Fils d'Heliopolis, James Scudamore

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Anne-Marie Carrière, 377 pages, 8.1 euros



Derrière les baies vitrées de l'appartement terrasse de sa soeur adoptive, et accessoirement sa maîtresse, Ludo contemple la mégalopole de Sao Paulo. Le quartier d'affaires avec ses tours côtoient les immeubles plus anciens; les échangeurs et le périphérique dégorgent sans discontinuer de véhicules, mais surtout les favelas sont toujours là, notamment celle d'Héliopolis, qui, depuis peu se fait appeler quartier afin de faire oublier son passé de bidonville.
Justement, pour Ludo ce lieu de misère et de système D a une résonance particulière. En effet, il est né à cet endroit et y vivait avec sa mère jusqu'à ce que Rebecca, l'épouse du puissant Ze, en visite dans ce lieu de perdition, décide de prendre la jeune femme sous son aile en l'employant comme cuisinière. Dès lors, il a grandi à la ferme, hors de la ville, et n'a jamais souffert des rudes conditions de vie qui lui étaient destinées auparavant. Plus tard, pour lui assurer son avenir, sa mère accepte que Ludo soit adopté par le couple richissime qui n'a qu'une seule fille, Mélissa. Oh, ce n'est pas un abandon à proprement parler puisqu'il la voit toujours, mais cette décision amorce un gouffre entre les deux personnes que rien ne pourra combler; lorsqu'ils se voient, ils jouent à la perfection un jeu de rôles.

Désormais publicitaire dans une des entreprises de son père adoptif, Ludo se sent irrésistiblement attiré par la favela Heliopolis qui a grignoté du terrain près du building La Ruche où il travaille:
"Certains jours, je regrettais de ne pas pouvoir aller les rejoindre. M'amuser avec des objets récupérés dans les poubelles ou taper dans des ballons rapiécés; d'autres fois, j'étais reconnaissant de la sécurité qu'offrait le domaine, avec ses leçons de water-polo, ses matchs de basket et ses fontaines d'eau fraîche."
Ludo est un homme tiraillé, en proie au doute. Il est reconnaissant mais se sent en même temps esclave de Ze et Rebecca. Lui qui n'a jamais connu son père, il voue à son père adoptif une gratitude impuissante ayant un arrière goût de servitude pour ne pas le décevoir. Quant à sa mère, il se rend compte maintenant qu'elle n'est plus là, combien elle s'est sacrifiée pour lui:
"Comme le pélican mythique qui nourrit ses petits avecs es entrailles, ma mère s'est sacrifiée pour moi, recevant au passage un coup fatal."

Dans cette métropole chaotique dans laquelle le danger suinte à chaque coin de rue si bien qu'il est plus judicieux pour les riches de se déplacer en hélicoptère, Ludo va tenter de renouer avec ses racines, de côtoyer  ces favelados, qui, selon lui, "incarnent ce que l'Humanité a de plus tenace (...) ils ne méritent que du respect." En effet, il ne supporte plus les faux-semblant, l'argent à profusion, l'attitude de sa sœur Mélissa qui le prend pour un amant supplétif, mais surtout il abhorre ce qu'il est:
"Ma vie est un labyrinthe dont les chemins ne cessent de rétrécir. Ce n'est qu'une question de temps, les parois se resserrent inexorablement et bientôt je ne pourrais plus bouger."
Sauf qu' Heliopolis est un monde à part entière avec ses règles, ses codes, ses habitants dont Ludo ignore tout.

James Scudamore dresse le portrait d'un jeune homme perdu qui se cherche, et tente d'être en accord avec les choix de sa mère. Comprendre et accepter vont aller de pair avec la perte de sa naïveté et la découverte de secrets bien encombrants.
En arrière plan, l'auteur décrit Sao Paulo comme une ville tentaculaire, profondément inégalitaire et dangereuse, où la politique d'intégration des bidonvilles au sein de la cité a encore de nombreux jours devant elle. Certes, quelques descriptions de quartiers frisent parfois avec le manichéisme afin de bien mettre en évidence l'impossible entente entre les deux communautés.
Ludo rêve d'être un symbole, la preuve que tout est possible, mais en même temps, il cultive l'art et la manière de rester au second plan, d'être le principal spectateur de sa vie.
Fils d'Heliopolis est une réflexion sur la société brésilienne contemporaine et les classes sociales. l'ensemble se lit aisément, bien qu'on aurait pu souhaiter davantage d'action et une fin moins convenue.


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