L'autoroute, Luc Lang

Ed. Stock, collection La Bleue,  août 2014, 144 pages, 16.5 euros

Et au loin, l'A23 brille de tous ses feux...


Un soir, tard, en gare d'Orchies, dans le Nord de la France, Fred attend son train annoncé en retard qui le mènera vers son nouveau travail. Au même endroit, un couple, Thérèse et Lucien attendent  un ami.
Thérèse amorce la conversation, se fait vite familière et imposante, au point de proposer le logis au pauvre voyageur, car le train n'arrivera plus, et de toute façon il n'y a pas d'hôtel. Fred n'est pas habitué à tant d'altruisme, se persuade même d'une arnaque probable, mais accepte quand même:
" Cet indicible tableau allait me prendre par les yeux pour m'engloutir dans ses replis sans fond, tièdes et charnels."

Le couple l'emmène alors dans "leur palais ruiné" acquis par héritage, limité au fond de leur immense terrain par l'autoroute A23. Fred est déboussolé par la générosité déconcertante de Thérèse et les silences de Lucien, toujours en retrait de sa femme. Il se méfie au point de croire qu'ils fomentent de sinistres projets à son encontre. Cet "entêtement dans l'incompréhension" l'empêche de voire la réalité, c'est à dire un homme et une femme isolés, des bonnes natures qui ne pensent qu'à rendre service.
Très vite, Thérèse propose à Fred un travail comme conducteur d'engins dans les champs alentours, ainsi que le logis. Fred accepte et entre sans le vouloir vraiment dans l'intimité de ces drôles de gens.
Lucien, "pétri d'une nature déférente de vieux majordome qui en faisait un homme discret et distingué", est un homme rempli de petites attentions pour son locataire, tout comme son épouse, certes, mais elle, le flot continu de paroles se joint à l'exubérance de l'apparence, si bien que Fred ne doit pas s'étonner de la voir déambuler en tenue sexy , dévoilant ainsi et sans complexe son surplus de poids. Mais, Thérèse est aussi une femme qui sait écouter, et grâce à elle, Fred reprend la musique, le saxophone en particulier, renouant dès lors avec ses rêves de musicien de jazz.
La routine s'installe et l'invité devient le principal témoin de l"inexorable dérive" de ce couple à la Laurel et Hardy. En effet, il entend de drôles de choses la nuit, et aussi des disputes, des cris à n'en plus finir. Enfin, comment expliquer l'attirance hypnotique de Thérèse pour l'autoroute dont elle dit:
"C'est la nuit qu'elle est la plus belle, une vraie féérie avec ses vaisseaux, ses étoiles filantes" ?
 Sans le vouloir vraiment, Fred va découvrir des secrets qu'il n'aurait jamais voulu connaître...

Luc Lang met en scène un trio improbable où l'amitié est une bouée de sauvetage pour ne pas se noyer, une main tendue pour ne pas rester hypnotisé par les lumières des phares des véhicules qui circulent rapidement sur l'asphalte. Pour Thérèse, l'autoroute est une ligne de fuite, une escapade d'un moment pour revivre le passé enfoui et tant regretté. C'est aussi une blessure immense...
Les vêtements aguicheurs, l'amplitude de son corps, l'étrange familiarité sont des moyens de cacher sa mélancolie. Thérèse a des faiblesses que même Lucien n'arrive pas à combler.
Fred, au milieu de tout ça, est spectateur. Sa nature discrète et sa méfiance naturelle l'empêchent de prendre part à ce qui se joue devant ses yeux. Il sent bien que l'autoroute cristallise les rêves perdus de son hôtesse, mais il n'arrive pas à rassembler les éléments qui lui permettront de comprendre les enjeux.
L'autoroute est un roman sur le passé, l'amitié et l'incompréhension, raconté par un narrateur qui s'en veut d'avoir été aveugle et trop réservé. Avec des mots simples, l'auteur décrit des tranches de vie, et fait de son récit une parenthèse mélancolique.

A découvrir.