon cas, d’écrire ce que j’avais dû remiser durant tous ces mois pour cause de traductions forcenées – deux difficiles coup sur coup, je m’en remets tout juste six mois plus tard ! Heureusement, un de mes propres travaux sort mi-juin en France (La Ville de la Pluie, Maelström, Bruxelles), un court texte poétique que j’ai écrit durant cette pause ès traductions, justement…
À part cela, je dois, normalement, entamer en mai la traduction d’un premier roman américain qui m’a l’air fort sympathique (2 A.M. at the Cat’s Pajamas, de Marie-Helene Bertino), mais sur lequel je possède, de nouveau, peu d’informations, et pas encore de contrat… Je vous l’ai dit plus haut, c’est l’aléatoire qui est le pain quotidien des traducteurs littéraires, pas la traduction de livres à succès… Dans ce cas-ci, j’ai en tout cas négocié le même délai que Le Chardonneret, mais pour moitié moins de pages ; et je compte sur un temps de décantation suffisant, qui m’a cruellement manqué pour Donna Tartt, afin de tenter d’en faire un petit bijou finement ciselé ! On peut toujours rêver…

Coup de théâtre : alors que cette interview allait être bouclée un éditeur vient de me contacter pour me proposer la traduction de Unravelling Oliver, de Liz Nugent, un thriller psychologique qui m’a l’air très appétissant et qui, si je dois la combiner avec celle de Bertino, risque de faire avorter derechef mon projet de traduction tranquille et ciselée… Drôle de métier.


Je suis une légende, Richard Matheson

Ed. Folio Gallimard, collection SF, traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Serval, mai 2001, 240 pages, 6.2 euros

Parce qu'il est homme...


Livre phare de la littérature de Science-Fiction, écrit en 1954, et situant le récit entre 1976 et 1979.



"Le monde est devenu fou, songea-t-il. Les morts s'y promènent à leur guise, et cela ne m'étonne même plus." 
Robert Neville est le dernier survivant d'une épidémie ayant touché toute la population, ou plutôt dernier survivant sain car, la nuit, ses voisins, et les autres new-yorkais sortent à la recherche de sang frais...
Ce sont des vampires mais ayant gardé des traits humains. Ils se divisent en deux catégories: ceux morts durant l'épidémie et qui reviennent à la vie, et ceux "vivants" touchés par le virus.
 Richard, semble-t-il, est immunisé naturellement.  Il organise sa vie en partant du principe que "son existence n'en reste pas moins un combat stérile et sans joie", "une énigme" que "son acharnement à vivre" dans un monde qui n'existe plus. 
Le lecteur suit de mois en mois l'évolution psychologique et matérielle de Neville: ses abattements, ses nuits blanches, ses introspections douloureuses, ses moments d'euphorie.
Petit à petit, il devient l'incarnation de la "vie à tout prix", un peu comme le héros de La Route de Mc Carthy: il s'acharne à survivre dans un monde à l'agonie. 
A force, le monde se réduit à la seule dimension du présent immédiat, "un présent tout entier fondé sur la survie, ignorant les sommets de la joie comme les abîmes du désespoir"

Au delà du récit et de la chasse aux vampires, ce roman propose une véritable réflexion sur la solitude, l'isolement, l'existence lorsque les piliers fondamentaux ont disparu. Pas de monstres sanguinaires, pas de zombies comme dans le film éponyme, mais "ils", "les autres" sont devenus la nouvelle société émergente dans laquelle Neville incarne le danger et l'intrus à détruire.
 Dès lors, il est devenu une légende.

Maudits, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, octobre 2014, 811 pages, 25 euros.

"Le diable n'a pas de nom, et pas de visage."


En juin 1905, et ce pendant quatorze mois, la tranquille ville de Princeton, New-Jersey, va être le théâtre d'événements surnaturels qui vont toucher une des familles les plus illustres, les Slade. Ceux qui les auront côtoyés de près comme de loin seront les témoins infortunés ou les acteurs soumis de ce que l'histoire locale connaît sous le nom de la Malédiction de Crosswick, et que certains médecins de renom expliqueront comme "un phénomène exceptionnel d'hystérie collective dont la panique aux serpents du séminaire de Rocky Hill aurait été un préliminaire."
Par un incroyable tour de force littéraire, Joyce Carol Oates va mélanger des faits historiques et fictionnels pour offrir au lecteur un roman qu'on peut qualifier de gothique, ainsi qu'un roman social, en dressant un large état des lieux de la société américaine du début du vingtième siècle.

Même si le mot diable est très peu nommé, le lecteur averti comprendra très vite qu'il s'agit bel et bien d'une créature maléfique à l'origine de la  malédiction. Dans les landes qui entourent Princeton, elle "a posé" son Royaume des marécages dans lequel s'y déroulent les pires orgies et fêtes décadentes. Mais, pour attirer la très bonne société princetonienne, il faut se fondre dans la masse. Alors, sous les traits de l'avocat Axson Mayte, "à la séduction arrogante des sudistes" selon les unes, "homme trapu aux traits batraciens, aux yeux couleur d'eau sale" selon les autres qui n'hésitent pas à le comparer au Golem de la religion hébraïque, il va entrer en scène "de la façon la plus spectaculaire" le jour du mariage d'Annabel Slade, petite fille de Winslow Slade, homme d'église respecté, ancien président du Colllege de Princeton.

"Car le diable a le pouvoir de nous tourmenter et de nous terrifier en nous faisant douter si nous sommes sous son emprise ou simplement le jouet de fantasmes puérils".
L'enlèvement d'Annabel le jour de ses noces est le point de départ d'événements inexplicables qui vont décimer cette grande famille.
Justement, pour contredire la théorie selon laquelle l'hystérie collective aurait gagné les gens les plus respectables, le narrateur qui se dit historien, va récolter, compulser et déchiffrer tous les documents de l'époque pour reconstituer point par point les faits, mais aussi, on le saura plus tard, pour reconstituer la vérité par rapport à sa naissance pour le moins extraordinaire.

Pourtant, il n'y a pas que les Slade qui sont touchés par la malédiction. Tout le petit monde aristocratique qui gravite autour d'eux sont en proie aux hallucinations, comportements inquiétants, furieuses envies de tuer ou copuler, moments d'absence. Ainsi, on retrouve parmi eux des personnages ayant réellement existé tel  Grover Cleveland, ancien président des Etats-Unis, et Woodrow Wilson, futur Président aussi et dirigeant de l'université de Princeton au moment des faits.
Paradoxalement, cette petite société ne met pas de mots aux phénomènes dont elle est victime alors qu'elle qualifie d'"indicible" ce qui leur semble tabou comme le plaisir féminin, l'homosexualité et autres sujets qualifiés de honteux en 1905...

Annabel Slade n'est que la première victime du diable. Suivront Oriana, Josiah et Todd Slade, puis ce qu'on peut qualifier de "victimes collatérales", innocentes victimes des coups de folie de leur conjoint, telle Adélaïde Burr tuée à coup de pales de ventilateur...

Tout au long de ces 811 pages, Joyce Carol Oates joue avec nos nerfs. Son récit ressemble à une enquête historique entrecoupée d'une vaste étude de mœurs dans laquelle, là aussi, ses personnages sont touchés de près ou de loin par la Malédiction. Ainsi, le militant socialiste Upton Sinclair, auteur de La Jungle, voit de drôles de choses dans la lande, et son épouse Meta semble changée depuis une longue promenade en solitaire. Que dire aussi de Jack London qui, après un meeting socialiste, se régale d'un sandwich cannibale, le mets servi aux Maudits à l'intérieur du Royaume des marécages?
Dès lors, la part historique glisse vers la part fictionnelle du récit; les contours deviennent flous, des voix venues de nulle part se font entendre et harcèlent les personnages, telle "une meute de chiens de l'enfer, lancée à [leurs] trousses". 
Comment combattre cette poussée diabolique? L'honorable professeur Van Dyck, lui-même victime, pense que seule "une stratégie de rationalité" viendra à bout de ces phénomènes surnaturels. Pourtant, seule une partie de dames pour le moins insolite entre le Malin et un enfant décidera de l'avenir de cette communauté dévastée par le Mal.


L'écrivain s'amuse pour notre plus grand plaisir de lecteur. Certes, les deux cents premières pages pourront paraître fastidieuses par l'abondance des personnages mis en place et la multiplicité des supports dont use le narrateur pour l'avancée de son enquête. Dans ce cas, la situation initiale se révèle finalement flamboyante et la promesse d'une suite de roman on ne peut plus passionnante.
Maudits est un roman ample et ambitieux. Il est un véritable tour de force littéraire car il ose insérer dans le genre gothique des personnages réels dont les carrières sont aiguillées de près ou de loin par les forces surnaturelles qui sévissent sur Princeton.
Maudits se lit à petite dose pour en reculer la fin, convaincu à sa lecture de lire un des meilleurs romans de Oates.

A lire, à relire, à partager.


Resurrectio, Amelie Sarn

Ed. Seuil Jeunesse, septembre 2014, 317 pages, 14.5 euros.

Lucia, Maxine, Kerenn, Katy, Liu, Nubia, et les autres...


Quand Marie se réveille sur une table métallique, dans une pièce immaculée, rien ne lui revient en mémoire pour expliquer sa situation. Certes, elle associe les objets à des mots qui lui reviennent spontanément, mais elle a l'impression que son cerveau est vierge de souvenirs. Alors lorsqu'un homme se présente à elle, lui disant s'appeler Victor Franck et se présentant comme son père adoptif et son médecin, elle le croit spontanément.
"Elle ne savait pas qui elle était. Elle ne se reconnaissait pas. Ou plus exactement comme si ses mains ne reconnaissait pas son visage."
Marie, face au miroir, est incapable de se reconnaître. Même le tatouage sur son épaule ne lui est pas familier. Quant à la multitudes de cicatrices qui barrent son corps meurtri, son père lui explique qu'elles sont les conséquences d'un grave accident de voiture. Très docile tout d'abord, elle accepte sa solitude imposée et le mystérieux comportement de celui qui vit avec lui. Il note tout ses faits et gestes dans des carnets, évite toute explication sur son passé et son amnésie, mais surtout, semble très inquiet à propos de sa santé et lui injecte régulièrement un cocktail d'immunodépresseurs. Seulement, à seize ans, la jeune fille a soif de retrouver une vie normale en allant au lycée comme ceux de son âge.
D'abord réticent, Victor accepte. Pour Marie, ce nouveau quotidien est une bouffée d'oxygène, même si l'établissement est une micro société au sein de laquelle elle doit se protéger contre la méchanceté des autres filles. Alors, pour retrouver un peu de calme, elle se réfugie régulièrement à la bibliothèque, véritable havre de paix, refuge où elle rencontre Liam, le champion de natation de l'école. Une véritable amitié se noue, confortée par la rencontre avec Malo, le petit frère autiste de Liam.
Cependant, la vie de Marie est hantée par un phénomène inquiétant qu'elle n'ose pas révéler à son père.Régulièrement, lorsqu'un danger guette, une ombre noire l'envahit et semble s'étendre autour d'elle. De plus, parfois, elle a l'impression de se retrouver dans la peau de quelqu'un d'autre et revivre des scènes bien précises d'un passé dont elle ignore tout. Peut-être l'explication se trouve-t-elle dans son propre passé familial, mais Victor refuse toujours de se livrer, trop inquiet d'être retrouvé par Hydra, la multinationale dont Münde est le dirigeant, et qu'il a quittée sans explications quelques mois auparavant.
"Marie avait un sentiment de vide. Elle était debout au bord d'un gouffre sans fond. Et ce néant l'attirait autant qu'il la révulsait."
Et si le secret était vraiment trop grand pour elle?

Le lecteur attentif aura très vite compris qu'Amélie Sarn reprend les principales lignes du mythe de Frankenstein inventé par Mary Shelley en 1818, pour offrir un roman ado fantastique contemporain plutôt réussi.
Victor Franck est la réincarnation fictionnelle de Victor Frankenstein, et Marie celle de la créature à qui on a redonné une étincelle de vie, sauf que cette dernière aime son créateur.
D'ailleurs, ce créateur devient petit à petit un père inquiet et à l’écoute. Il sent que sa relation avec Marie se transforme, avec tout ce que cela implique de complications relationnelles.
Néanmoins, l'auteure s'éloigne du roman gothique. Marie et Liam ont une histoire sentimentale, la jeune fille est hantée par des visions morbides, sauf qu'elle est ignorante de ses origines. Victor est bel et bien un Prométhée des Temps Modernes; il a vaincu le secret de la mort et il est dépassé par son expérience.
Resurrectio est finalement un roman novateur car il renoue avec un vieux mythe en l'inscrivant dans une intrigue éminemment contemporaine. La montée en puissance du suspens tout au long du récit offre un dénouement rapide, violent, qui annonce une suite probable.

A découvrir sans tarder.

A partir de 13 ans.

REGARDS CROISES (10) La nuit a dévoré le monde, Pit Argamen (Martin Page)

Ed. J'ai lu, août 2014, 192 pages, 6.5 euros


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


"Je suis une légende"


Antoine Verney est écrivain. Certains le qualifieraient même d'"écrivaillon" car il écrit des romans à l'eau de rose pour une obscure maison d'édition afin de pouvoir survivre. De ce fait, il a une tendance au repli sur soi, à la déprime, à l'impossibilité de croire qu'un jour viendra où il écrira un "vrai" livre accepté par une grande maison d'édition et salué par la critique.
A une soirée chez une amie mondaine, il se soûle au point de sombrer dans une pièce de l'appartement. Or, quand il se réveille, la gueule de bois est plutôt inédite: il y a du sang sur les murs, git çà et là des cadavres démembrés, et dehors, depuis le balcon, c'est plutôt l'anarchie:
"Je me suis avancé sur le balcon avec précaution. Des gens couraient. Le boulevard de Clichy était plein de voitures accidentées. Entre ces voitures, des hommes mangeaient d'autres hommes. Ils leur arrachaient des bouts de chair avec les dents, ils les démembraient et plongeaient leurs doigts dans leurs entrailles. Ils les dévoraient."
Cette réalité, à premier coup est impossible, digne d'un épisode de Walking Dead, la série à zombies. Mais, très vite, le jeune homme comprend qu'il  ne rêve pas. Alors, il s'organise, se replie dans l'appartement de son amie. Il se barricade après avoir récupéré tout ce qu'il pouvait chez les voisins. Enfin, une fois en sécurité, il observe ce qui se passe à l'extérieur, afin de tout retranscrire pour d'éventuelles générations futures.
"Un nouveau monde commence. Une nouvelle Amérique est née, et nous en sommes les Indiens."

Au fil des jours, la problématique zombie devient secondaire. Ces créatures font maintenant partie du paysage quotidien. Pour Antoine, c'est la solitude et l'isolement les réelles menaces, car, s'il n'est pas vigilant, il risque de sombrer dans la folie, même s'il faut être un peu fou pour survivre à l'extérieur:
"La folie est un outil, c'est mon char d'assaut. Je m'y réfugie pour faire barrage à la folie du monde."
C'est pourquoi ses souvenirs constituent le véritable barrage contre le désir de disparaître à son tour:
"Voilà mon armée: des souvenirs vivaces pour lutter contre la mort qui refuse de mourir."

Puisque l'Humanité a changé de visage, Antoine décide de l'étudier. Finalement, il pense que la pandémie mondiale est une véritable démocratie réelle puisqu'elle touche les êtres humains sans distinction de race, de classe, d'âge. Et puis, les zombies sont un modèle de persévérance: ils ne lâchent jamais rien en venant une fois par jour en bas de son immeuble. A force de les observer, il en vient à suggérer qu'ils incarnent une nouvelle forme de beauté; ils sont devenus la norme et lui l'incarnation de la laideur. De ce fait, pourquoi continuer à les tuer de temps en temps comme il le fait depuis le début de son cauchemar?
"J'ai toujours su que les gens étaient des monstres. Alors qu'ils soient aujourd'hui des zombies, ça n'est qu'une confrmation. La métaphore s'est incarnée. Et je suis bien décidée à vendre cher ma peau."
Pourtant,  Antoine n'est pas véritablement seul. La rencontre avec son pendant féminin va adoucir quelques certitudes qu'il s'était forgées, et briser son isolement.

L'auteur avoue que Pit Argamen est "la part punk, violente, en colère, et idéaliste" de Martin Page. Par le biais de ce roman, Martin Page fait la part belle à la littérature de genre et loue ces récits qui ont bercés sa jeunesse:
"Les livres d'horreur sont les vrais réalistes (...) Ils nous renseignent davantage sur la nature humaine que n'importe quel livre naturellement plat et ennuyeux."
Antoine, l'écrivain romantique, clown à l'hôpital Necker, est un sérieux défenseur de la littérature de genre. Selon lui, elle "parle à ceux qui ne font pas partie des élites. C'est un moyen de faire passer des choses en contrebande."
Maintenant que le monde tel qu'il fonctionnait n'existe plus et qu'une nouvelle Humanité est en marche, "l'ancienne littérature sérieuse est aujourd'hui la nouvelle littérature de gare, la littérature pleine d'imagination étonnante et excessive."
En remplissant ses carnets, Antoine réinvente la littérature. Il en est l'unique porte parole désormais. En écrivant, les zombies disparaissent au profit d'une nouvelle réalité couchée sur le papier:
"L'encre sur ma page me sauve, j'en aime l'odeur, j'aime les tâches qu'elle fait sur mes doigts, c'est le contraire du sang."

Comme le héros de Richard Matheson, Robert Neville, Antoine peut affirmer maintenant: "je suis une légende" car il est devenu le cas isolé de la nouvelle société émergente, le symbole d'un passé révolu, celui qu'on craint car il est différent.


Une réussite... du genre!

L'article de Christine Bini:  http://christinebini.blogspot.fr/2014/10/regards-croises-10-la-nuit-devore-le.html

Histoires d'un raisonneur, Fernando Pessoa

Ed. Christian Bourgois, septembre 2014, traduit de l'anglais par Christine Laferrière, 218 pages, 15 euros.

Comment résoudre une affaire en restant dans son fauteuil...


Grâce à ces quatre nouvelles policières écrites en anglais, Fernando Pessoa met en pratique sa théorie sur le genre policier, expliquée dans son essai (en fin du recueil) selon laquelle le détective doit être avant tout un raisonneur, car c'est à partir de  la connaissance du caractère et du tempérament des témoins de l'affaire qu'il construit ses arguments pour résoudre l'intrigue. Ainsi, l'affaire criminelle se résout sans preuves véritablement matérielle, prouvant la supériorité de l'intelligence sur le reste.
William Byng, ex sergent et détective amateur est l'incarnation parfaite du raisonneur. Son ami Thomas, le narrateur des quatre récits, est subjugué par la capacité de réflexion et d'analyse de cet homme. En effet, sans sortir de chez lui, il est capable de résoudre une énigme dont parfois il n'existe aucune information susceptible de faire avancer le raisonnement.

"C'est le raisonnement du détective qui constitue l'intrigue de l'histoire policière; non, comme beaucoup l'ont imaginé, le crime conduisant au travail du détective."
Alors, William Byng s'intéresse surtout au tempérament de celle ou celui qui se trouve au centre de l'histoire qu'on vient lui rapporter. Car selon que le tempérament sera de nature grossière, semi-grossière ou intellectuelle,elle aiguillera le détective vers une première piste. De ce fait, il convient de penser que la plupart des meurtriers sont épileptiques, déclarés ou latents.
Ainsi, dans l'affaire de l'équation quadratique, le professeur, connu pour son tempérament froid et rationnel s'avère être un fou épileptique qui cache bien son jeu. Cependant, Byng pense qu'entre son raisonnement et le meurtrier, le fossé n'est pas si grand:
"Le génie, c'est la folie appliquée. Mon raisonnement, c'est la folie appliquée."

A chaque fois, l'auteur privilégie la démarche du raisonneur à celle froide des faits. Dès lors, étape par étape, le narrateur explique le cheminement de Byng pour aboutir à la résolution du problème, au point que certains passages peuvent sembler longs et redondants.
"La méthode est bien sûr celle du doute initial, bene dubitare, comme le disait même le vieux Thomas d'Aquin."
Néanmoins, on ne peut être que stupéfait à chaque fois par la démarche et l'extraordinaire capacité de réflexion de l'enquêteur sans cesse renouvelée à chaque enquête présentée, toutes différentes les unes des autres. On est censé retrouver, en filigrane,les influences de Poe et Conan Doyle que Pessoa aimait tout particulièrement.

Histoires d'un raisonneur sont des textes de jeunesse, très souvent incomplets et répétitifs, mais toujours suffisants à une compréhension d'ensemble. L'éditeur l'inscrit en complément d'un livre précédent, Quaresma déchiffreur, (Christian Bourgois, 2010) dans lequel Pessoa décrivait déjà sa théorie sur la supériorité du raisonnement par rapports aux éléments matériels.
De par la méthode, les récits de ce recueil sont novateurs et attireront l'attention des inconditionnels de l'auteur.

Billet d'humeur (4) Les livres que je ne lirai jamais...

Agecanonix par Uderzo






La Newsletter de la semaine cède, pour cette fois-ci, la place à un billet d'humeur un peu particulier. L'idée m'est venue alors que le moteur de recherche Facebook me harcelait depuis trois jours pour connaître mes livres préférés. Et pour inviter à liker plus vite, on vous propose toute une série de titres.
J'ose espérer que ces derniers ont été générés au hasard et non pas à partir de mon profil personnel. Dans ce cas, je suis proche de la lobotomie. Voyez plutôt, on fait de moi une lectrice éventuelle de 50 nuances de Grey et d'Inferno de Dan Brown!
Alors, avant que ma maigre réputation soit définitivement perdue, voici une liste non exhaustive de romans que je ne lirai jamais!
Oui, la sélection est on ne peut plus subjective, remplie d’à priori, de fausses impressions (quoique!) et de doutes, mais elle atteint la limite que je me suis jurée de ne jamais franchir en matière de littérature.
Dernier détail, il n'y a pas d'ordre genre du passable vers le pire, tous font partie de mon "Vade retro satanas" personnel.

  • 50 nuances de Grey, E.L James
  • Mémé goes to Hollywood (toute la série en fait) de Nadine Monfils
  • Merci pour ce moment, Valérie Trierweiller
  • Ulysse de James Joyce (je sens que là je vais me faire des ennemis!)
  • En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis
  • La femme parfaite est une conasse, Anne-Sophie Girard et Marie-Aldine Girard 
  • Inferno, Dan Brown
  • Le monstre, Serge Doubrovsky
  •  Le prochain roman de Colum McCann (et là encore nouveaux ennemis en vue!)
  • Twilight Saga, Stephenie Meyer
Vous remarquerez qu'il n'y a aucun classique de la littérature, et très peu de littérature française. Les daubes illisibles made in cocorico existent, mais j'ai énoncé cette liste ci-dessus sans faire le tri, histoire de ne mettre que les titres qui me venaient le plus rapidement à l'esprit.
Pour Ulysse de James Joyce, j'ai un peu triché, car je l'ai lu et étudié, et comme je n'ai pas tout compris (mais paraît-il c'est normal), je n'en garde pas un très bon souvenir.


Après tout, cette liste, tout le monde s'en fout, mais c'était histoire partager mes non-préférences. Mais si vous aimez ce que je n'aime pas en littérature, tant mieux, vous les lirez à ma place!

Bon week end livresque!





RUE DES ALBUMS (65) Y a un louuuuhouu! André Bouchard

Ed. Seuil Jeunesse, octobre 2014, 40 pages, 13.5 euros.

Qui fait le plus peur?


Au pays des rêves il y a bagarre, surtout dans la région de la peur puisque le loup et le cauchemar qui vit sous le lit commencent à discuter pour savoir qui aura la primauté d'effrayer la petite fille qui dort tranquillement:
"- Qui es-tu et que fais-tu ici, demi-portion?
 - Je suis le cauchemar de la petite, j'habite sous son lit."
Bien sûr, ces deux là sont incapables de s'entendre, persuadés d'être la créature la plus terrifiante de la nuit. Mais voilà que le cauchemar de la grand mère apparaît. "Cauchemaramamie", c'est son nom, est bien plus imposant que ses camarades. Ce dernier décide d'aider le loup à terroriser le sommeil de la petite fille. Or, cette dernière dort si profondément que rien ne la réveille, et en plus ce sont les monstres qui se fatiguent et finissent par s'endormir!
Et quand on s'endort, loup, enfant, ou monstre, on rêve, donc le loup se met à rêver...

André Bouchard a construit son album à la manière des poupées russes: plus le lecteur avance dans l'histoire, plus la mise an abyme s'installe. Tandis que les personnages en présence font beaucoup de bruit aussi bien pour faire peur à l'enfant qui dort qu'à celui qui tourne les pages de l'album, c'est un tout autre sentiment qui s'installe. Nous sommes comme la petite fille dans son lit: pas le moins du monde terrifiés par le loup et ses copains cauchemars. Pourtant, l'auteur, côté illustrations a mis le paquet pour les rendre agressifs et imposants, mais le fond blanc et la mise en perspective du récit leur donnent plutôt un aspect loufoque.
Jusqu'à la dernière page, la construction narrative réserve des surprises, mais il est préférable qu'un adulte lise l'histoire aux plus petits pour que ces derniers comprennent bien les mécanismes enclenchés et les pirouettes du récit.

De ce fait, on peut dire que Y a un louuuuhouu! est un album novateur, subtil, qui, à force d'humour dédramatise les peurs nocturnes et les idées reçues sur les cauchemars.

A partir de 3 ans.