La peau de l'ours, Joy Sorman

Ed. Gallimard, collection La Blanche, août 2014, 160 pages, 16.5 euros.

Ma vie d'ours.


Depuis toujours, les hommes vivaient sur le territoire des ours sans se côtoyer. Parfois, il était bon de rappeler les règles afin que le contrat tacite entre l'homme et l'animal ne soit pas rompu. Quand la jeune Suzanne disparut du village pendant trois ans, on était loin de soupçonner qu'elle était captive d'un ours qui en fit sa compagne. Alors, quand des chasseurs la retrouvèrent avec, à ses pieds, un petit, la joie laissa place à la consternation, tant le bébé tenait de l'ours:
" Un enfant-ours, mi-homme, mi-bête, au visage rose, poupin et lisse - des pommettes, un nez et des yeux d'ange cerclés d'une fourrure légère comme de la mousse - , petit garçon dodu et voûté, musclé et épais, couvert de poils aux reflets roux."
Suzanne fut donc sacrifiée pour avoir rompu non seulement le contrat, mais aussi pour s'être unie avec la bête; la question du viol réitéré ne pesa pas bien lourd au vue du résultat: elle avait engendré un monstre. Et comme personne n'eut le courage de s'occuper du petit orphelin, il fut vendu à un colporteur qui passait au village.

Très vite, l'homme-ours, car il n'a pas de nom, comprend que son salut passe par l'acceptation de son sort et une vie auprès des hommes:
"J'ai toujours su que le travail auprès des hommes serait le garant de ma vie."
Au fil du temps, son apparence se modifie. Désormais une marchandise et ayant conscience de n'être qu'une transaction qu'on charge et qu'on décharge, la créature renonce à sa part apparente d'humanité. On veut qu'il soit un ours, alors il ressemblera à un ours. Pourtant, en lui, sommeille une intelligence rare, et la faculté de prendre du recul face aux événements:
"Mais à mesure que le souvenir de l'enfant velu s'éloigne en moi, la mélancolie gagne, c'est le sentiment acide d'une disparition, d'un destin escamoté, comme si l'épaisseur de mes poils avaient définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie."

A défaut de concevoir une liberté physique, notre ours restera libre dans sa tête. Ainsi, devenu bête de cirque, il va se rendre compte du pouvoir des animaux sur les hommes au point d'attiser leur folie. Lui qui croyait être le roi déchu, devient une sorte de Dieu, un miroir déformant de ce dont rêvent les humains:
"Avec le temps, j'ai compris que les hommes se voyaient en moi, à la fois plus tendres et plus sauvages (...) Les hommes cherchent leur bête, hésitent entre le violent et le doux, l'indomptable et la soumission, le cruel et le sage. Mais seule la férocité finit par les aimanter."
Solitaire de nature, celui qui n'hésite pas à dire de lui qu'il est une aberration, cherche quand même un semblant de douceur. Ses congénères ne sont pas comme lui, l'instinct les régit à défaut d'intelligence; ce sont ses compagnes du cirque, des femmes en l'occurrence, telles Madame Yucca, Alphonsine et Octavia, qui trouveront en lui la protection et la douceur:
"Je suis leur cabane, elles s'enfoncent dans l'épaisseur de ma fourrure comme dans un taillis profond."
Ces compagnes de solitude sont comme lui, des erreurs de la nature, les représentantes d'un freak show attisant la curiosité des badauds. Seulement, elles n'effacent en rien sa mélancolie, sa grande tristesse de vivre cette vie et d'être réduit à une simple marchandise.

Son arrivée dans un zoo sera salutaire. Ce lieu, essence même du simulacre de la nature reconstituée, aux lianes peintes et aux rochers en stuc, deviendra pourtant l'endroit où va résonner "une clameur phénoménale", "une synchronie parfaite". Toutes les nuits, ses compagnons d'infortune entonnent un chant commun, véritable dialogue entre les bêtes. L'isolement se rompt enfin...

Joy Sorman accroche le lecteur en débutant son récit par un conte où la reproduction entre l'homme et l'animal est possible mais défendue. Puis, l'histoire devient plus "formatée", même si le narrateur est l'ours lui-même.
On est impressionné par tant de sagesse mêlée à tant de renonciation. De par sa naissance étrange, la créature sait de toute façon que se battre ne sert à rien; il décide alors d'être le témoin n°1 de la folie des hommes et de leurs rapports avec les animaux. Les entraves l'empêchent de vivre un semblant de liberté, qu'importe, il la trouvera ailleurs!
La peau de l'ours doit être lu(e) comme la métaphore sur la part d'humanité qui existe en chacun de nous. L'approche et la trame narrative peuvent être déconcertantes, mais elles n'altèrent en rien la qualité du texte et la volonté de transmettre un message universel. En cela, ce roman remplit son contrat, et chose à ne pas laisser de côté, Joy Sorman propose une histoire originale hors des sentiers battus par la littérature de cette rentrée littéraire.

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro