Goat Mountain, David Vann

Ed. Gallmeister, traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski, septembre 2014, 256 pages, 23 euros.
Collection Nature Writing

Goat Mountain est le quatrième roman de David Vann et clôt un cycle romanesque inspiré de son histoire familiale.

"Cette chasse serait la première où je serai autorisé à tuer. Encore légalement trop jeune, mais enfin assez âgé d'après les lois familiales."
Un week end à la chasse sur les terres du ranch de Goat Mountain au nord de la Californie, entre un grand-père, un père, un fils et un ami de la famille, Tom. Cette fois-ci rien n'est plus pareil pour le jeune narrateur car il ne sera plus spectateur, mais enfin acteur: à lui une arme avec un viseur, à lui la possibilité de choisir , de tirer et de tuer le cerf qui fera de lui un homme. Cet instant où il appuiera sur la gâchette, il en rêve depuis longtemps, c'est devenu même une obsession:
"Une part de moi-même n'aspirait qu'à tuer, constamment et indéfiniment."
Ce côté obscur, cette soif avide de sang, il l'assume complètement. Est-ce son jeune âge, son entourage familial dénué de présence féminine, ou doit-on remonter bien plus loin, aux temps bibliques où l'être humain a tué pour la première fois?

C'est un narrateur âgé qui revient sur cet épisode fondateur de son existence. De l'analyse qu'il tire de cette expérience il est persuadé qu'il existe une part inaccessible à la compréhension:
"J'en suis certain. Il n'y eut que ma nature, ce que je suis au delà de toute compréhension."
En effet, comment expliquer raisonnablement qu' un jeune garçon a décidé de tuer sciemment un braconnier, au lieu de l'observer sagement dans le viseur de l'arme de son père?
L'acte de tuer est un acte éternel, "c'est un monde passé qui s'empiètre sur le nôtre, et si l'on parvient à revenir en arrière, nos vies en sont doublées."

La chasse au cerf est devenu un meurtre. Les trois adultes ne sont pas d'accord sur la marche à suivre. Le père tente de protéger le fils tout en  rejetant son acte; le grand-père veut le dénoncer, "tu es l’œuvre personnelle du diable" dit-il; quant à Tom, la peur l'envahit. Il veut partir et remettre le garçon aux autorités.
Le jeune meurtrier, lui, a bien conscience de son acte et l'assume: "j'étais une sorte de monstre, une personne pas encore devenue une personne." L'homme tue son semblable depuis la nuit des temps. Caïn n'a t-il pas tué son frère Abel?

Goat Mountain devient une antichambre des Enfers, "une chambre des échos, sans aucune source." Le narrateur doit se débarrasser seul du corps. Mais comment creuser un trou dans un environnement rocheux? Pendant ce temps, le grand-père se fait philosophe et remet en cause les lois de la civilisation:
"Quelle règle dit qu'on mange le cerf mais pas l'homme? demanda mon grand-père.
Mais toutes les règles du monde, putain.
Parc de Yosemite, CA
Et ces règles disent-elles que ce gamin pouvait tuer un homme?
Non.
Alors, qu'est-ce qu'on en fait de ces règles?"

Goat Mountain est un roman âpre, prenant, sur la responsabilité et la nature humaine. La nature fait-elle l'homme ou sont-ce  les règles créées par ce dernier? Le narrateur est en lutte constante entre sa véritable nature et celle dictée par la civilisation. C'est pourquoi, David Vann n'hésite pas à ponctuer son récit de rappels bibliques relatifs à l'Ancien Testament, tentant de prouver ainsi qu'"on ne peut trouver aucun conseil dans la Bible. Rien que de la confusion."
Le meurtrier est spectateur de son geste, et observe les trois adultes qui se déchirent et tentent de trouver une solution. Le narrateur est au delà de son acte. Il assume son excitation en voyant le corps du braconnier; il assume son périple, seul, la nuit, portant le fruit de sa chasse. Il se compare même au Messie: Jésus n'a-t-il pas traverser lui aussi le désert, abandonné de tous?

La chaleur, le soleil, les paysages désertiques, le silence brisé par des coups de feu sporadiques, donnent une ambiance lourde, étouffante. Goat Mountain incarne la possibilité d'un Enfer biblique à taille humaine. C'est le lieu où votre vie peut basculer vers un destin inattendu.
"Le Monde était presque vide. Je le savais déjà" se dit le narrateur en voyant le paysage. Son aventure et son parcours ne sont que des arrière-plans qu'il faut nettoyer.

David Vann signe un roman dérangeant sur bien des points, et pose les jalons d'une réflexion sur la violence dans un concept fondateur. On sort intrigué et troublé de cette lecture.