Un hiver en enfer, Jo Witek

Ed. Actes Sud Junior, août 2014, 335 pages, 14.8 euros

L'enfer, c'est ma mère!


Paul-Thomas, Rose et Edward Barzac ont tout pour être heureux: Paul-Thomas, architecte renommé a accumulé une petite fortune qui protège sa famille du besoin; son épouse, Rose, est une ancienne pianiste virtuose, et leur fils Ed est un enfant unique gâté. Oui, tout est parfait... en apparence. Car depuis la naissance d'Ed, Rose a été diagnostiquée maniaco-dépressive, ponctuant sa vie de séjours en clinique psychiatrique, incapable de créer un lien maternel avec son enfant, le regardant "avec ce même regard triste qui barrait tout espoir de rentrer en contact avec elle." Alors, le père, pour pallier ce manque affectif, engage toutes les trois ans une "maman de substitution", une nounou qui saura lui prodiguer quelques conseils et gestes de chaleur essentiels, sans pour autant s'attacher à lui comme une mère.
Paul-Thomas aime sa femme et tente désespérément de maintenir un semblant d'équilibre familial. Donc, lorsque son épouse, rentrée d'un nouveau séjour médicalisé, lui propose de rencontrer celle qui l'a aidée à se sentir mieux, il accepte naturellement.
Or, un drame survient. Un accident de voiture laisse Edward orphelin de père, confiée à une Rose blessée, désemparée, mais résolue à devenir une véritable mère. Pour le jeune homme, la perte de repères est immense. Son père constituait la seule épaule sur laquelle se reposer, et lui donnait la force de supporter une mère absente:
"A l'intérieur, Ed était en lambeaux, dévasté par ce manque de tendresse. Mais sur son visage ne se lisait qu'une distance butée, ce regard froid et sans émotion que lui reprochaient parfois ses profs et qui foutait les boules aux gens de son âge".
Ed est un solitaire, complètement renfermé sur lui-même qui, pour oublier la stupide réalité de sa vie, joue en ligne des heures entières en endossant un avatar exceptionnel. A l'école, c'est "Ed le timbré", "Ed le strange", éternel bouc émissaire des plus forts. Pourtant, suite à un épisode particulièrement violent, il se lie d'amitié avec Henri-Paul, alias HP à qui il confie ses états d'âme au téléphone.

Pour reconstituer un noyau familial, Rose décide d'emmener son fils à Courchevel, dans un chalet, véritable "havre de paix, isolé, conçu par son père avec une vue imprenable sur la vallée." Là, Edward ne reconnaît plus sa mère. L'indifférence s'est transformée en amour au point qu'il en est même étouffant:
"Avec elle, il était passé de l'indifférence à l'étouffement et il en était à se demander si, à son âge, il ne préférait pas l'indifférence."
En effet, c'est trop d'un coup, car le jeune homme est un adolescent meurtri, désarmé, incapable de retrouver le sourire après le décès de son père. La seule parade qu'il a trouvée pour se donner l'impression d'exister est d'être odieux, d'être un "salaud" envers Rose:
"Sa souffrance le rendait monstrueux. Aussi odieux que ce que la vie venait de lui imposer."
Mais, l'attention de Rose est pour le moins étrange: elle tente de le garder enfermé à la maison, prétexte qu'il est faible, malade, le drogue de tranquillisants. A force, le gamin se croit victime d'hallucinations. De ce fait, non seulement Ed devient l'ombre de lui-même, mais se demande sérieusement s'il ne devient pas fou en se persuadant que sa mère cache un secret monstrueux:
"Sans affect. Sans amour ni haine. Un individu sans tête, voilà ce qu'il percevait dans le miroir (...) âme pourrie, mauvais esprit."
Seulement, qui est vraiment dérangé?

Jo Witek propose un thriller psychologique haletant, en grande partie en huis clos, où le lecteur, jusqu'à la fin, se demande qui est le plus fou entre les deux protagonistes. Le récit décrit une mère et un fils qui s'affrontent psychologiquement dans un climat hostile larvé. Au fil des pages, l'auteure distille des indices qui, une fois assemblés, permettent d'entrevoir la vérité.
On dit que l'adolescence est un âge ingrat. Ce polar use sans abuser de ce constat jusqu'à provoquer une sensation d'étouffement et de suspens qui nous empêche d'arrêter la lecture. Le face à face qui se transforme en séquestration est le point d'orgue d'une relation entre deux êtres qui n'ont jamais appris à se connaître. A moins qu'un terrible secret est la source de ce lien mère-enfant terriblement miné.
Proposé en littérature jeune adulte, Un hiver en enfer n'a rien à envier à ses grands frères tant il est maîtrisé, abouti, et respecte les lois du genre.

A découvrir sans tarder.

A partir de 14 ans.

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