Le ruban, Ogawa Ito

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, septembre 2014, 320 pages, 19.5 euros

Ma vie d'oiseau.


Hibari et sa grand-mère Sumire sont passionnées par l'observation des oiseaux. Un jour, elles recueillent trois œufs dans un nid abandonné. C'est tout naturellement que la vieille dame décide de les couver dans le chignon de sa chevelure:
"Sumire, devenue une véritable maman oiseau, les abritait dans le nid de sa chevelure, et moi, en tant qu'assistante, je l'aidais de mon mieux. Faire éclore les œufs était devenu notre mission suprême."
De cette attention improbable, un oeuf survit et éclot; une petite peluche calopsitte voit le jour.
Sumire décide d'appeler l'oisillon Ruban comme le ruban invisible qui relie deux âmes. Ainsi, grâce à la perruche, Hibari sera reliée à sa grand-mère pour l'éternité, son âme sera toujours auprès d'elle.

Ruban grandit et se caractérise par une houppette sur son crâne. Il vit en semi-liberté avec sa mère adoptive, mais un jour que la fenêtre reste malencontreusement ouverte, il s'enfuit, attiré par le ciel:
"J'ai regardé le ciel encore une fois.
 Ruban était là, quelque part dans les cieux.
 Il était vivant et il resterait (...) Quelque part dans le ciel, il veillait sur nous deux, j'en étais sûre."
C'est le début d'un voyage d'une vingtaine d'années dans lequel Ruban va croiser les chemins de vie de nombreux personnages.

Dès lors, le récit se transforme en recueil de nouvelles où la perruche devient le fil d'Ariane. Le lecteur suit les rencontres de l'oiseau. Qu'elles soient éphémères (une apparition dans le ciel) ou durables, elles symbolisent un virage dans la vie de ceux qui le voient. Ainsi, on fait la connaissance de Tori, soigneur à la Maison des Oiseaux, d'une maman déprimée après la perte de son petit intra utero, ou encore d'un couple touché par le deuil d'un membre de la famille. Cependant, l'histoire la plus longue explique le moment où Ruban est devenu Suehiro quand, un jour il s'est posé sur l'épaule de Mihoko alors qu'elle venait d'apprendre que ses jours étaient comptés.
"Je me sentais toute drôle. Alors que nous venions à peine de nous rencontrer, j'avais l'impression que nous vivions ensemble depuis des dizaines d'années, comme si j'avais trouvé l'âme soeur."

Ogawa Ito exploite les thèmes de la peine, du chagrin et de la maladie, sauf qu'on ne ressent aucun pathos, tant l'approche est originale est apaisante. Ruban est un baume au cœur, un apaisement pour celui qui souffre. La perruche calopsitte est une thérapie naturelle qui s'approche de la souffrance pour la dompter et l'effacer temporairement, si bien que certains la perçoivent comme un ange.
Et comme le ruban qui relie les âmes, le récit se termine par là où il a commencé. Ainsi, le lecteur retrouve Sumire et Hibari, quelques années après la fuite de l'animal. La vieille femme a "peu à peu commencé à voyager dans un autre monde. Un univers différent de la réalité présente, visible aux seuls yeux du coeur, dans lequel elle flottait comme une plume."
Ruban a marqué les esprits pour toujours.

Le ruban est un roman apaisant et admirablement construit. A la fois conte et recueil de nouvelles, il explique de manière poétique aux lecteurs occidentaux que nous sommes la conception toute orientale du chagrin, de la maladie, du deuil. Ce qui nous semble dramatique et insurmontable leur paraît comme une étape certes douloureuse mais annonciatrice d'un renouveau.
La petite perruche calopsitte a une vie pour le moins riche et mouvementée, néanmoins, partout où elle apparaît elle apaise les esprits. Dès lors, Sumire ne peut être que fière de l'oiseau qu'elle a couvé amoureusement. C'est pourquoi, elle sent dans son coeur que Ruban a réussi sa vie, et décide de le rejoindre.

Avec cet ouvrage, la littérature japonaise nous offre un bijou de sensibilité que la traduction de Myriam Dartois-Ako a su retranscrire avec merveille, en toute émotion contenue.
A découvrir sans tarder.

L'autoroute, Luc Lang

Ed. Stock, collection La Bleue,  août 2014, 144 pages, 16.5 euros

Et au loin, l'A23 brille de tous ses feux...


Un soir, tard, en gare d'Orchies, dans le Nord de la France, Fred attend son train annoncé en retard qui le mènera vers son nouveau travail. Au même endroit, un couple, Thérèse et Lucien attendent  un ami.
Thérèse amorce la conversation, se fait vite familière et imposante, au point de proposer le logis au pauvre voyageur, car le train n'arrivera plus, et de toute façon il n'y a pas d'hôtel. Fred n'est pas habitué à tant d'altruisme, se persuade même d'une arnaque probable, mais accepte quand même:
" Cet indicible tableau allait me prendre par les yeux pour m'engloutir dans ses replis sans fond, tièdes et charnels."

Le couple l'emmène alors dans "leur palais ruiné" acquis par héritage, limité au fond de leur immense terrain par l'autoroute A23. Fred est déboussolé par la générosité déconcertante de Thérèse et les silences de Lucien, toujours en retrait de sa femme. Il se méfie au point de croire qu'ils fomentent de sinistres projets à son encontre. Cet "entêtement dans l'incompréhension" l'empêche de voire la réalité, c'est à dire un homme et une femme isolés, des bonnes natures qui ne pensent qu'à rendre service.
Très vite, Thérèse propose à Fred un travail comme conducteur d'engins dans les champs alentours, ainsi que le logis. Fred accepte et entre sans le vouloir vraiment dans l'intimité de ces drôles de gens.
Lucien, "pétri d'une nature déférente de vieux majordome qui en faisait un homme discret et distingué", est un homme rempli de petites attentions pour son locataire, tout comme son épouse, certes, mais elle, le flot continu de paroles se joint à l'exubérance de l'apparence, si bien que Fred ne doit pas s'étonner de la voir déambuler en tenue sexy , dévoilant ainsi et sans complexe son surplus de poids. Mais, Thérèse est aussi une femme qui sait écouter, et grâce à elle, Fred reprend la musique, le saxophone en particulier, renouant dès lors avec ses rêves de musicien de jazz.
La routine s'installe et l'invité devient le principal témoin de l"inexorable dérive" de ce couple à la Laurel et Hardy. En effet, il entend de drôles de choses la nuit, et aussi des disputes, des cris à n'en plus finir. Enfin, comment expliquer l'attirance hypnotique de Thérèse pour l'autoroute dont elle dit:
"C'est la nuit qu'elle est la plus belle, une vraie féérie avec ses vaisseaux, ses étoiles filantes" ?
 Sans le vouloir vraiment, Fred va découvrir des secrets qu'il n'aurait jamais voulu connaître...

Luc Lang met en scène un trio improbable où l'amitié est une bouée de sauvetage pour ne pas se noyer, une main tendue pour ne pas rester hypnotisé par les lumières des phares des véhicules qui circulent rapidement sur l'asphalte. Pour Thérèse, l'autoroute est une ligne de fuite, une escapade d'un moment pour revivre le passé enfoui et tant regretté. C'est aussi une blessure immense...
Les vêtements aguicheurs, l'amplitude de son corps, l'étrange familiarité sont des moyens de cacher sa mélancolie. Thérèse a des faiblesses que même Lucien n'arrive pas à combler.
Fred, au milieu de tout ça, est spectateur. Sa nature discrète et sa méfiance naturelle l'empêchent de prendre part à ce qui se joue devant ses yeux. Il sent bien que l'autoroute cristallise les rêves perdus de son hôtesse, mais il n'arrive pas à rassembler les éléments qui lui permettront de comprendre les enjeux.
L'autoroute est un roman sur le passé, l'amitié et l'incompréhension, raconté par un narrateur qui s'en veut d'avoir été aveugle et trop réservé. Avec des mots simples, l'auteur décrit des tranches de vie, et fait de son récit une parenthèse mélancolique.

A découvrir.

Billet d'humeur (3) A propos de P'Tit Quinquin, la série de Bruno Dumont



Agecanonix par Uderzo


Bruno Dumont l'avait prédit, sa série diffusée sur Arte, P'Tit Quinquin, ferait grincer les dents des nordistes trop focalisés à croire qu'il s'agit d'une satire des ch'tis, une occasion nouvelle de se moquer de ceux qu'on a stigmatisés un soir sur une banderole infâme de supporters du PSG.
Pourtant je suis ch'ti (je suis née et habite toujours dans le bassin minier) et j'ai beaucoup aimé. Et c'est vrai qu'autour de moi les avis sont mitigés. Il s'avère que beaucoup de spectateurs n'ont pas su aller au-delà de ce qu'on leur présentait: des acteurs non-professionnels, un accent parfois fort prononcé, une intrigue trop étrange, et de ce fait, n'ont pas pris la mini-série pour ce qu'elle est: un policier burlesque avec des accents tragi-comiques.

Je ne me souviens plus d’avoir autant ri devant mon poste de télévision. P'Tit Quinquin comporte des scènes d'anthologie, magnifiées par des plans fixes et l'attitude des personnages secondaires. Dans l'épisode 1, une scène se passe à l'église au moment d'un enterrement. Les deux gendarmes surveillent l'assemblée en quête d'un suspect. Jamais ils ne voient le type assis tranquillement en blouson de cuir et une cagoule sur la tête! Et pendant ce temps, l'organiste ne s'arrête plus, se croyant à un concert... Dans l'épisode 4, le commandant réalise un rêve d'enfant en montant sur un cheval boulonnais sous l'oeil admiratif de son adjoint et du fermier...

Quand on dit burlesque, on dit comique de situation: extravagance des gestes, théâtralisation à l'extrême. Les personnages adultes remplissent très bien le contrat imposé. Entre le commandant de gendarmerie rempli de tics à la démarche robotisée, et le lieutenant qui se prend pour un pilote au point d'arriver à la sortie d'un virage sur deux roues (!!), on tient là deux fameux numéros. Et bizarrement, ce ne sont pas les enfants qui engendrent les situations comiques. Eux, reflètent les fêlures de notre société actuelle: racisme, rêve de notoriété, et ils sont bien plus solides que les grands, si on prend en exemple les amours de P'Tit Quinquin.

Côté intrigue, on ne pouvait que basculer dans le comique, même si on a affaire à une série de meurtres. Retrouver un corps démembré dans le ventre d'une vache est inhabituel, au point qu'on en dépêche un vétérinaire légiste (qui, au passage est incompréhensible) et que le lieutenant en devient "philosophe": "commandant, une bête din l'corps d'une vache, c'est l'bête humaine; c'est du Zola mon commandant!" / "Arrêtez de philosopher Carpentier!"
Et comme on nage dans le burlesque, l'intrigue passe au second plan jusqu'à la fin.

Le tournage s'est fait à Audresselles, village de la Côte d'Opale, situé à 11 km de Boulogne. Les maisons y sont blanches, les plages de galets, et le ciel est bleu. Et quand on est ch'ti c'est un détail qu'on repère tout de suite...  Forcément, il y a une baraque à frites sur une place déserte, mais on y garde aussi les stigmates des la seconde guerre mondiale avec les énormes blockaus qui renferment encore d'étranges objets.

Personnellement, je ne pense pas que Bruno Dumont stigmatise la population locale. Originaire aussi du Pas-de-Calais, il a su utiliser "les ingrédients du coin" pour mettre en exergue le tragi-comique de la série. Il serait complètement hors sujet de comparer P'Tit Quinquin avec Bienvenue chez les ch'tis de Dany Boon, dans lequel la caricature suinte à chaque plan. Alors oui, il se moque de l'église, des majorettes, fait passer les fermiers pour des êtres abruptes, limites asociaux, et a osé mettre en scène un handicapé,  mais on ne sombre jamais dans la moquerie gratuite et ouverte pour une population locale, car tout cela contribue au genre voulu pour la série.

Finalement, à force d'entendre les divers points de vue autour de moi,j'ai l'impression étrange d'être une des rares à avoir apprécié. J'ai juste abordé P'Tit Quinquin sans arrière pensée, sans volonté de croire qu'on se moquait de nous, gens du nord, objets de tant de moqueries et d'opinions pré-conçues.

Et si ce sujet vous intéresse, allez donc jeter un œil sur les trois articles suivants:


http://www.lavoixdunord.fr/region/p-tit-quinquin-les-acteurs-au-dessus-des-polemiques-ia0b0n2398020

http://www.telerama.fr/series-tv/bruno-dumont-roi-du-tragique-comique-dans-p-tit-quinquin,116913.php?xtatc=INT-41

 http://www.lesinrocks.com/2014/09/18/cinema/bruno-dumont-11525040/#.VCdxC_LWalM.facebook


NEWSLETTER (42)


Une fois n'est pas coutume, la newsletter de cette semaine sera 100% tournée vers ma petite personne ou plutôt vers mes activités livresques, étant donné que l'actualité littéraire est à ce point affligeante ou carrément réchauffée (je sature à force de lire des articles sur les mêmes sujets) que je n'ose même pas vous ennuyer avec des pseudo news qui ne valent même pas un clic!

Et puis, fin de mois oblige, je me dis qu'un petit bilan mensuel n'est pas de trop, autant pour vous annoncer les articles qui ont accueillis un large public, que pour vous donner un aperçu de mes lectures du mois d'octobre.


Rentrée littéraire oblige, Fragments de lecture a tenté d'être à la hauteur des événements en vous proposant un large choix de romans ( il y en a encore de prévus en ligne dans les deux prochaines semaines). Si aucune nouveauté de chez Actes Sud n'est présente, c'est simplement parce que seul le roman de Yoko Ogawa, Petits oiseaux (septembre 2014), m'intéresse, mais j'en ai reporté la lecture à une date ultérieure. Au delà du débat lecteur professionnel ou lecteur amateur que je trouve superfétatoire, j'ai simplement fait comme tout lecteur lamdba: j'ai choisi avant de lire. Donc, aucune commande des maisons d'édition, aucune pression, juste une intuition, un désir, et vraiment très peu de déception.



Ce mois de septembre a été fructueux, les lectures ont été moins intensives que pendant les vacances (reprise du boulot oblige), mais je me suis efforcée de vous proposer des romans variés.
Bref, ce mois-ci, ma lecture du dernier Haruki Murakami, L'incolore Tsukuru Tasaki est ses années de pèlerinage (Belfond) remporte la palme de fréquentations, suivies ensuite du Prix Roman FNAC Le complexe d'Eden Bellwether (Zulma) (en partenariat avec Christine Bini) et un roman français Terminus radieux d'Antoine Volodine (Seuil)
Côté jeunesse, l'album Un papillon de Grégoire Reizac et Marion Arbona (Le buveur d'encre) a attiré bon nombre de lecteurs,  ainsi que Humains de Matt Haig (Helium)

Mes prévisions d'octobre de mise en ligne sont quasi bouclées. voici un aperçu des prochains rendez-vous, histoire de vous mettre l'eau à la bouche!



Bon week end et à la semaine prochaine!

RUE DES ALBUMS (62) Ferme les yeux, Victoria Perez Escriva et Claudia Ranucci

Ed. Syros, collection les Mini Syros, (réédition août 2014), traduit de l'espagnol par Anne Calmels,  32 pages, 5.5 euros

Regarde avec ton cœur.


Comment appréhende-t-on le monde lorsqu'on est petit?  Eh bien on utilise ses sens et son imagination!
Deux petits frères s'opposent dans leur façon de voir les choses qui les entourent. Autant le premier se contente de décrire ce qu'il voit, autant le second utilise ses autres sens et y ajoute son imagination. Ainsi, les objets, les animaux acquièrent une définition originale:
"- Une couleuvre, c'est un animal qui rampe et qui n'a pas de pattes.
 -  Mais non, une couleuvre, c'est comme une corde fride, toute douce qui glisse entre les doigts."
 -  Une pendule, c'est quelque chose qui te donne l'heure.
 -  Pas du tout! Une pendule, c'est une petite boîte en bois avec un cœur dedans. Écoute..."

Au fils des pages, l'un est de plus en plus pragmatique, se contentant de voir, alors que l'autre lui suggère de voir certes, mais de sentir et toucher aussi! Qui des deux a raison? Qui des deux aura le dernier mot?
Leur maman suggère alors au petit, décontenancé,:
"Peut-être que vous avez raison tous les deux, dit maman. Pour le savoir, ferme les yeux."

Ainsi, appréhender le monde qui nous entoure n'est pas qu'une affaire de vision. C'est beaucoup plus complexe que cela. Les souvenirs ne sont-ils pas parfois reliés à un parfum, une odeur, un toucher particulier? Voir, c'est bien, mais mettre à contribution les autres sens, c'est enrichissant, et en plus cela développe l'imagination.

Côté illustrations, on a opté pour un décor minimaliste, uni, sur lequel ont été ajoutés des dessins très simples parfois symboliques, mais vite compréhensibles par les plus jeunes.
Seulement, pour bien comprendre toute la portée de cet album, il faudra un adulte pour expliquer .

Ferme les yeux est un mini album intelligent, au texte simple et poétique à la fois, qui met en exergue la différence et surtout la possiblité de voir le monde autrement.

A partir de 4 ans.

Effets secondaires probables, Augusten Burroughs

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Samuel Sfez, juin 2013, 308 pages, 8.1 euros

Thérapie par le rire


Dans ce recueil de nouvelles, Augusten Burroughs parle de lui….tout le temps ! Le « je » est prépondérant, et là où on pourrait s’attendre à un monologue insipide et rabat-joie, le lecteur lit une prose jubilatoire, sans complaisance sur la famille, l’alcoolisme, les amis, l’écriture. Augusten est un homme lucide, peu narcissique mais qui cumule selon lui des petits défauts qui lui rendent la vie dure : le stress, l’hypocondrie, la paresse, et un amour immodéré pour les chiens. De son code génétique, il se plaît à dire qu’ « il est un aimant à catastrophes, grandes et petites. Comme Carrie à la fête du lycée. » 
 Publicitaire de talent, il sent pourtant qu’il n’est pas fait pour ce monde de requins. Pour lui, la vie rêvée est une vie d’ascète, dans son petit appartement, à noircir des pages, encore et encore. Or, un certain penchant pour la bouteille le freine dans ses projets jusqu’à le mettre dans une situation de laisser-aller repoussante :
 «  mais je n’avais pas atteint l’oubli. Le Chez Moi chaud où je me sentais en sécurité, à l’abri. (…) Je compris alors : je ne vis pas, je meurs activement. Je fume, je vis une vie malsaine. Je suis en train de m’éteindre. » 
De son alcoolisme chronique, Augusten va en tirer une leçon pleine de bon sens et faire un choix de vie radical : écrire au lieu de sombrer, écrire au lieu de s’apitoyer sur son sort, aller « vers l’autre sens, vers l’intérieur » : « je compris. Il faut que j’écrive. Vivre ici, avec mes mots et ma tête. »

L’écriture est fluide, souvent drôle. L’auteur épingle ses concitoyens, son homosexualité, ses amies (ce qui nous vaut une nouvelle superbe JF cherche JF) mêlant le tout aux souvenirs personnels. Ainsi il explique qu’il a grandi au milieu d’une mère maniaco dépressive psychotique, et d’un père qui « gardait ses distances », « un concept abstrait » dont on a du mal à croire qu’il puisse être en chair et en os. 
Et pourtant, le lecteur sent que malgré les parents et l’alcoolisme, l’auteur a su maîtriser ses démons en devenant un homme heureux et épanoui. En filigrane, l’ombre du compagnon, Dennis, le roc, celui qui lui a permis de vivre une nouvelle vie et l’a encouragé dans ses projets, celui qui a le courage de supporter un Augusten Burroughs qui se qualifie de « sérieux et fatigué », « épuisé d’avoir vécu dix sept vies en l’espace d’une seule », dans un corps cassé : « j’ai mal au dos, je n’ai plus de cheveux, j’ai une mauvaise peau » 
Effets secondaires probables est vraiment une « thérapie par le rire » : le lecteur se prend d’affection pour cet anti-héros fatigué et lit avec plaisir des nouvelles attachantes, parfois délirantes (Violations routières entre autres) dont l’auteur manie les codes d’écriture avec grand art et propose des sujets originaux aux fulgurances autobiographiques.

En attendant la montée des eaux, Maryse Condé

Ed. Pocket, mars 2013, 314 pages, 7.3 euros

Les racines haïtiennes


Une nuit, Babakar, obstétricien, est appelé au chevet de Reinette, immigrée clandestine Haïtienne morte en couches. Il recueille le bébé en bonne santé et décide de l'adopter lui dont la vie ne lui a jamais offert la chance d'être père. En effet, Babakar est né au Mali, pays de son père. Il y a vécu jusqu'à ce que les bouleversements politiques et les violences récurrentes l'en éloignent et le font partir en Guadeloupe, pays d'origine de sa mère.
A la demande de Movar, compagnon d'infortune et de misère de Reinette, Babakar décide d'emmener son bébé, Anaïs, en Haïti, à la découverte de ses racines. Là bas, il va y découvrir des personnages attachants et hauts en couleurs qui survivent au sein d'un paysage magnifique gangréné lui aussi par les délires politiques et les récurrences de violence.
Dans ce roman parfois sombre, Maryse Condé explique qu'Haïti paye cher son indépendance. La tradition dit qu'elle a conclu un pacte avec le diable pour devenir libre. Depuis, le diable s'en donne à cœur joie en réduisant les habitants à la misère et à l'instabilité politique. Babakar se rend compte que cette île souffre des mêmes symptômes que les pays africains et il a peur de revivre le même cauchemar de sa jeunesse. Il ne veut pas que sa fille connaisse ces malheurs...
Le récit pourrait souffrir d'une certaine lourdeur, mais c'était sans compter sur le choix judicieux d'y inclure plusieurs récits de personnages, tel un roman à tiroirs. Ainsi les proches de Babakar s'y révèlent et se dévoilent. De Fouad, le "faux" Libanais, à Estrella la "fausse" peintre, tous ont un parcours singulier et riche d'aventures. Lui qui n'a plus de famille, le médecin se rend compte que ces gens deviennent peu à peu sa famille d'adoption et pourquoi pas des protecteurs pour Anaïs.
Enfin, pour ajouter un caractère fantastique ou vaudou à l'ensemble, la mère de Babakar, traitée de sorcière de son vivant à cause de son teint noir et de ses yeux bleus acier, vient régulièrement hanter les nuits de son fils afin de mieux le guider dans sa vie.
La trame de l'histoire est convenue, il y a quelques facilités de récit, mais les personnages sont attachants et l'ensemble tient la route. Bref, une lecture très agréable. Alors que demander de plus si le contrat est rempli?

Le nuage radioactif, Benjamin Berton

Ed. Ring, août 2014, 392 pages, avec des illustration de Kevin Cannon, 19.95 euros

Le ciel était bleu comme un nuage...


Le nuage radioactif pourrait être une suite probable de La chambre à remonter le temps, une possibilité d'avenir entrevue par le héros Benjamin lors de ses voyages temporels... Or, cet avenir là n'est pas bon. En effet, l'auteur y décrit une France totalement dépendante de ses centrales nucléaires, maîtrisant avec brio la langue de bois pour cacher les incidents plus ou moins graves. Dans ce futur proche, les vents se sont essoufflés, l'écosystème s'est modifié au point que des espèces ont disparu, les orages électriques sont monnaie courante, et les nouveaux bâtiments montrent déjà au bout de trois semaines des signes de dégradation. Bref, "notre civilisation est bâtie sur du sable mouillée" mais la majorité d'entre nous refuse d'ouvrir les yeux:
"L'homme préférait de toute façon faire à peu près n'importe quoi d'autre que ce qu'il aurait fallu faire pour sauver la planète."

A Chinon, la centrale nucléaire dégage de drôles de nuages, bleus et curieusement statiques. Justement, la centrale de Chinon, c'est l'obsession de Denis, homme qu'on adore détester à cause de son passé violent et sa défection en tant que père de famille. Mais voilà, persuadé qu'une catastrophe nucléaire est imminente, il enlève son fils de sept ans Ian, et l'emmène avec lui sur les routes encerclant la centrale. Le nuage bleu l'inquiète, le perturbe au point que lorsque ce dernier se met à bouger, il décide de le suivre:
"La proximité du nuage, Denis en était persuadé, altérait l'air et par son intermédiaire, était capable d'agir sur la nature humaine, de modifier les réactions des animaux et des créatures dominantes, d'altérer le tissu social et de déclencher des réactions imprévisibles."
Or, Denis est aussi un homme en perdition, en fuite avec lui-même et les autres. Être avec Ian est tout nouveau pour lui, c'est aussi une épreuve au quotidien dans laquelle il doit refouler sa violence et supporter les caprices du petit garçon. Et puis comme il se persuade que les radiations modifient à long terme la texture des choses, peut-être aura-t-elle une influence sur son avenir?
L'avenir est plus qu'incertain selon Denis. L'accident majeur est imminent. Il n'est pas le seul à le penser, d'autres comme lui y croit, mais lui est fermement persuadé qu'il sera l'annonce d'un monde nouveau:
"Mais le fantasme du grand accident, qui viendrait et ravagerait toute la planète, ou rendrait inhabitable des pays entiers, n'était pas quelque chose qu'il prenait au sérieux. Ce n'était rien d'autre qu'une mise à jour de la Grande Apocalypse annoncée par les hommes depuis des siècles et qui n'était jamais venue."
Déjà, "les pluies transforment les gens. Elles établissent un ordre et en démontent un autre." Et pour convaincre le lecteur, l'auteur dresse le portrait de personnages directement touchés par cette transformation.
Comme Dieu a mis six jours pour créer le monde, il faudra six jours pour détruire celui que nous connaissons, et permettre ainsi aux survivants d'en bâtir un autre, différent:
"Ce qui rend les hommes aussi dominateurs sur le monde, c'est qu'ils peuvent tout endurer, absolument tout."

Le nuage radioactif est un roman pré et post apocalyptique qui dénonce les dérives de notre société actuelle et l'aveuglement systématique des hommes concernant les questions écologiques. C'est aussi et surtout l'histoire d'un personnage détestable, porté par ses rencontres, comme autant de portraits secondaires attachants, qui tente tant bien que mal de renouer avec une paternité jusque là mise de côté.
Benjamin Berton propose une vision pessimiste de l'avenir et interpelle le lecteur sur une autre possibilité de vie.

La guerre de 14 n'a pas eu lieu, Alain Grousset

Ed. Flammarion jeunesse, août 2014, 252 pages, 13 euros.

Science-Fiction historique


Pour construire son roman, Alain Grousset est parti du postulat selon lequel l'attentat de Sarajevo avait bien eu lieu mais n'avait pas tué le prince héritier de l'Empire austro-hongrois. Simplement, pour éviter un conflit, les français et allemands ont  construit une ligne Maginot, devenue, avec les années, un no man's land armé, lieu de confrontations sporadiques entre les deux pays.
"Si, aujourd'hui, en 2014, nous vivons en paix, sans avoir connu de guerre depuis plus de cent quarante ans, c'est grâce à cette ligne Maginot, désormais infranchissable. Et de son alter ego, la ligne Siegfried, du côté allemand."

En 2014, la France et l'Allemagne sont deux pays repliés sur eux-même, et l'Alsace et la Lorraine ne sont pas françaises. Constance a grandi dans un drôle de pays finalement, qui ne ressemble pas à la France de 2014 telle que nous la connaissons avec sa technologie et sa modernité. On a l'impression que le monde s'est figé, que la société vit comme à la fin du 19ème siècle. Du coup, être une femme dans cette société là n'est pas une mince affaire.
 "Rien ne semblait vouloir évoluer. La plupart des femmes ne travaillaient pas et demeuraient aux crochets de leur mari. En contrepartie, impossible pour elle d'ouvrir un compte en banque sans le consentement de ce dernier. Après une lutte acharnée, elles venaient tout juste d'obtenir le droite de vote, uniquement pour les élections locales."
 Malgré ses facilités dans les langues (elle parle couramment l'anglais et l'allemand) et sa persévérance dans les concours de la fonction publique, Constance n'arrive pas à décrocher un travail digne de ses capacités. Modeste vendeuse dans un petit magasin, elle fait la connaissance d'un dénommé Keller qui lui propose un travail plus en accord avec ce qu'elle a étudié. De fil en aiguille, Constance s'aperçoit qu'elle a été repérée par les services secrets français qui veulent la recruter. En effet, ils ont besoin d'elle pour traverser la frontière et récupérer des informations importantes concernant une nouvelle arme capable de détruire le monde.
Décontenancée, mais aussi ravie d'avoir été choisie pour servir son pays, la jeune femme accepte la mission. En Allemagne, elle va se rapprocher de gens qui, comme elle, nourrissent un idéal, et va découvrir un terrible secret qui l'amèneront à réfléchir sur son avenir d'espionne.
"Nous souhaitons obtenir les schémas de la bombe atomique que les Allemands sont en train de mettre au point. Une arme redoutable, capable d'annihiler des milliers de personnes d'un coup."

Au delà de l'intrigue d'espionnage somme toute conventionnelle, ce roman est intéressant par le décor qu'il propose. En effet, en filigrane, l'auteur décrit la société telle qu'elle aurait pu être si la Grande Guerre n'avait pas eu lieu. Certes, le TGV existe mais c'est un Train à Grande Vapeur! Les dirigeables remplacent les avions, et la Tour Eiffel est un gigantesque émetteur radio et un poste de surveillance radar réquisitionné par l'armée. Les femmes qui travaillent sont mal vues, le service militaire dure cinq ans, et l'essentiel du budget va à l'armée. La France est un pays qui souffre et qui manque de tout:
" On ne connaissait à peu près rien du monde extérieure et la vie était très dure. Les Français passaient leur temps dans les files d'attente à espérer que les magasins seraient suffisamment approvisionnés, ce qui était rarement le cas. L'armée était partout."
Enfin, les deux pays continuent à se détester et à s'opposer. Cette France imaginaire de 2014 est archaïque et le mot parité n'existe pas. La paix laisse un arrière goût de pauvreté et de sacrifices en tout genre.
Dès lors, le lecteur peut se demander si ce monde là est enviable, et une question plus dérangeante apparaît: le conflit armé, tel que notre pays l'a connu par deux fois, a- t-il  permis aux Nations d'accéder aux progrès sociaux et technologiques?
La guerre de 14 n'a pas eu lieu navigue en pleine Science-Fiction. Le récit souffre d'aucun temps mort, même si parfois les ellipses narratives sont assez déconcertantes. En tout cas, on ne peut pas nier qu'il propose une approche originale en plein contexte de commémoration du centenaire de la Première Guerre Mondiale.
Finalement, ce roman remplit tous les critères pour passer un bon moment d'évasion, de suspens et de lecture.

A partir de 12 ans.

L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Ed. Belfond, traduit du japonais par Corinne Atlan, septembre 2014, 396 pages, 23 euros

De la difficulté de vivre...

 

Tsukuru dessine et conçoit des gares, c'est ce qu'il a toujours voulu faire de toute façon, et à trente-six ans, il a l'intime certitude que cet emploi l'a mis "à sa juste place". Affable, un rien solitaire, il correspond aux personnages masculins types d'Haruki Murakami: c'est un homme qui se contente de peu et obéit à une certaine routine. Sa nouvelle relation avec  Sara va pourtant faire ressurgir une blessure vieille de seize ans. Lui qui croyait l'avoir plus ou moins cicatrisée, va se rendre compte que rien n'est réglé, et qu'il va falloir mettre des mots sur les silences et les non-dits pour pouvoir être serein,et en accord avec soi-même.

En effet, jeune homme, Tsukuru faisait partie d'un groupe d'amis, une bande de cinq étudiants à l'amitié indéfectible, qui, de l'extérieur aurait pu ressembler à un noyau sectaire tant leur petite communauté semblait harmonieuse sans leader, intime, sans perturbations et sans pression sexuelle. Pourtant, il y aurait pu y avoir des intrigues dans ce clan de trois garçons et deux filles, mais d'un accord tacite, l'amitié était plus forte que tout. En son sein, Tsukuru ressentait:
"J'avais la sensation d'être la part indispensable d'un tout. C'était une sensation spéciale que je n'aurais pu trouver nulle part ailleurs."
Bizarrement, chacun portait un prénom faisant référence à une couleur, et à force, se reconnaissait par elle. Les garçons étaient Rouge et Bleu, les filles Noire et Blanc. Seulement Tsukuru était le seul à être sans couleur, Tazaki ne faisant référence à rien. N'était-ce pas le signe d'une prochaine mise à l'index? Toujours est-il qu'un jour, un coup de téléphone d'un de ses amis scella leur amitié. Sans raison particulière, il fut rejeté, oublié, et jamais il ne chercha à savoir pourquoi. C'était ainsi, voilà tout.

Cette rupture amorça chez lui un drôle de processus: l'ancien Tsukuru disparut au profit d'un nouveau prêt à vivre autre chose. Entre temps, il flirta avec la mort:
"Enveloppé - oui, c'était bien l'expression exacte. Tel le héros biblique qui avait été avalé par une gigantesque baleine et qui survivait dans son ventre, Tsukuru était tombé dans l'estomac de la mort, un vide stagnant et obscur dans lequel il avait passé des jours sans date."
Lorsqu'il se réveilla enfin de cet abandon, la composition de son corps était totalement renouvelée, prête à affronter le quotidien.

Avec le recul, Tsukuru explique à Sara que cette période de sa vie lui a permis d'approcher au plus près le coeur même de la pensée:
"Pour penser librement, il faut s'éloigner du moi gorgé de chair. Sortir de la cage étroite de son propre corps, se libérer de ses chaines et s'envoler vers le domaine de la logique pure."
Seulement, cette métamorphose n'a pas tout effacé, car le jeune homme garde en lui des douleurs violentes dans la poitrine, expression de sa sensibilité exacerbée qu'il n'arrive pas à expriimer.
De ce fait, Sara a raison: il doit enfin comprendre pourquoi ses amis ont rompu avec lui, afin que lui-même puisse se libérer de ses réserves et entrevoir une relation avec autrui sans entraves, sans arrière-pensée d'abandon. Alors, parce qu'il l'aime, Tsukuru écoute la jeune femme et décide d'aller à la rencontre de ses quatre amis. Au delà d'un pèlerinage qui le mènera jusqu'en Finlande, c'est un cheminement vers la vérité, vers "des épreuves indispensables pour aboutir à une certaine forme de quiétude."
Ainsi, lui qui a toujours cru être un homme vide et seul comprendra enfin:
"Ce n'est pas seulement l'harmonie qui relie le coeur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c'est ce qui se transmet d'une blessure à une autre. D'une souffrance à une autre. D'un fragment à un autre. C'est ainsi que les hommes se rejoignent."

Annoncé comme un roman nostalgique faisant écho à La ballade de l'impossible, Haruki Murakami met de côté l'approche fantastique et fantasmagorique de ses récits pour développer des thèmes déjà abordés justement dans le titre cité ci-dessus: la mort, la difficulté de trouver sa place dans une vie qu'on juge inutile, l'amitié.
Corinne Atlan, qui n'est pas à sa première traduction de l'auteur, a su faire ressortir la charge émotionnelle contenue dans les mots, les scènes, les ambiances. Ainsi, la narration se charge d'une empreinte mélancolique appuyée sans pour autant alourdir le récit. L'histoire de Tsukuru est touchante, ses amitiés et ses rencontres influent sur sa conception de l'existence. Au fil des ans, le vide de sa vie se remplit, et le "token" de la mort, cet halo mystérieux, disparaît.
Certes, Tsukuru porte un nom sans couleur, et son cheminement vers la vérité, accompagnée par la Mal du pays de Franz Liszt, donnera enfin l'épaisseur tant attendue à son existence, et comblera son problème de sensibilité.
L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage est une réflexion tranquille sur la vie et la difficulté de vivre, sur l'amitié et ses écueils, si bien que sa lecture devient indispensable.

A noter, un passage éblouissant sur la jalousie.

L'île du Point Nemo, Jean-Marie Blas de Roblès

Ed. Zulma, août 2014, 464 pages, 22.5 euros

L'art du roman



"C'est étrange la manière dont l'imagination fonctionne, et comme elle s'apparente au rêve (...)De l'aléatoire programmé, du factice. Strictement rien qui ne laisse d'un reyclage, d'une laisse de mer sur la grève. Nous sommes agis par des marées que nous ne maîtrisons pas, mais de temps à autre il en advient un bois flotté dont l'énigme semble avoir la puissance de modifier le monde."

Roman complet, hommage aux divers genres romanesques, roman dans le roman, personnages variés et savoureux, Jean-Marie Blas de Roblès donne une leçon de littérature et propulse L'île du Point Nemo vers les hauteurs.
De ce fait, il est extrêmement difficile de proposer un compte rendu cohérent et complet tant il paraîtra anecdotique lorsque vous aurez lu l'ouvrage, incomplet ou réducteur si vous l'avez déjà lu.

 L'auteur mène de front trois histoires dont le point commun est une ancienne manufacture de cigares implantée en France transformée en usine de fabrication de liseuses, dans laquelle les ouvriers font l'apprentissage du travail accompagné de la lecture à voix haute d'un roman.
Dès lors, le lecteur suit les aventures des salariés de l'entreprise, dirigée par un drôle de personnage obsédé par les seins en général et par son pigeon voyageur en particulier, mais prend connaissance aussi de celles des personnages du roman lu à voix haute par l'ancien patron de la manufacture, dont le parcours vient s'imbriquer aussi dans la narration.
Pourtant, Blas de Roblès manie ces trois récits avec virtuosité, mélangeant les genres, créant ainsi LE roman protéiforme par excellence, véritable spirale narrative et fictionnelle. Et comme "il n'y a pas de réalité qui ne s'enracine dans une fiction préalable", l'auteur pousse le "vice" jusqu'à emmener le lecteur vers cette île du Point Nemo, véritable spirale de terre, "un refuge, un non-lieu où se rassemblent tous les laissés-pour-compte de notre société. Une confrérie de naufragés, de vagabonds des mers du Sud."

Naufragé le lecteur ne l'est jamais en suivant les aventures de Canterel, Grimod et Holmes à la recherche d'un diamant volé, dont l'itinéraire est parsemé d'attaques, de corps à la jambe gauche coupée, et de mystérieuses rencontres dignes d'un Freak Show ! Bref, on ne s'ennuie jamais, et on atteint les coordonnées 48°50S-123°20W avec une facilité de lecture déconcertante et un style à couper le souffle, pour découvrir l'île de Narragonia, aux toponymes littéraires, formée exclusivement de déchets errants dans l'Océan Pacifique...

Et qui écoute ce roman d'aventures dans leur travail à la chaîne? Ce sont Fabrice, Charlotte, et les autres qui tentent de joindre les deux bouts, et trouvent dans cette écoute qui leur est imposée un semblant de dépaysement impossible à concevoir dans la vraie vie.
"Le seul avantage d'un travail répétitif du moins lorsqu'il reste artisanal c'est de laisser l'esprit vagabonder. On est autre part, dans le ressassement de ses souvenirs ou le fantôme d'une vie meilleure. Il n'y a que la lecture à voix haute pour nous rassembler toutes dans une seule intrigue, mettre nos rêve à l'unisson."

Enfin, pour couronner le tout, Blas de Roblès entreprend des pauses dans sa narration en proposant des Derniers télégrammes de la nuit, séries de dépêches hilarantes où les jeux de mots côtoient le second degré.

Vous l'aurez compris, l'auteur a réussi le coup de force d'écrire un récit dont "l'intrigue semble avoir la puissance de modifier le monde." L'île du Point Nemo nous emmène loin, très loin, en train, en dirigeable, en bateau, tout en proposant une critique sur les enjeux de la société capitaliste. Finalement, on sort ébloui et enchanté de cette lecture, impressionné par la richesse stylistique qui suinte à chaque page.

NEWSLETTER (41)



 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

Gaston par Franquin
Qui dit rentrée littéraire, dit faire le tri parmi les 607 romans sortis. Alors, chaque magazine  propose son top 10 ou son top 20. Cette semaine, c'est Télérama qui propose une liste de 20 lectures à ne pas manquer. A ma grande honte  (Oh my god) je n'en ai lu que quatre ...
La voici: http://www.telerama.fr/livre/top-20-des-romans-de-la-rentree,116515.php


Alors que Le Magazine Littéraire dit du dernier roman de Murakami qu'il est insipide et sans saveur, Bibliobs tente de comprendre comment cet auteur si secret réussit à vendre plus de 2 millions d'exemplaires dans son pays. Inconnu en France il y a dix ans, l'auteur japonais booste aussi les ventes de livres désormais:
http://bibliobs.nouvelobs.com/rentree-litteraire-2014/20140911.OBS8904/murakami-pourquoi-ca-marche.html
Pour ma part, mon article sur L'incolore Tsukaru et ses années de pèlerinage sera en ligne sur Fragments de lecture mardi prochain.

Ayant écouté les conseils d'une journaliste sur Europe 1, j'ai regardé la mini série de Bruno Dumont sur Arte le 18 septembre dernier. Cela m’intriguait d'autant plus qu'elle a été tournée dans le Pas de Calais avec des acteurs non professionnels et ch'tis. P'tit Quinquin avait été présenté en mai dernier au Festival de Cannes dans la quinzaine des réalisateurs, et avait connu un franc succès. Il faut le prendre comme une comédie policière burlesque, bourrée de second degré. Sincèrement, on rit franchement, on passe un bon moment.
J'ai retrouvé un article du Monde.fr qui lui était consacré:
http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2014/05/22/p-tit-quinquin-requinque-le-festival-de-cannes_4423401_766360.html 


L'info inutile (et drôle) de la semaine (12)
On la doit cette semaine à Actualitté qui a relayé une mésaventure thaïlandaise à propos d'un manuel de maths; voyez plutôt:
https://www.actualitte.com/humour/une-actrice-porno-en-couverture-d-un-manuel-de-maths-thailande-52572.htm


Cette semaine, les articles les plus lus sur ce blog sont:
- Terminus radieux, Antoine Volodine.
- La peau de l'ours, Joy Sorman
- Un papillon (album jeunesse) de Grégoire Reizac et Marion Arbona

La fin septembre approche, mon rythme de parution va ralentir, non pas parce que je lis moins mais pour vous offrir davantage de qualité. Ainsi, je présenterai plus fréquemment un livre par jour au lieu de deux, les mercredis et samedis consacrés à la littérature jeunesse.

Bon week end livresque, ou faites comme moi profitez des journées  du Patrimoine!

RUE DES ALBUMS (61) Le renard perché, Quitterie Simon et Magali Dulain

Ed. Casterman, août 2014, 32 pages, 13.95 euros

L'amitié au delà des différences.


On est d'abord frappé par la sérénité qui se dégage des illustrations. Les couleurs sont vives et l'alternance de gros plans avec des plans plus larges donnent une impression de lenteur comme si le temps s'était arrêté. Dès lors, le lecteur entre dans un processus de mise en attente.
Justement, l'attente est un des thèmes de cet album. En effet, un petit garçon découvre par hasard un renard perché sur un arbre. La scène est d'autant plus rocambolesque qu'un renard ne se hisse jamais sur les branches, et que ce dernier a l'air d'attendre quelque chose:
"J'ai rencontré un renard, perché dans un arbre. 
Cela m'a étonné!
Les renards, habituellement, se cachent dans les champs, dans les épis de blé, les fourrés; ils habitent des terriers."
La bête ne se cache pas, trop occupée à scruter l'horizon, immobile, aux aguets. Il n'entend même pas le petit garçon grimper et venir le rejoindre. S'ensuit alors un dialogue entre les deux personnages, une découverte de chacun, où le renard semble être timide. Il murmure, il marmonne, il chuchotte, mais il répond aux interrogations de l'enfant: il attend un ami mais il ne sait pas quand celui-ci va arriver...
A force de rester sur l'arbre, le renard a oublié de se nourrir, alors l'enfant décide de s'occuper de lui:
"J'ai eu une idée: je suis descendu de l'arbre pour chercher des framboises, des pommes et des épis de blé."
Ainsi, l'animal peut attendre tranquillement en partageant son repas avec le petit curieux. Pourtant, cet ami fantôme n'arrive toujours pas malgré le temps qui passe, les intempéries et le froid. Mais, le garçon reste néanmoins aux côtés du renard pour le soutenir, et se réchauffe à son pelage roux flamboyant et "si douillet":
"Alors, j'ai plongé mes mains dans ses poils chauds et doux. Comme j'étais bien!"
Ensemble désormais, ils regardent dans la même direction, vers le même horizon, se comprenant à l'unisson...

De ce renard qui attend se dégage un sentiment de sérénité et de bienveillance, en adéquation avec la beauté du paysage où il a décidé d'attendre son nouvel ami. La réserve du renard s'oppose à la vivacité et la curiosité de l'enfant, mais on comprend tout de suite que ces deux êtres se complètent admirablement. Le dialogue difficile au début, devient plus fluide par la suite, auquel s'ajoutent  des regards qui en disent long sur l'amitié qui est en train de naître. Les dessins de Magali Dulain sont à la fois oniriques et inscrits dans la réalité, donnant ainsi corps à cette histoire forcément improbable mais pourtant si belle.
Enfin, le texte de Quitterie Simon invite à la réflexion sur l'amitié et démontre que cette dernière ne se fait pas tout de suite. Patience, gentillesse et altruisme sont nécessaires pour la construire sur de bonnes bases et aller ainsi au-delà des différences. La fin, logique, a besoin de peu de mots, tant elle a été portée par les phrases précédentes.
Le renard perché est un album magnifique aussi bien sur le contenant que sur le contenu, dont le grand format invite à parcourir les pages encore et encore.

A  partir de 4 ans.

Le soleil des Scorta


Ed. Actes Sud Babel, mars 2006, 283 pages,7.7 euros
Ed. J'ai Lu,septembre 2013, 248 pages, 6.1 euros

 "Rien ne rassasie les Scorta"


Rocco Mascalzone fut le premier des Scorta. Fils d'un vaurien qui "avait embrassé la mauvaise vie" et d'une vieille fille, le village a voulu sa mort dès la naissance le pensant maudit. C'est le curé du village de Montepuccio, dans les Pouilles, en Italie, qui lui sauva la vie en le plaçant dans une famille d'un village voisin, les Scorta.
Rocco, devenu adulte, a la vengeance au coeur. Qui sont ces habitants qui ont voulu sa disparition? Seul le père Don Giorgio a le droit à son respect. Revenu au village, il construit sa richesse sur le vol, le trafic et le meurtre, mais personne n'ose le défier. De son union avec la Muette, naissent Carmella, Guiseppe et Domenico qui seront les personnages centraux de ce roman.

Le soleil des Scorta ne raconte pas seulement le destin d'une famille, mais celui de ce rapport étrange et viscéral entre l'homme et son environnement natal, l'homme et le fruit de son travail obtenu à la sueur de son front:
"Qu'il s'agisse d'un commerce, d'un champ ou d'une barque, il existe un lien obscur entre l'homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l'entoure de mille attentions et on l'insulte dans ses nuits. Il vous use, il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on s'en séparerait. Il en était ainsi du bureau de tabac et des Scorta."
A sa mort, Rocco Scorta n'a rien laissé volontairement à ses enfants; il a simplement demandé que sa lignée, même indigente, soit enterrée avec magnificence à la vue du village entier.
La fratrie donc se serre les coudes, achète un local pour vendre du tabac, tout en fondant une famille:
"C'est la famille qui compte. Sans elle, tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s'apercevoir de ta disparition."

Pour les Scorta, Carmella a tout donné, a même renoncé à son amour pour Rafaele qui a rejoint le clan. Au crépuscule de sa vie, elle se confie au père Don Salvatore, pour qu'il raconte à la descendance l'histoire de la famille. Par le jeu des alternances de chapitres, l'auteur décrit une femme forte, usée, qui a privilégiée ses frères au détriment de sa vie personnelle.

Par le biais des "soubresauts de la mémoire" de Carmela, du récit fait aux petits-enfants dans lequel la famille apparaît "comme une succession d'existences frustrées", le lecteur sent que se sont la vengeance originelle et le profond affront des villageois de Montepuccio qui ont rendus les Scorta durs et forts.

Laurent Gaudé use d'une prose ample et précise pour raconter cette histoire de vengeance et d'apaisement. "Rien ne rassasie les Scorta", aucune fortune, aucun feu ne pourront calmer cette farouche volonté de s'en sortir. Le village de Montepuccio est à la fois un refuge et un lieu haï, parfois antichambre des Enfers dans lequel les habitants se font juges et partie des pauvres âmes.
Ce roman mérite vraiment une seconde lecture (c'est le cas ici) pour savourer l'ambiance, le style, et l'incroyable talent de conteur de l'auteur.

L'île de Tokyo, Natsuo Kirino

Ed. Seuil, traduit du japonais par Claude Martin, avril 2013, 281 pages, 22.5 euros

Fable moderne


Est-il encore possible au XXIème siècle d'être un naufragé sur une île déserte qu'on ne peut quitter? Natsuo Kirino prend le pari de cette possibilité en situant son intrigue sur une île perdue au large des Philippines, refuge pour quelques naufragés des Temps Modernes. Ces derniers sont japonais ou chinois, ayant quitté les ports des grandes villes à des fins professionnelles ou personnelles. Leurs navires ont en commun d'avoir sombré sur la ligne de corail qui entoure l'île.
La situation est d'autant plus intéressante que parmi eux, il n'y a qu'une femme, Kiyoko, échouée jadis avec son époux Takashi. Comme quelques uns n'ayant pas supporté leur nouvelle condition de vie, Takashi a choisi de mettre fin à ses jours en sautant du haut de la falaise. Désormais seule, Kiyoko décide de défendre son seul pouvoir - son statut de femme - en devenant l'épouse d'un naufragé tiré au sort.
En effet, Kiyoko sait tirer parti de son monopole sexuel. A 46 ans, elle est la femme que les hommes convoitent et protègent.  Elle en joue et en profite aussi pour manipuler ceux avec qui elle est obligée de vivre.

Sur l'île baptisée Tokyo par ses nouveaux habitants, on tente de reconstruire un semblant de société. L'arrivée des Chinois a divisé le territoire en deux, mais les deux populations se supportent, d'autant plus que les naufragés chinois sont débrouillards et inventifs. Si inventifs d'ailleurs que la présence de Kiyoko ne semble pas être pour eux un atout majeur. Dès lors, son statut privilégié serait-il en danger?
" Et maintenant qu'ils avaient trouver d'autres raisons d'exister, qu'allait-il devenir s'ils finissaient par s'accommoder de leur mélancolie? Elle ne représentait rien d'autre que le gros lot."

Au fils des années des personnalités émergent, tentent de prendre le pouvoir. D'autres sombrent dans la folie ou se focalisent dans une activité bien spécifique pour ne pas perdre la tête.
La présence de barils de déchets toxiques prouvent bien que l'île n'est pas inconnue de tous. Cependant, toutes les tentatives de fuite sur les radeaux se sont soldées par un échec cuisant. La vie forcée en communauté devient de plus en plus difficile, les tensions sont palpables, des clans voient le jour. C'est à cette période que Kiyoko se rend compte de sa grossesse. Savoir qui est le père importe peu. Cette nouvelle inattendue lui apporte un renouveau de pouvoir, mais aussi la volonté farouche de quitter Tokyo. L'arrivée de naufragées philippines est peut-être l'occasion pour elle de donner du sens à son expérience.

Natsuo Kirino propose une fable moderne où sont décortiqués les travers sociétaux sur une échelle réduite, ainsi qu'une analyse de la condition de la femme. Même si quelques uns, avec "la révolte du clan des fourrures", prônent un retour à l'homme primitif,  les naufragés reproduisent à l'identique la société qu'ils ont quittée. Les rapports de force sont détaillés avec précision et des personnages sortent du lot.
L'île de Tokyo est une lecture curieuse dans laquelle des thématiques résolument modernes sont analysés en utilisant une trame classique issue de la fable. L'épilogue rend hommage à l'unique personnage féminin qui, finalement, tient le récit à bout de bras.


L'été des noyés, John Burnside

Ed. Métailié, traduit de l'anglais (Ecosse) par Catherine Richard, août 2014, 324 pages, 20 euros.

De la consistance des rêves...



"C'était il y a dix étés. Celui des mes dix-huit ans, l'été où mon père mort apparut puis disparut dans le silence d'où il était sorti; l'été des esprits et des secrets; le dernier été où je me considérais comme un espion de Dieu. Un été long, blanc, d'histoires que l'on accepta tous, tout en sachant que d'un bout à l'autre elles n'étaient que mensonges. L'été où la huldra sortit de sa cache et noya trois hommes, l'un après l'autre, dans les eaux froides et lisses du détroit de Malangen."
Dix ans ont passé et Liv se souvient des événements qui ont marqués la période du Midnattsol, temps où la nuit n'est jamais noire, remplacée par une lumière blanche due au soleil de minuit, et où le silence n'est jamais vraiment silencieux à cause "du champ infini des murmures et des cris lointains (...) des  changements d'atmosphère inopinés, des modifications de texture, superbes mais notables, dans la lumière et les bruits de fond."
Dix ans ont passé et Liv se demande toujours si elle est folle. En effet, elle fut témoin de scènes qu'elle ne confia jamais à sa mère de peur de passer pour faible d'esprit. Et puis, n'a t-elle pas été victime de son imagination débordante nourrie des contes et légendes racontées depuis son enfance par son voisin Kyrre Opdhal, ou bien est-ce le paysage particulier et désolé qui a tété propice aux hallucinations?
Sur l'île de Kvaloya, à 70° de latitude nord, perdue dans le cercle polaire arctique au beau milieu du chapelet d'îles norvégiennes, Liv et sa mère vivent isolée de tout. Pour Mère, artiste peintre reconnue, ce fut un choix de vie qu'elle ne sembla jamais regretter:
"Décliner, refuser, dénier, rétracter: ces mots sont ceux qui décrivent le mieux ses relations avec le monde extérieur non seulement dans son travail, mais aussi dans sa vie personnelle."
A défaut d'un père, c'est Kyrre le voisin qui est devenu l'homme le plus proche de la jeune fille. Lui, il loue une kytte pendant les vacances à des touristes à la recherche de silence et de nature préservée. Alors, Pour Liv qui se considère comme "espion de Dieu", c'est l'occasion de prendre les jumelles et rompre avec la monotonie ambiante en surveillant le nouveau venu. L'année des meurtres, l'objet de sa surveillance fut un certain Martin Crosbie. Certes, il suscita son intérêt, mais pas assez pour qu'elle daigne se lier d'amitié avec lui.
Car, au fur et à mesure, le lecteur sent, dans le récit de la narratrice, que cette dernière est une solitaire, incapable finalement de se lier à autrui, revendiquant même un besoin constant d'être seule car "n'être rien, se retirer du code... voilà la plus haute forme d'art." Et, ce n'est pas sa mère qui va s'inquiéter de ce comportement, puisqu'elle est capable elle aussi de s'enfermer des jours entiers dans son atelier... Cependant, celle qui adore se réfugier au pays des rêves car il est sûre d'y être complètement seule, est le témoin d'événements qui portent à croire qu'elle sait qui est le meurtrier des deux frères retrouvés noyés depuis peu. Ne serait-ce pas la huldra, métaphore, vue de l'esprit, illusion de l'esprit isolé, incarnée en la personne de Maïa qui est venue chercher ses prétendants?
" Derrière elle se trouve une effrayante vacuité, une minuscule déchirure dans l'étoffe du monde par  par laquelle tout s'abîme dans le vide."
Liv est persuadée que Maïa est un "troll hideux à la face hideusement laide, pourvu d'une queue de vache sous la robe rouge vif".
Or, elle ne possède aucune preuve de ce qu'elle a vu, hormis des trainées noires de suie. Mère, témoin commun d'une de ces visions ne semble pas avoir vu exactement la même chose. Et pourtant, Martin, puis Kyrre disparaissent à leur tour....

Au sein d'un paysage sauvage et hostile maintes fois racontée par les légendes, la réalité se déforme au point de se demander si on ne vit pas un rêve éveillé provoqué par le soleil de minuit. "Les histoires traitent le temps" pense Liv. Mais rêve et histoire sont deux choses complètement différentes:
"Une histoire se substitue à tout ce qui ne peut pas être exploré et, bien qu'il existe de nombreuses histoires, en fait il n'y en a qu'une et nous sommes capables de faire la différence parce que ces nombreuses histoires ont un début et une fin, alors que l'histoire unique ne fonctionne pas ainsi."
John Burnside aime les lieux incertains, hypnotiques au point d'influencer ses personnages. Déjà, dans Scintillation, ils incarnaient une toile de fond inextricablement liée aux événements, et des disparitions inquiétantes. Dans L'été des noyés, l'île de Kvaloya est à la fois un rêve, un refuge, un lieu de vie. Mais c'est aussi "une déchirure de l'univers" qui donne consistance au monde de Kyrre et ses légendes, au point que les rêves tendent à devenir définitifs, à durer toujours.
"Les rêves nous reconstituent. Sans les rêves nous serions tous fous (...) Les rêves sont des histoires que nous racontons pour comprendre le monde. La seule différence qui existe entre les fous et les saints d'esprit, c'est que les fous ne rêvent pas assez bien."
Alors Liv est-elle folle? La huldra existe-t-elle? Les rêves peuvent-ils avoir la consistance du réel? Autant de questions que l'auteur aborde et résout dans ce roman construit comme un polar hypnotique, magistralement traduit par Catherine Richard, qui a su garder toute la retenue et les points de suspension de l'auteur,  laissant au lecteur le choix de construire sa propre vision des événements, et qui rappelle une réflexion de Linda Lê dans son essai Par ailleurs (Exils) (p.71)
"Et quelle énigme plus insoluble que cet Autre qui nous défie et nous offre un visage nouveau comme un livre à décrypter? Magnétisés par ce qui est parfois notre antithèse, nous nous laissons prendre à l'irrésistible charme du bizarre et de l'extraordinaire, afin de donner de l'empan à ce qu'il y a d'étriqué en nous."

A lire sans hésitation.


Fils d'Heliopolis, James Scudamore

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Anne-Marie Carrière, 377 pages, 8.1 euros



Derrière les baies vitrées de l'appartement terrasse de sa soeur adoptive, et accessoirement sa maîtresse, Ludo contemple la mégalopole de Sao Paulo. Le quartier d'affaires avec ses tours côtoient les immeubles plus anciens; les échangeurs et le périphérique dégorgent sans discontinuer de véhicules, mais surtout les favelas sont toujours là, notamment celle d'Héliopolis, qui, depuis peu se fait appeler quartier afin de faire oublier son passé de bidonville.
Justement, pour Ludo ce lieu de misère et de système D a une résonance particulière. En effet, il est né à cet endroit et y vivait avec sa mère jusqu'à ce que Rebecca, l'épouse du puissant Ze, en visite dans ce lieu de perdition, décide de prendre la jeune femme sous son aile en l'employant comme cuisinière. Dès lors, il a grandi à la ferme, hors de la ville, et n'a jamais souffert des rudes conditions de vie qui lui étaient destinées auparavant. Plus tard, pour lui assurer son avenir, sa mère accepte que Ludo soit adopté par le couple richissime qui n'a qu'une seule fille, Mélissa. Oh, ce n'est pas un abandon à proprement parler puisqu'il la voit toujours, mais cette décision amorce un gouffre entre les deux personnes que rien ne pourra combler; lorsqu'ils se voient, ils jouent à la perfection un jeu de rôles.

Désormais publicitaire dans une des entreprises de son père adoptif, Ludo se sent irrésistiblement attiré par la favela Heliopolis qui a grignoté du terrain près du building La Ruche où il travaille:
"Certains jours, je regrettais de ne pas pouvoir aller les rejoindre. M'amuser avec des objets récupérés dans les poubelles ou taper dans des ballons rapiécés; d'autres fois, j'étais reconnaissant de la sécurité qu'offrait le domaine, avec ses leçons de water-polo, ses matchs de basket et ses fontaines d'eau fraîche."
Ludo est un homme tiraillé, en proie au doute. Il est reconnaissant mais se sent en même temps esclave de Ze et Rebecca. Lui qui n'a jamais connu son père, il voue à son père adoptif une gratitude impuissante ayant un arrière goût de servitude pour ne pas le décevoir. Quant à sa mère, il se rend compte maintenant qu'elle n'est plus là, combien elle s'est sacrifiée pour lui:
"Comme le pélican mythique qui nourrit ses petits avecs es entrailles, ma mère s'est sacrifiée pour moi, recevant au passage un coup fatal."

Dans cette métropole chaotique dans laquelle le danger suinte à chaque coin de rue si bien qu'il est plus judicieux pour les riches de se déplacer en hélicoptère, Ludo va tenter de renouer avec ses racines, de côtoyer  ces favelados, qui, selon lui, "incarnent ce que l'Humanité a de plus tenace (...) ils ne méritent que du respect." En effet, il ne supporte plus les faux-semblant, l'argent à profusion, l'attitude de sa sœur Mélissa qui le prend pour un amant supplétif, mais surtout il abhorre ce qu'il est:
"Ma vie est un labyrinthe dont les chemins ne cessent de rétrécir. Ce n'est qu'une question de temps, les parois se resserrent inexorablement et bientôt je ne pourrais plus bouger."
Sauf qu' Heliopolis est un monde à part entière avec ses règles, ses codes, ses habitants dont Ludo ignore tout.

James Scudamore dresse le portrait d'un jeune homme perdu qui se cherche, et tente d'être en accord avec les choix de sa mère. Comprendre et accepter vont aller de pair avec la perte de sa naïveté et la découverte de secrets bien encombrants.
En arrière plan, l'auteur décrit Sao Paulo comme une ville tentaculaire, profondément inégalitaire et dangereuse, où la politique d'intégration des bidonvilles au sein de la cité a encore de nombreux jours devant elle. Certes, quelques descriptions de quartiers frisent parfois avec le manichéisme afin de bien mettre en évidence l'impossible entente entre les deux communautés.
Ludo rêve d'être un symbole, la preuve que tout est possible, mais en même temps, il cultive l'art et la manière de rester au second plan, d'être le principal spectateur de sa vie.
Fils d'Heliopolis est une réflexion sur la société brésilienne contemporaine et les classes sociales. l'ensemble se lit aisément, bien qu'on aurait pu souhaiter davantage d'action et une fin moins convenue.


L'Homme-qui-dessine, Benoît Séverac

Ed. Syros jeunesse, janvier 2014, 211 pages, 14.5 euros.
Préface de Francis Duranthon, paléonthologue et directeur du Museum d'Histoire Naturelle de Toulouse.

A l'aube du monde.


Avec une solide documentation, une imagination débordante, le sens du récit, la passion, on peut écrire des choses surprenantes et ce roman l'est à plus d'un titre. En effet, Benoît Séverac a imaginé une intrigue policière se situant 30 000 ans derrière nous!
Éloigné de sa tribu depuis trois hivers pour dessiner sur des écorces de bouleaux les paysages inconnus, Mounj est un Homme-qui-dessine, ou Homme-droit (comprenez un Homme de Néanderthal) en pleine santé, contrairement aux siens qui se meurent à petits feux, atteints d'un mal étrange et inconnu:
"Sa mission est restée la même que celle de ses ancêtres: dessiner les contours et les reliefs du monde pour mieux le comprendre et compter les tribus d'humains qui le peuplent, qu'ils soient Hommes-droits ou Hommes-qui-savent."
 Alors qu'il est en train de suivre le cours d'un ruisseau, il trouve le cadavre d'un Homme-qui-sait (comprenez un Homo Sapiens) tué depuis peu. A peine a-t-il le temps de constater que la mort n'est pas naturelle, qu'il est cerné par des chasseurs qui l'accusent du meurtre.
Emmené auprès des sages de la tribu, il obtient du chef un répit de sept jours pour trouver le meurtrier qui s'acharne sur les jeunes mâles de ce clan. S'il ne réussit pas, il acceptera d'être sacrifié. Pendant ce laps de temps, Mounj va vivre le quotidien des Hommes-qui-savent dans les galeries, lieux qui abritent Womb et bien d'autres secrets:
"Womb est la mère protectrice, elle fait peur aux Hommes-qui-savent, elle est un ventre sombre et profond qui peut avaler les hommes sans les rendre, de la même façon qu'elle détient et protège à la fois les peintures sacrées."

L'intrigue policière sert de prétexte pour mettre en évidence le mode de vie préhistorique et les croyances de l'époque. De plus, l'auteur fait bien la distinction entre le Néanderthal et le Sapiens, distinction qui se fait d'ailleurs jusqu'à la résolution des crimes. Le roman est assez pédagogique: le lecteur est mis au fait des connaissances que nous avons sur cette période, mais l'aspect didactique qui pourrait être ennuyeux est effacé par le rythme trépidant de l'intrigue principale.
Finalement, l'Homme-qui-dessine est un roman très original, bien pensé, qui remplit son contrat de lecture sans être barbant. Pourtant, le pari était risqué.

La double vie de Cassiel Roadnight, Jenny Valentine



Ed. Ecole des Loisirs, collection Medium, septembre 2013, 284 pages

Usurpation d'identité



Cassiel Roadnight est un adolescent anglais, sans histoires, vivant avec sa mère Helen, sa sour Edie et son frère Franck, soutien de famille, qui, visiblement, a fait fortune dans la finance. Le soir de la fête Hay en Fire, début novembre, il disparaît mystérieusement . Deux ans ont passé depuis : pas de corps, pas de nouvelles, juste la volonté tenace de le voir réapparaître un jour.
Justement, le directeur d'un foyer croit l'avoir retrouvé. En effet, ils ont récupéré un jeune homme qui errait dans les rues de Londres, vivant des restes des poubelles, un vagabond qui « ne possède rien, ni alourdi par aucun bien. » L'adolescent tait son identité, plus pour se protéger que par caprice. Son histoire familiale est singulière : il a vécu jusqu'à l'âge de dix ans avec son grand-père, qui, dans la protection de sa maison, lui a appris à lire, écrire, à s'ouvrir à la vie sans dépendre des autres. Mais un matin parti chercher son whisky, le grand-père n'est pas réapparu, laissant un môme terrifié, puis récupéré par les services sociaux. Son prénom, Chap, est le seul lien qui le lie encore à son ancienne vie.
« C'est drôle comme les choses importantes, celles qui changent la vie, peuvent avoir des racines lointaines, des débuts dérisoires. »
Il a suffi d'une photo qui lui ressemble sur un avis de recherche, pour que Chap soit confondu avec Cassiel, le disparu. Alors, parce qu'il veut changer de vie, et aussi parce qu'il veut enfin avoir une famille digne de ce nom, Chap accepte l'imposture, sans pour autant se débarrasser d'un sentiment de culpabilité grandissant :
« C'était ce que j'avais voulu. Un endroit que je puisse considérer comme le mien, une chambre à moi. Une famille, une mère et une sœur qui me connaissaient, qui aimaient, et qui étaient juste là, de l'autre côté du couloir. Un frère, en chemin, qui vient me souhaiter la bienvenue à la maison. »
La ressemblance est si frappante qu'Edie et Helen sont persuadées d'avoir retrouver Cassiel. Et tant mieux si le fils/frère revenu est plus agréable à vivre qu'il y a deux ans ; n'est-ce pas la vie dans la rue qui lui a mis du plomb dans la tête ?
Pour Chap, sa nouvelle identité est plus difficile à gérer car il n'est pas facile de prendre la place d'un disparu, avec ses secrets et sa part d'ombre. De plus, « il y avait tellement d'amour chez les Roadnight que ça en devenait étouffant. Je n'arrivais plus à respirer. C'était comme essayer de survivre sous l'eau. »
Alors Chap tente de devenir Cassiel, de trouver sa place au sein de sa famille, même si Franck, le grand frère, sous une bonhomie feinte, lui darde des regards flamboyant de colère et de fureur . Car, finalement qui a tué Cassiel un soir de fête ? Pour quelle raison ? Floyd, un ancien ami de Cassiel semble tenir des informations de première importance.

Constamment sur la corde raide de peur d'être démasqué, Chap s'en veut de plus en plus, « se sent pourri jusqu'à la moelle » :
« Je suspendis une serviette sur le miroir. Je ne voulais plus me voir. Je ne voulais pas que ça me rappelle que j'étais moi, et non pas lui. Si seulement j'avais pu avaler un cachet et oublier ! (…) J'aurais voulu passer l'éponge, comme on efface la buée sur un miroir, la craie sur un tableau noir, je me serais effacé, moi, de la face de la Terre. J'aurais tellement voulu oublier. »

L'effacement, le sentiment d'imposture, sont au centre de ce roman trépidant qui ne souffre d'aucun temps mort, et amène le lecteur vers un dénouement aussi surprenant que le passé familial de Chap le narrateur. Ce dernier est constamment tiraillé entre son désir profond d'avoir une famille et le sentiment d'être un imposteur. A vouloir comprendre la disparition de celui dont il a pris l'identité, il va mettre au jour des secrets familiaux qui le mettront en danger, mais qui lui permettront d'être en accord avec qui il est vraiment.
L'intrigue, digne d'un polar, qui reprend le thème de l'usurpation d'identité, augmente le suspens et met en haleine le lecteur. Ainsi, La double vie de Cassiel Roadnight est un livre abouti, bien mené et cohérent qu'il s'agit de découvrir à coup sûr.

A partir de 13 ans.