L'été des noyés, John Burnside

Ed. Métailié, traduit de l'anglais (Ecosse) par Catherine Richard, août 2014, 324 pages, 20 euros.

De la consistance des rêves...



"C'était il y a dix étés. Celui des mes dix-huit ans, l'été où mon père mort apparut puis disparut dans le silence d'où il était sorti; l'été des esprits et des secrets; le dernier été où je me considérais comme un espion de Dieu. Un été long, blanc, d'histoires que l'on accepta tous, tout en sachant que d'un bout à l'autre elles n'étaient que mensonges. L'été où la huldra sortit de sa cache et noya trois hommes, l'un après l'autre, dans les eaux froides et lisses du détroit de Malangen."
Dix ans ont passé et Liv se souvient des événements qui ont marqués la période du Midnattsol, temps où la nuit n'est jamais noire, remplacée par une lumière blanche due au soleil de minuit, et où le silence n'est jamais vraiment silencieux à cause "du champ infini des murmures et des cris lointains (...) des  changements d'atmosphère inopinés, des modifications de texture, superbes mais notables, dans la lumière et les bruits de fond."
Dix ans ont passé et Liv se demande toujours si elle est folle. En effet, elle fut témoin de scènes qu'elle ne confia jamais à sa mère de peur de passer pour faible d'esprit. Et puis, n'a t-elle pas été victime de son imagination débordante nourrie des contes et légendes racontées depuis son enfance par son voisin Kyrre Opdhal, ou bien est-ce le paysage particulier et désolé qui a tété propice aux hallucinations?
Sur l'île de Kvaloya, à 70° de latitude nord, perdue dans le cercle polaire arctique au beau milieu du chapelet d'îles norvégiennes, Liv et sa mère vivent isolée de tout. Pour Mère, artiste peintre reconnue, ce fut un choix de vie qu'elle ne sembla jamais regretter:
"Décliner, refuser, dénier, rétracter: ces mots sont ceux qui décrivent le mieux ses relations avec le monde extérieur non seulement dans son travail, mais aussi dans sa vie personnelle."
A défaut d'un père, c'est Kyrre le voisin qui est devenu l'homme le plus proche de la jeune fille. Lui, il loue une kytte pendant les vacances à des touristes à la recherche de silence et de nature préservée. Alors, Pour Liv qui se considère comme "espion de Dieu", c'est l'occasion de prendre les jumelles et rompre avec la monotonie ambiante en surveillant le nouveau venu. L'année des meurtres, l'objet de sa surveillance fut un certain Martin Crosbie. Certes, il suscita son intérêt, mais pas assez pour qu'elle daigne se lier d'amitié avec lui.
Car, au fur et à mesure, le lecteur sent, dans le récit de la narratrice, que cette dernière est une solitaire, incapable finalement de se lier à autrui, revendiquant même un besoin constant d'être seule car "n'être rien, se retirer du code... voilà la plus haute forme d'art." Et, ce n'est pas sa mère qui va s'inquiéter de ce comportement, puisqu'elle est capable elle aussi de s'enfermer des jours entiers dans son atelier... Cependant, celle qui adore se réfugier au pays des rêves car il est sûre d'y être complètement seule, est le témoin d'événements qui portent à croire qu'elle sait qui est le meurtrier des deux frères retrouvés noyés depuis peu. Ne serait-ce pas la huldra, métaphore, vue de l'esprit, illusion de l'esprit isolé, incarnée en la personne de Maïa qui est venue chercher ses prétendants?
" Derrière elle se trouve une effrayante vacuité, une minuscule déchirure dans l'étoffe du monde par  par laquelle tout s'abîme dans le vide."
Liv est persuadée que Maïa est un "troll hideux à la face hideusement laide, pourvu d'une queue de vache sous la robe rouge vif".
Or, elle ne possède aucune preuve de ce qu'elle a vu, hormis des trainées noires de suie. Mère, témoin commun d'une de ces visions ne semble pas avoir vu exactement la même chose. Et pourtant, Martin, puis Kyrre disparaissent à leur tour....

Au sein d'un paysage sauvage et hostile maintes fois racontée par les légendes, la réalité se déforme au point de se demander si on ne vit pas un rêve éveillé provoqué par le soleil de minuit. "Les histoires traitent le temps" pense Liv. Mais rêve et histoire sont deux choses complètement différentes:
"Une histoire se substitue à tout ce qui ne peut pas être exploré et, bien qu'il existe de nombreuses histoires, en fait il n'y en a qu'une et nous sommes capables de faire la différence parce que ces nombreuses histoires ont un début et une fin, alors que l'histoire unique ne fonctionne pas ainsi."
John Burnside aime les lieux incertains, hypnotiques au point d'influencer ses personnages. Déjà, dans Scintillation, ils incarnaient une toile de fond inextricablement liée aux événements, et des disparitions inquiétantes. Dans L'été des noyés, l'île de Kvaloya est à la fois un rêve, un refuge, un lieu de vie. Mais c'est aussi "une déchirure de l'univers" qui donne consistance au monde de Kyrre et ses légendes, au point que les rêves tendent à devenir définitifs, à durer toujours.
"Les rêves nous reconstituent. Sans les rêves nous serions tous fous (...) Les rêves sont des histoires que nous racontons pour comprendre le monde. La seule différence qui existe entre les fous et les saints d'esprit, c'est que les fous ne rêvent pas assez bien."
Alors Liv est-elle folle? La huldra existe-t-elle? Les rêves peuvent-ils avoir la consistance du réel? Autant de questions que l'auteur aborde et résout dans ce roman construit comme un polar hypnotique, magistralement traduit par Catherine Richard, qui a su garder toute la retenue et les points de suspension de l'auteur,  laissant au lecteur le choix de construire sa propre vision des événements, et qui rappelle une réflexion de Linda Lê dans son essai Par ailleurs (Exils) (p.71)
"Et quelle énigme plus insoluble que cet Autre qui nous défie et nous offre un visage nouveau comme un livre à décrypter? Magnétisés par ce qui est parfois notre antithèse, nous nous laissons prendre à l'irrésistible charme du bizarre et de l'extraordinaire, afin de donner de l'empan à ce qu'il y a d'étriqué en nous."

A lire sans hésitation.


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