Toute la terre qui nous possède, Rick Bass

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'anglais (USA) par Aurélie Tronchet, août 2014, 444 pages,  22 euros.

Temps géologiques.


Géologue de formation, amoureux inconditionnel de la nature, et auteur déjà de nombreux romans dits topologiques, Rick Bass frappe fort cette fois avec Toute la terre qui nous possède en construisant un récit en quatre parties et quatre époques différentes, mais centré sur des personnages récurrents vivant autour d'un même lieu désolé et dangereux, le lac salé de Juan Cordona près d'Odessa au Texas.
Richard est un jeune mineur géologue employé par l'industrie pétrolifère pour scruter et trouver de nouveaux puits de pétrole. A ses heures perdues, il est un amateur de fossiles chevronné, capable de rester des heures entières au soleil (mais bien protégé) sur un territoire hostile à la recherche de traces du passé. Avec sa compagne Clarissa, à la beauté incroyable, au charme fou mais au caractère impénétrable, il creuse les strates de la roche autour du lac salé à la recherche de la perle rare que la jeune femme vendra au musée national du Texas ou que Richard gardera précieusement. Car, le sel conserve tout, mais les traces humaines  de ceux venus jadis pour l'exploiter et faire fortune. Ainsi, il n'est pas rare de croiser les statues de sel des voyageurs morts sur place, de retrouver intact leurs chariots et leurs richesses, enlisés au siècle dernier dans le marigot salé.
Ainsi, l'auteur nous offre des pages à la fois envoûtantes  et hypnotiques des découvertes ou des visions surprenantes faites par les deux tourtereaux dans leurs recherches, tel le chariot et la mariée ensevelie dans le sel avec son voile, ou les squelettes aux os blanchis par le soleil, véritables gardiens des lieux, témoignant de l'hostilité de la nature:
"Parfois, de ces ultimes minutes précédant le repos de la mort, l'homme ou la femme se voûtait en avant pour périr à quatre pattes; les embruns salés portés par les vents qui avaient tant torturé le voyageur ou la voyageuse pendant un jour ou deux, continuaient de flageller la carcasse insensible."
Or le couple sait déjà qu'il sera aussi éphémère que les dunes salées du paysage. Clarissa, dans "le désir de construire une vie exempt d'erreurs" veut quitter Odessa et son soleil aveuglant.
Richard sait que sa liaison n'a aucun avenir, mais même avec les années, il n'aura de cesse de retrouver celle qui aura fait battre son cœur:
"Le départ de Clarissa, la peur de la jeune femme avaient ouvert en lui une entaille ou une déchirure dont il sentait encore la forme exacte et qui, malgré les années qui passaient, l'écoulement de cette blessure ne pouvait être étanché; il l'entendait encore ruisseler."

Pour oublier, le jeune homme va se rendre au Mexique où, pendant presque dix ans, il côtoiera le quotidien de chasseurs de pétrole, véritables rois du monde en leur royaume, autant abimés que la terre qu'ils forent. De cette expérience, Richard comprend non seulement que les lieux ont une influence certaine sur l'être humain qui les foulent, mais aussi que sa vie n'est pas là, au sein de ces corsaires de l'or noir, mais bel et bien vers Horsehead Crossing, au milieu des dunes de sel et des fossiles.
A son retour, il croise de nouveau Herbert Mix, le collectionneur hétéroclite, fait la connaissance de Marie, ex épouse de Max Otto qui, jadis, avait voulu faire fortune en exploitant le sel tout en vivant au bord du lac salé. De ce vécu, elle a gardé des rêves de fuite et de tendresse, ainsi qu'une chasse à l'éléphant, moment unique et improbable où elle croisa une troupe de forains, qui lui permit de se sentir enfin vivante et de se remplir de " la conviction que sa vie allait changer".
A défaut de retrouver la trace de Clarissa, Richard se rapproche de la jeune institutrice mormon, Ruth, qui, avec ses élèves, recherchent des gisements d'eau douce afin que cette dernière redevienne "un élément sûr dans leurs vies."

Rick Bass propose des personnages qui se croisent, se quittent, se retrouvent au sein d'une nature hostile mais obsédante. Le soleil a beau être "aussi violent que lumineux", la chaleur impressionnante, et les dunes de sel changeantes au point de modifier la topologie des lieux, il n'en reste pas moins que ce coin perdu du Texas est un lieu de vie et de souvenirs.
Ainsi, la terre les possède et les dévore à l'image des dunes qui ensevelissent périodiquement la maison de Marie au bord du lac. Tous ont en commun une quête d'absolue et d'harmonie avec la nature qui les entoure, mêlée d' un sentiment de respect, au contraire des puits de pétrole dont on entend les forages au loin, "prix de l'appétit croissant du monde pour ce qu'ils produisaient."
Enfin, Toute la terre qui nous possède est un roman aussi sur le temps: temps géologiques, temps de la ruée et de la prospection, temps de la vie humaine. A l'instar de l'équipe de football d'Odessa qui, invariablement, traîne son char tous les matins dans les rues de la ville, la roche livre un peu chaque jour les secrets du temps et de l'histoire du territoire.

Ce roman est donc une ode à la contemplation du paysage environnant, et livre une analyse subtile de son influence sur ceux qui foulent ces terres arides et muettes à première vue. La terre possède, dévore, et rejette ceux qui ont tentés de l'apprivoiser.

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