La guerre de 14 n'a pas eu lieu, Alain Grousset

Ed. Flammarion jeunesse, août 2014, 252 pages, 13 euros.

Science-Fiction historique


Pour construire son roman, Alain Grousset est parti du postulat selon lequel l'attentat de Sarajevo avait bien eu lieu mais n'avait pas tué le prince héritier de l'Empire austro-hongrois. Simplement, pour éviter un conflit, les français et allemands ont  construit une ligne Maginot, devenue, avec les années, un no man's land armé, lieu de confrontations sporadiques entre les deux pays.
"Si, aujourd'hui, en 2014, nous vivons en paix, sans avoir connu de guerre depuis plus de cent quarante ans, c'est grâce à cette ligne Maginot, désormais infranchissable. Et de son alter ego, la ligne Siegfried, du côté allemand."

En 2014, la France et l'Allemagne sont deux pays repliés sur eux-même, et l'Alsace et la Lorraine ne sont pas françaises. Constance a grandi dans un drôle de pays finalement, qui ne ressemble pas à la France de 2014 telle que nous la connaissons avec sa technologie et sa modernité. On a l'impression que le monde s'est figé, que la société vit comme à la fin du 19ème siècle. Du coup, être une femme dans cette société là n'est pas une mince affaire.
 "Rien ne semblait vouloir évoluer. La plupart des femmes ne travaillaient pas et demeuraient aux crochets de leur mari. En contrepartie, impossible pour elle d'ouvrir un compte en banque sans le consentement de ce dernier. Après une lutte acharnée, elles venaient tout juste d'obtenir le droite de vote, uniquement pour les élections locales."
 Malgré ses facilités dans les langues (elle parle couramment l'anglais et l'allemand) et sa persévérance dans les concours de la fonction publique, Constance n'arrive pas à décrocher un travail digne de ses capacités. Modeste vendeuse dans un petit magasin, elle fait la connaissance d'un dénommé Keller qui lui propose un travail plus en accord avec ce qu'elle a étudié. De fil en aiguille, Constance s'aperçoit qu'elle a été repérée par les services secrets français qui veulent la recruter. En effet, ils ont besoin d'elle pour traverser la frontière et récupérer des informations importantes concernant une nouvelle arme capable de détruire le monde.
Décontenancée, mais aussi ravie d'avoir été choisie pour servir son pays, la jeune femme accepte la mission. En Allemagne, elle va se rapprocher de gens qui, comme elle, nourrissent un idéal, et va découvrir un terrible secret qui l'amèneront à réfléchir sur son avenir d'espionne.
"Nous souhaitons obtenir les schémas de la bombe atomique que les Allemands sont en train de mettre au point. Une arme redoutable, capable d'annihiler des milliers de personnes d'un coup."

Au delà de l'intrigue d'espionnage somme toute conventionnelle, ce roman est intéressant par le décor qu'il propose. En effet, en filigrane, l'auteur décrit la société telle qu'elle aurait pu être si la Grande Guerre n'avait pas eu lieu. Certes, le TGV existe mais c'est un Train à Grande Vapeur! Les dirigeables remplacent les avions, et la Tour Eiffel est un gigantesque émetteur radio et un poste de surveillance radar réquisitionné par l'armée. Les femmes qui travaillent sont mal vues, le service militaire dure cinq ans, et l'essentiel du budget va à l'armée. La France est un pays qui souffre et qui manque de tout:
" On ne connaissait à peu près rien du monde extérieure et la vie était très dure. Les Français passaient leur temps dans les files d'attente à espérer que les magasins seraient suffisamment approvisionnés, ce qui était rarement le cas. L'armée était partout."
Enfin, les deux pays continuent à se détester et à s'opposer. Cette France imaginaire de 2014 est archaïque et le mot parité n'existe pas. La paix laisse un arrière goût de pauvreté et de sacrifices en tout genre.
Dès lors, le lecteur peut se demander si ce monde là est enviable, et une question plus dérangeante apparaît: le conflit armé, tel que notre pays l'a connu par deux fois, a- t-il  permis aux Nations d'accéder aux progrès sociaux et technologiques?
La guerre de 14 n'a pas eu lieu navigue en pleine Science-Fiction. Le récit souffre d'aucun temps mort, même si parfois les ellipses narratives sont assez déconcertantes. En tout cas, on ne peut pas nier qu'il propose une approche originale en plein contexte de commémoration du centenaire de la Première Guerre Mondiale.
Finalement, ce roman remplit tous les critères pour passer un bon moment d'évasion, de suspens et de lecture.

A partir de 12 ans.