Photos volées, Dominique Fabre

Ed. de L'Olivier, août 2014, 312 pages, 18.5 euros.

"Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie..."


Entrer dans un roman ou un récit de Dominique Fabre c'est entrer dans le quotidien, s'y retrouver un peu dans les réflexions faites sur la vie ou les gens. Il met par écrit ce que tout à chacun ressent, sauf que lui trouve les mots, donne un souffle à ce qui peut paraître futile au premier abord. Dans Photos volées, les souvenirs sont le fil d'Ariane du personnage principal, Jean. Ils prennent la forme de photographies retrouvées sur des planches contact, dans une enveloppe, ou développées puis oubliées. Mais, dans tous les cas, "ces souvenirs font partie d'un trésor inconnu. On ne les cherche pas, il vient parfois s'ouvrir devant vos yeux, et au moment où tout va s'éclairer de ce qu'il y a dans cette boîte, hop le marchand de sable."

Jean, bientôt 59 ans a été licencié de la boîte d'assurance où il officiait depuis plus d'une dizaine d'années. Bizarrement, malgré les conditions abusives de son renvoi, il n'éprouve aucune rancune car il sentait qu'il avait "déjà un pied dehors depuis longtemps." Désormais, ses journées ne sont plus rythmées par les horaires de travail, à lui donc de trouver un nouveau rythme mais aussi une activité qui lui permettra d'arrondir un pécule retraite bien maigre. On pourrait croire que Jean prend par dessus la jambe son licenciement, mais non. C'est un taiseux comme on dit; il n'exprime pas ou très peu ce qu'il ressent, de peur d'ennuyer celle ou celui qui l'écoute. Néanmoins, lorsqu'il se retrouve seul avec lui-même la peur et le doute l'assaillent:
"Ça m'a pris un soir, comme ça, l'angoisse de n'avoir servi à rien. Je l'ai sentie dans mes épaules, dans ma nuque, par la fenêtre de ma cuisine quand elle m'a saisi, les arbres étaient à peu près dénudés."
Sous sa carapace tranquille, les émotions foisonnent et il lutte pour qu'elles n'aient pas le dessus. En effet, si Jean regarde en arrière, il croit avoir le vertige: un divorce avec Hélène dû essentiellement au fait qu'ils n'ont pas eu d'enfants, une enfance sans père avec une mère qui ne l'aimait pas, une vie active en pointillés dont une activité de photographe qu'il n'a pas su exploiter comme il faut. Heureusement, ses amis sont là, encore, de loin en loin, solides.
"J'ai eu beaucoup de petits malheurs dans ma vie. Les petits malheurs, pour douloureux qui soient, permettent cependant d'avancer. Ils ne sont pas de l'autre genre de malheur qui vous fait tenir coi ou vous empêche de parler pendant plusieurs années, parfois une vie entière."

Justement, ses amis sont beaucoup plus présents depuis quelques temps. Elise et Thierry, Nathalie et Orson, le défunt François restent à ses côtés et se rappellent à lui lorsqu'il se met à classer toutes les photographies qu'il a pu faire. Convaincu que "les souvenirs n'ont pas de domicile fixe, qu'on fermerait à clé", Jean se laisse envahir par ces fragments de vécu qui reviennent, car ils lui permettent de mieux appréhender le présent, et surtout ces jours qui se succèdent sans fin:
"Les jours avaient souvent la consistance d'un décor en carton depuis qu'ils n'avaient plus ni début ni fin."
Dès lors, il comprend qu'avec le temps, la proximité des amis se transforme en bienveillance et qu'une partie de nous s'échappe, disparaît, malgré tout:
"Nous ne sommes plus les mêmes, avec le temps. Nous ne nous reconnaissons qu'à moitié, mais cette autre moitié, elle nous échappe tout à fait."
Alors, Jean, pour recoller au quotidien, rencontre de nouvelles personnes: le couple du bar L'Oiseau-Bleu, qui lui propose d'exposer ses photos, Hachim, rencontré à un stage de Pôle Emploi, ou Hélène Almeida, son avocate.
Une chose est sûre: il faut avancer, prendre la vie comme elle vient, et éviter de se retourner.

Photos volées raconte l'histoire d'un type "déjà vieux qui prenait des photos, et venait boire un demi vers le soir, seul, la plupart du temps." Ces fragments de vie montre un homme qui a vécu, aimé, espéré, regretté, mais n'a jamais renoncé. Le chômage l'oblige à dresser un bilan, seulement le désire-t-il vraiment? En effet, peut-on se dire à un moment ou un autre si on a réussi ou non sa vie? Finalement, quels sont les critères qui permettraient de quantifier cette réussite? Ils changent en fonction de la personnalité de chacun.
Lire Dominique Fabre, c'est aiguiser notre sens du quotidien et modifier notre rapport aux événements qui nous touchent de près ou de loin. Il matérialise  la vacuité de l'existence, et met des mots sur nos angoisses intimes.

A découvrir.