L'île du Point Nemo, Jean-Marie Blas de Roblès

Ed. Zulma, août 2014, 464 pages, 22.5 euros

L'art du roman



"C'est étrange la manière dont l'imagination fonctionne, et comme elle s'apparente au rêve (...)De l'aléatoire programmé, du factice. Strictement rien qui ne laisse d'un reyclage, d'une laisse de mer sur la grève. Nous sommes agis par des marées que nous ne maîtrisons pas, mais de temps à autre il en advient un bois flotté dont l'énigme semble avoir la puissance de modifier le monde."

Roman complet, hommage aux divers genres romanesques, roman dans le roman, personnages variés et savoureux, Jean-Marie Blas de Roblès donne une leçon de littérature et propulse L'île du Point Nemo vers les hauteurs.
De ce fait, il est extrêmement difficile de proposer un compte rendu cohérent et complet tant il paraîtra anecdotique lorsque vous aurez lu l'ouvrage, incomplet ou réducteur si vous l'avez déjà lu.

 L'auteur mène de front trois histoires dont le point commun est une ancienne manufacture de cigares implantée en France transformée en usine de fabrication de liseuses, dans laquelle les ouvriers font l'apprentissage du travail accompagné de la lecture à voix haute d'un roman.
Dès lors, le lecteur suit les aventures des salariés de l'entreprise, dirigée par un drôle de personnage obsédé par les seins en général et par son pigeon voyageur en particulier, mais prend connaissance aussi de celles des personnages du roman lu à voix haute par l'ancien patron de la manufacture, dont le parcours vient s'imbriquer aussi dans la narration.
Pourtant, Blas de Roblès manie ces trois récits avec virtuosité, mélangeant les genres, créant ainsi LE roman protéiforme par excellence, véritable spirale narrative et fictionnelle. Et comme "il n'y a pas de réalité qui ne s'enracine dans une fiction préalable", l'auteur pousse le "vice" jusqu'à emmener le lecteur vers cette île du Point Nemo, véritable spirale de terre, "un refuge, un non-lieu où se rassemblent tous les laissés-pour-compte de notre société. Une confrérie de naufragés, de vagabonds des mers du Sud."

Naufragé le lecteur ne l'est jamais en suivant les aventures de Canterel, Grimod et Holmes à la recherche d'un diamant volé, dont l'itinéraire est parsemé d'attaques, de corps à la jambe gauche coupée, et de mystérieuses rencontres dignes d'un Freak Show ! Bref, on ne s'ennuie jamais, et on atteint les coordonnées 48°50S-123°20W avec une facilité de lecture déconcertante et un style à couper le souffle, pour découvrir l'île de Narragonia, aux toponymes littéraires, formée exclusivement de déchets errants dans l'Océan Pacifique...

Et qui écoute ce roman d'aventures dans leur travail à la chaîne? Ce sont Fabrice, Charlotte, et les autres qui tentent de joindre les deux bouts, et trouvent dans cette écoute qui leur est imposée un semblant de dépaysement impossible à concevoir dans la vraie vie.
"Le seul avantage d'un travail répétitif du moins lorsqu'il reste artisanal c'est de laisser l'esprit vagabonder. On est autre part, dans le ressassement de ses souvenirs ou le fantôme d'une vie meilleure. Il n'y a que la lecture à voix haute pour nous rassembler toutes dans une seule intrigue, mettre nos rêve à l'unisson."

Enfin, pour couronner le tout, Blas de Roblès entreprend des pauses dans sa narration en proposant des Derniers télégrammes de la nuit, séries de dépêches hilarantes où les jeux de mots côtoient le second degré.

Vous l'aurez compris, l'auteur a réussi le coup de force d'écrire un récit dont "l'intrigue semble avoir la puissance de modifier le monde." L'île du Point Nemo nous emmène loin, très loin, en train, en dirigeable, en bateau, tout en proposant une critique sur les enjeux de la société capitaliste. Finalement, on sort ébloui et enchanté de cette lecture, impressionné par la richesse stylistique qui suinte à chaque page.