L'île de Tokyo, Natsuo Kirino

Ed. Seuil, traduit du japonais par Claude Martin, avril 2013, 281 pages, 22.5 euros

Fable moderne


Est-il encore possible au XXIème siècle d'être un naufragé sur une île déserte qu'on ne peut quitter? Natsuo Kirino prend le pari de cette possibilité en situant son intrigue sur une île perdue au large des Philippines, refuge pour quelques naufragés des Temps Modernes. Ces derniers sont japonais ou chinois, ayant quitté les ports des grandes villes à des fins professionnelles ou personnelles. Leurs navires ont en commun d'avoir sombré sur la ligne de corail qui entoure l'île.
La situation est d'autant plus intéressante que parmi eux, il n'y a qu'une femme, Kiyoko, échouée jadis avec son époux Takashi. Comme quelques uns n'ayant pas supporté leur nouvelle condition de vie, Takashi a choisi de mettre fin à ses jours en sautant du haut de la falaise. Désormais seule, Kiyoko décide de défendre son seul pouvoir - son statut de femme - en devenant l'épouse d'un naufragé tiré au sort.
En effet, Kiyoko sait tirer parti de son monopole sexuel. A 46 ans, elle est la femme que les hommes convoitent et protègent.  Elle en joue et en profite aussi pour manipuler ceux avec qui elle est obligée de vivre.

Sur l'île baptisée Tokyo par ses nouveaux habitants, on tente de reconstruire un semblant de société. L'arrivée des Chinois a divisé le territoire en deux, mais les deux populations se supportent, d'autant plus que les naufragés chinois sont débrouillards et inventifs. Si inventifs d'ailleurs que la présence de Kiyoko ne semble pas être pour eux un atout majeur. Dès lors, son statut privilégié serait-il en danger?
" Et maintenant qu'ils avaient trouver d'autres raisons d'exister, qu'allait-il devenir s'ils finissaient par s'accommoder de leur mélancolie? Elle ne représentait rien d'autre que le gros lot."

Au fils des années des personnalités émergent, tentent de prendre le pouvoir. D'autres sombrent dans la folie ou se focalisent dans une activité bien spécifique pour ne pas perdre la tête.
La présence de barils de déchets toxiques prouvent bien que l'île n'est pas inconnue de tous. Cependant, toutes les tentatives de fuite sur les radeaux se sont soldées par un échec cuisant. La vie forcée en communauté devient de plus en plus difficile, les tensions sont palpables, des clans voient le jour. C'est à cette période que Kiyoko se rend compte de sa grossesse. Savoir qui est le père importe peu. Cette nouvelle inattendue lui apporte un renouveau de pouvoir, mais aussi la volonté farouche de quitter Tokyo. L'arrivée de naufragées philippines est peut-être l'occasion pour elle de donner du sens à son expérience.

Natsuo Kirino propose une fable moderne où sont décortiqués les travers sociétaux sur une échelle réduite, ainsi qu'une analyse de la condition de la femme. Même si quelques uns, avec "la révolte du clan des fourrures", prônent un retour à l'homme primitif,  les naufragés reproduisent à l'identique la société qu'ils ont quittée. Les rapports de force sont détaillés avec précision et des personnages sortent du lot.
L'île de Tokyo est une lecture curieuse dans laquelle des thématiques résolument modernes sont analysés en utilisant une trame classique issue de la fable. L'épilogue rend hommage à l'unique personnage féminin qui, finalement, tient le récit à bout de bras.