Disgrâce, John Maxwell Coetzee

Ed.Point Seuil, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis, octobre 2002, 272 pages, 7.2 euros.

Fragments de justice.




David Lurie  croit être un homme heureux. Enseignant à l'université du Cap, il ne soulève certes pas les foules d’étudiants en communication avec ses analyses de textes littéraires, mais il y a trouvé un certain équilibre, à la fois narcissique et professionnel. Côté cœur, ses deux mariages précédents ont eu raison de sa croyance en la vie à deux. 
A cinquante-deux ans, il se sent en pleine forme sexuelle, sensation pour lui de ne pas se sentir aux portes de la vieillesse. Tant que les deux individus sont consentants, David n'est pas très regardant sur l'âge de sa partenaire :
« Il est surpris de voir qu'il lui suffit d'une heure et demi par semaine en compagnie d'une femme pour être heureux, lui qui croyait qu'il lui fallait une épouse, un foyer, le mariage. Ses besoins s’avèrent assez modestes, tout compte fait, modestes et éphémères comme les besoins d'un papillon. »
Lorsque sa call girl habituelle l'abandonne, il ne se sent pas l'âme de trouver une nouvelle conquête. Certes, la population étudiante est source de convoitise, mais David sait aussi qu'une liaison avec une étudiante est à la fois source de ragots et de complications, mais c'est tellement excitant se dit-il en fin de compte quand Mélanie « tombe entre les mailles du filet » :
« Il y a une semaine c'était un joli minois dans la classe. Maintenant, c'est une présence dans sa vie, une présence qui respire. »

Obnubilé par la jeunesse de sa partenaire, David met de côté sa lucidité sans pour autant oublier ce que chante le chœur à la fin d'Oedipe : « ne dis jamais qu'un homme est heureux avant sa mort »... Trop tard, la liaison se sait, Mélanie se fait à la fois distante et rebelle, la descente aux enfers commence pour le professeur, descente qui se termine par une radiation pure et simple de l'université.
Ayant refusé d’utiliser son droit à se défendre, il vit cette situation comme une disgrâce, comme il l'explique au père de la jeune fille :
« Je suis puni pour ce qui s'est passé entre votre fille et moi. Je suis plongé en un état de disgrâce dont il me sera difficile de me relever (…) Je vis cette disgrâce de jour en jour, en essayant de l'accepter comme l'état de mon existence .»

Alors David s'éloigne, part rejoindre sa fille Lucy devenue une solide paysanne, une boevrou, qui vit de ses ventes de fleurs et du gardiennage de chiens. Il décide de mettre le temps qui lui est donné à concevoir un opéra centré sur la relation tumultueuse entre Lord Byron et la Contessa Guiccioli. Mais la vie à la ferme est loin de toutes les idées reçues qu'il s'était faites à ce sujet. Non seulement, sa fille est aidée par Petrus, un étrange noir taciturne qui semble lorgner sur les biens de la jeune femme, et en plus, Lucy exprime des considérations sur la vie aux antipodes de celles de son père. David doit s'adapter jusqu'au jour où, ils sont agressés chez eux par trois jeunes vagabonds. Alors que David réclame justice, Lucy se terre, et tente de faire comprendre que sur ses terres, les désirs de justice et de vengeance ne sont pas la bienvenue si on veut garder sa place :
« Elle préfère se tenir à l'abri des regards et elle sait bien pourquoi. C'est à cause de l'opprobre. A cause de la honte. Ils ont ben réussi les visiteurs du mercredi : voilà ce qu'ils ont fait à cette jeune femme moderne, pleine de confiance en elle. Comme une tâche qui s'étale, l'histoire gagne toute la région. Et ce n'est pas l'histoire qu'elle a à raconter mais la leur : l'histoire leur appartient. Comme ils l'ont bien remise à sa place, comme ils lui ont bien montré ce qu'on fait des femmes. »

Face à cette attitude qu'il ne comprend pas, David met de la distance, trouve une occupation au refuge des animaux, en ville, et remet en cause tout ce que, en son fort intérieur, il considérait comme universel et inaliénable. Ainsi, peu à peu, émerge un nouvel homme, plus dur, plus « grignoté », lentement « rongé » par les obligations de sa nouvelle vie :
« Il sent monter en lui et le submerger l'apathie, l'indifférence, mai aussi l'apesanteur, comme s'il avait été grignoté peu à peu de l'intérieur et qu'il ne restait de son cœur que la coquille usée, lentement rongée. »
Le citadin de jadis, professeur sûr de lui, est désormais un homme aux certitudes chancelantes et un père perdu face à l'attitude de sa fille...

Disgrâce est un roman captivant, entier, complexe. En filigrane, l'auteur met en évidence toutes les contradictions et les idées reçues encore nombreuses malgré la fin de l'apartheid. Le personnage de Petrus et tout ce qu'il incarne, symbolise toute la complexité du sujet. David change maintes fois d'opinions à son égard, son animosité envers lui grandit quand il sent que la protection de Lucy passe par son silence. Où commence le racisme? Quand débute la véritable justice si, sous-jacent, on reste à l’éternelle question de couleur de peau ? Même sans apartheid, Coetzee écrit un récit où les notions de vengeance, de droit inaliénable, de supériorité naturelle restent de mise, rendant difficile à appliquer les notions d'égalité et de justice .

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