Le soleil des Scorta


Ed. Actes Sud Babel, mars 2006, 283 pages,7.7 euros
Ed. J'ai Lu,septembre 2013, 248 pages, 6.1 euros

 "Rien ne rassasie les Scorta"


Rocco Mascalzone fut le premier des Scorta. Fils d'un vaurien qui "avait embrassé la mauvaise vie" et d'une vieille fille, le village a voulu sa mort dès la naissance le pensant maudit. C'est le curé du village de Montepuccio, dans les Pouilles, en Italie, qui lui sauva la vie en le plaçant dans une famille d'un village voisin, les Scorta.
Rocco, devenu adulte, a la vengeance au coeur. Qui sont ces habitants qui ont voulu sa disparition? Seul le père Don Giorgio a le droit à son respect. Revenu au village, il construit sa richesse sur le vol, le trafic et le meurtre, mais personne n'ose le défier. De son union avec la Muette, naissent Carmella, Guiseppe et Domenico qui seront les personnages centraux de ce roman.

Le soleil des Scorta ne raconte pas seulement le destin d'une famille, mais celui de ce rapport étrange et viscéral entre l'homme et son environnement natal, l'homme et le fruit de son travail obtenu à la sueur de son front:
"Qu'il s'agisse d'un commerce, d'un champ ou d'une barque, il existe un lien obscur entre l'homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l'entoure de mille attentions et on l'insulte dans ses nuits. Il vous use, il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on s'en séparerait. Il en était ainsi du bureau de tabac et des Scorta."
A sa mort, Rocco Scorta n'a rien laissé volontairement à ses enfants; il a simplement demandé que sa lignée, même indigente, soit enterrée avec magnificence à la vue du village entier.
La fratrie donc se serre les coudes, achète un local pour vendre du tabac, tout en fondant une famille:
"C'est la famille qui compte. Sans elle, tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s'apercevoir de ta disparition."

Pour les Scorta, Carmella a tout donné, a même renoncé à son amour pour Rafaele qui a rejoint le clan. Au crépuscule de sa vie, elle se confie au père Don Salvatore, pour qu'il raconte à la descendance l'histoire de la famille. Par le jeu des alternances de chapitres, l'auteur décrit une femme forte, usée, qui a privilégiée ses frères au détriment de sa vie personnelle.

Par le biais des "soubresauts de la mémoire" de Carmela, du récit fait aux petits-enfants dans lequel la famille apparaît "comme une succession d'existences frustrées", le lecteur sent que se sont la vengeance originelle et le profond affront des villageois de Montepuccio qui ont rendus les Scorta durs et forts.

Laurent Gaudé use d'une prose ample et précise pour raconter cette histoire de vengeance et d'apaisement. "Rien ne rassasie les Scorta", aucune fortune, aucun feu ne pourront calmer cette farouche volonté de s'en sortir. Le village de Montepuccio est à la fois un refuge et un lieu haï, parfois antichambre des Enfers dans lequel les habitants se font juges et partie des pauvres âmes.
Ce roman mérite vraiment une seconde lecture (c'est le cas ici) pour savourer l'ambiance, le style, et l'incroyable talent de conteur de l'auteur.