Par ailleurs (exils), Linda Lê

Ed. Christian Bourgois, Essai, 163 pages, août 2014, 13 euros.

 "Mon chez-moi, c'est l'espace, et Rien est ma patrie." (Victor Hugo)



C'est naturellement et en toute connaissance de cause que Linda Lê a écrit cet essai consacré à la notion d'exil et de l'usage qui est fait de ce mot en littérature. En effet, née au Viêtnam, l'auteure ne se cache pas de ne plus connaître intimement sa langue natale, tandis que la langue française apprise durant son enfance à Saïgon, est devenue  "sa patrie, du moins un espace mouvant qui lui permet tout ensemble de se désabriter et de trouver une ancre flottante."
Par une série de courts chapitres, Linda Lê évoque des auteurs pour qui le mot exil avait ou a une résonance toute particulière. Connus ou moins connus, ayant vécu à des époques différentes, ils ont vécu au plus profond d'eux même le fait de se sentir exilé.
Dès l'Antiquité, Ovide, dans Tristes et Pontiques soulignait son exil forcé par Auguste comme une mort, car les habitants auprès desquels il fut contraint de vivre n'avaient pas la même langue, les désignant alors de "barbares", de "pillards altérés de sang". De toute façon, les Grecs anciens n'appelaient-il pas barbares ou métèques ceux qui n'étaient pas hellènes?

En passant par Joseph Conrad, Vladimir Nabokov, Cioran, Geoges Pérec, ou encore Olivier Rolin, pour ne citer qu'eux, cet essai dresse un panorama assez complet du concept d'exilé. On peut se sentir exilé alors qu'on n'a pas quitté son pays. Dès lors, le thème est flagrant et largement usité en littérature, car l'écriture devient la patrie, le lieu de refuge de l'exilé, le seul endroit où il se sent véritablement chez lui. Par exemple, Adomo, dans Minima Moralia explique:
"Pour qui n'a pas de patrie, l'écriture peut devenir le lieu qu'il habite."
Et Maurice Blanchot d'ajouter, dans L'espace Littéraire:
"Le poème est l'exil, et le poète qui lui appartient appartient à l'insatisfaction de l'exil."

Au delà du texte, c'est aussi la langue utilisée par l'auteur déraciné qui constitue le nouveau pays accueillant. Cioran n'a eu de cesse de répéter:
"On n'habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c'est cela et rien d'autre."
Pour étayer cette phrase, Linda Lê rappelle que beaucoup d'auteurs ont appliqué cette pensée. En effet, Vladimir Nabokov révélait que son passage de la langue russe à la langue anglaise fut vécue par lui comme une réincarnation. Parler une langue, c'est se sentir appartenir à un groupe, ne pas être exclu. En ce sens, Georges Pérec avait établi un voyage à New-York pour visiter Ellis Island et ainsi renouer avec ses racines, lui le juif qui ne parlait pas la langue de sa famille et se sentait l’incarnation de la scission, de la coupure.

Cependant, à travers l'acte d'écrire, un dérèglement se fait qui peut amener vers cette notion du JE est un autre. Linda Lê rappelle: "La littérature telle que l'entend Olivier Rolin se veut dérèglement, déracinement: aucune œuvre d’envergure ne devrait se laisser enfermer dans un déterminisme de terroir." Donc, l'écrivain est-il par définition un étranger, même s'il n'a jamais quitté son pays? Bolaño pense, dans Entre parenthèses, que "toute littérature porte en elle l'exil, peu importe si l'écrivain a du prendre le large à vingt ans ou s'il n'a jamais bougé de chez lui."
Comme Pessoa, Bolaño est un exilé de lui-même, et explore le champ des possibles avec d'autres je. Jadis, Victor Hugo, dans la pièce Mangeront-ils, faisait de ce déracinement une véritable chance:
"Mon chez-moi, c'est l'espace, et Rien est ma patrie."

Enfin et surtout, l'écrivain peut être un exilé au sens propre tel Joseph Conrad. Ce dernier a raconté, dans Amy Foster, comment était perçu l'Autre, celui qui arrive, qui ne connaît pas la langue ni ne possède les mêmes mœurs. L'accueil peut être très violent, au point de se sentir à jamais un étranger:
"L'étranger rétif à la domestication est tenu pour une erreur de la nature, il représente le fauteur de rébellions, le semeur de division, dont il doit se défendre. Par lui, le scandale arrive, il met en péril la cohésion sociale."
L'étranger est donc celui sans cesse tiraillé entre le regret de son pays d'origine et le désir de découvrir son pays d'adoption.

La volonté d'écrire des chapitres courts et accessibles rend la lecture de cet essai facilitée. Linda Lê veut à la fois être précise tout en étant abordable. Ainsi, le lecteur novice (comme moi) pénètre dans la notion du mot exil, comme un étranger à la recherche d'une nouvelle patrie. Exilé de son pays, exilé de lui-même, exilé de sa langue, l'écrivain incarne à lui seul toutes les conceptions possibles du mot.
L'abondance des exemples et des citations invite le lecteur à la découverte d'auteurs méconnus, ou propose une autre approche de l'écrivain.
Il faut parcourir Par ailleurs à petites doses pour bien en saisir toute l'ampleur et l'intelligence.

A découvrir.