Billet d'humeur (3) A propos de P'Tit Quinquin, la série de Bruno Dumont



Agecanonix par Uderzo


Bruno Dumont l'avait prédit, sa série diffusée sur Arte, P'Tit Quinquin, ferait grincer les dents des nordistes trop focalisés à croire qu'il s'agit d'une satire des ch'tis, une occasion nouvelle de se moquer de ceux qu'on a stigmatisés un soir sur une banderole infâme de supporters du PSG.
Pourtant je suis ch'ti (je suis née et habite toujours dans le bassin minier) et j'ai beaucoup aimé. Et c'est vrai qu'autour de moi les avis sont mitigés. Il s'avère que beaucoup de spectateurs n'ont pas su aller au-delà de ce qu'on leur présentait: des acteurs non-professionnels, un accent parfois fort prononcé, une intrigue trop étrange, et de ce fait, n'ont pas pris la mini-série pour ce qu'elle est: un policier burlesque avec des accents tragi-comiques.

Je ne me souviens plus d’avoir autant ri devant mon poste de télévision. P'Tit Quinquin comporte des scènes d'anthologie, magnifiées par des plans fixes et l'attitude des personnages secondaires. Dans l'épisode 1, une scène se passe à l'église au moment d'un enterrement. Les deux gendarmes surveillent l'assemblée en quête d'un suspect. Jamais ils ne voient le type assis tranquillement en blouson de cuir et une cagoule sur la tête! Et pendant ce temps, l'organiste ne s'arrête plus, se croyant à un concert... Dans l'épisode 4, le commandant réalise un rêve d'enfant en montant sur un cheval boulonnais sous l'oeil admiratif de son adjoint et du fermier...

Quand on dit burlesque, on dit comique de situation: extravagance des gestes, théâtralisation à l'extrême. Les personnages adultes remplissent très bien le contrat imposé. Entre le commandant de gendarmerie rempli de tics à la démarche robotisée, et le lieutenant qui se prend pour un pilote au point d'arriver à la sortie d'un virage sur deux roues (!!), on tient là deux fameux numéros. Et bizarrement, ce ne sont pas les enfants qui engendrent les situations comiques. Eux, reflètent les fêlures de notre société actuelle: racisme, rêve de notoriété, et ils sont bien plus solides que les grands, si on prend en exemple les amours de P'Tit Quinquin.

Côté intrigue, on ne pouvait que basculer dans le comique, même si on a affaire à une série de meurtres. Retrouver un corps démembré dans le ventre d'une vache est inhabituel, au point qu'on en dépêche un vétérinaire légiste (qui, au passage est incompréhensible) et que le lieutenant en devient "philosophe": "commandant, une bête din l'corps d'une vache, c'est l'bête humaine; c'est du Zola mon commandant!" / "Arrêtez de philosopher Carpentier!"
Et comme on nage dans le burlesque, l'intrigue passe au second plan jusqu'à la fin.

Le tournage s'est fait à Audresselles, village de la Côte d'Opale, situé à 11 km de Boulogne. Les maisons y sont blanches, les plages de galets, et le ciel est bleu. Et quand on est ch'ti c'est un détail qu'on repère tout de suite...  Forcément, il y a une baraque à frites sur une place déserte, mais on y garde aussi les stigmates des la seconde guerre mondiale avec les énormes blockaus qui renferment encore d'étranges objets.

Personnellement, je ne pense pas que Bruno Dumont stigmatise la population locale. Originaire aussi du Pas-de-Calais, il a su utiliser "les ingrédients du coin" pour mettre en exergue le tragi-comique de la série. Il serait complètement hors sujet de comparer P'Tit Quinquin avec Bienvenue chez les ch'tis de Dany Boon, dans lequel la caricature suinte à chaque plan. Alors oui, il se moque de l'église, des majorettes, fait passer les fermiers pour des êtres abruptes, limites asociaux, et a osé mettre en scène un handicapé,  mais on ne sombre jamais dans la moquerie gratuite et ouverte pour une population locale, car tout cela contribue au genre voulu pour la série.

Finalement, à force d'entendre les divers points de vue autour de moi,j'ai l'impression étrange d'être une des rares à avoir apprécié. J'ai juste abordé P'Tit Quinquin sans arrière pensée, sans volonté de croire qu'on se moquait de nous, gens du nord, objets de tant de moqueries et d'opinions pré-conçues.

Et si ce sujet vous intéresse, allez donc jeter un œil sur les trois articles suivants:


http://www.lavoixdunord.fr/region/p-tit-quinquin-les-acteurs-au-dessus-des-polemiques-ia0b0n2398020

http://www.telerama.fr/series-tv/bruno-dumont-roi-du-tragique-comique-dans-p-tit-quinquin,116913.php?xtatc=INT-41

 http://www.lesinrocks.com/2014/09/18/cinema/bruno-dumont-11525040/#.VCdxC_LWalM.facebook


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