L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Ed. Belfond, traduit du japonais par Corinne Atlan, septembre 2014, 396 pages, 23 euros

De la difficulté de vivre...

 

Tsukuru dessine et conçoit des gares, c'est ce qu'il a toujours voulu faire de toute façon, et à trente-six ans, il a l'intime certitude que cet emploi l'a mis "à sa juste place". Affable, un rien solitaire, il correspond aux personnages masculins types d'Haruki Murakami: c'est un homme qui se contente de peu et obéit à une certaine routine. Sa nouvelle relation avec  Sara va pourtant faire ressurgir une blessure vieille de seize ans. Lui qui croyait l'avoir plus ou moins cicatrisée, va se rendre compte que rien n'est réglé, et qu'il va falloir mettre des mots sur les silences et les non-dits pour pouvoir être serein,et en accord avec soi-même.

En effet, jeune homme, Tsukuru faisait partie d'un groupe d'amis, une bande de cinq étudiants à l'amitié indéfectible, qui, de l'extérieur aurait pu ressembler à un noyau sectaire tant leur petite communauté semblait harmonieuse sans leader, intime, sans perturbations et sans pression sexuelle. Pourtant, il y aurait pu y avoir des intrigues dans ce clan de trois garçons et deux filles, mais d'un accord tacite, l'amitié était plus forte que tout. En son sein, Tsukuru ressentait:
"J'avais la sensation d'être la part indispensable d'un tout. C'était une sensation spéciale que je n'aurais pu trouver nulle part ailleurs."
Bizarrement, chacun portait un prénom faisant référence à une couleur, et à force, se reconnaissait par elle. Les garçons étaient Rouge et Bleu, les filles Noire et Blanc. Seulement Tsukuru était le seul à être sans couleur, Tazaki ne faisant référence à rien. N'était-ce pas le signe d'une prochaine mise à l'index? Toujours est-il qu'un jour, un coup de téléphone d'un de ses amis scella leur amitié. Sans raison particulière, il fut rejeté, oublié, et jamais il ne chercha à savoir pourquoi. C'était ainsi, voilà tout.

Cette rupture amorça chez lui un drôle de processus: l'ancien Tsukuru disparut au profit d'un nouveau prêt à vivre autre chose. Entre temps, il flirta avec la mort:
"Enveloppé - oui, c'était bien l'expression exacte. Tel le héros biblique qui avait été avalé par une gigantesque baleine et qui survivait dans son ventre, Tsukuru était tombé dans l'estomac de la mort, un vide stagnant et obscur dans lequel il avait passé des jours sans date."
Lorsqu'il se réveilla enfin de cet abandon, la composition de son corps était totalement renouvelée, prête à affronter le quotidien.

Avec le recul, Tsukuru explique à Sara que cette période de sa vie lui a permis d'approcher au plus près le coeur même de la pensée:
"Pour penser librement, il faut s'éloigner du moi gorgé de chair. Sortir de la cage étroite de son propre corps, se libérer de ses chaines et s'envoler vers le domaine de la logique pure."
Seulement, cette métamorphose n'a pas tout effacé, car le jeune homme garde en lui des douleurs violentes dans la poitrine, expression de sa sensibilité exacerbée qu'il n'arrive pas à expriimer.
De ce fait, Sara a raison: il doit enfin comprendre pourquoi ses amis ont rompu avec lui, afin que lui-même puisse se libérer de ses réserves et entrevoir une relation avec autrui sans entraves, sans arrière-pensée d'abandon. Alors, parce qu'il l'aime, Tsukuru écoute la jeune femme et décide d'aller à la rencontre de ses quatre amis. Au delà d'un pèlerinage qui le mènera jusqu'en Finlande, c'est un cheminement vers la vérité, vers "des épreuves indispensables pour aboutir à une certaine forme de quiétude."
Ainsi, lui qui a toujours cru être un homme vide et seul comprendra enfin:
"Ce n'est pas seulement l'harmonie qui relie le coeur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c'est ce qui se transmet d'une blessure à une autre. D'une souffrance à une autre. D'un fragment à un autre. C'est ainsi que les hommes se rejoignent."

Annoncé comme un roman nostalgique faisant écho à La ballade de l'impossible, Haruki Murakami met de côté l'approche fantastique et fantasmagorique de ses récits pour développer des thèmes déjà abordés justement dans le titre cité ci-dessus: la mort, la difficulté de trouver sa place dans une vie qu'on juge inutile, l'amitié.
Corinne Atlan, qui n'est pas à sa première traduction de l'auteur, a su faire ressortir la charge émotionnelle contenue dans les mots, les scènes, les ambiances. Ainsi, la narration se charge d'une empreinte mélancolique appuyée sans pour autant alourdir le récit. L'histoire de Tsukuru est touchante, ses amitiés et ses rencontres influent sur sa conception de l'existence. Au fil des ans, le vide de sa vie se remplit, et le "token" de la mort, cet halo mystérieux, disparaît.
Certes, Tsukuru porte un nom sans couleur, et son cheminement vers la vérité, accompagnée par la Mal du pays de Franz Liszt, donnera enfin l'épaisseur tant attendue à son existence, et comblera son problème de sensibilité.
L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est une réflexion tranquille sur la vie et la difficulté de vivre, sur l'amitié et ses écueils, si bien que sa lecture devient indispensable.

A noter, un passage éblouissant sur la jalousie.

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