La part des nuages, Thomas Vinau

Alma éditeur, août 2014, 16 euros

Rompre avec la routine.



Dans ce quatrième ouvrage de l'auteur, on retrouve toute la force poétique et l'art de mettre en avant ces petits riens de l'existence qui remplissent notre quotidien bien morne. Thomas Vinau nous pousse à être attentif à ce qui nous entoure, nous invite à prendre le temps de se pauser afin de retrouver un équilibre intérieur que le rythme forcené de la vie active a tendance à mettre de côté.
Joseph est séparé de la mère de son fils Noé. C'est lui qui gère le quotidien du petit dans la maison, près de la plage, avec un jardin. Les jours d'école sont des jours de travail pour le père, assistant bibliothécaire. Ces jours-là, sont des jours sans joie, réglés par la routine, les mêmes gestes, les mêmes personnes. On se lève le matin en sachant pertinemment qu'on se couchera le soir sans savoir vraiment à quoi a servi cette journée :
« Le matin est une maison qui s'effrite. Tout est précis. Réglé. Tendu (...) C'est parti jusqu’au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu'au crépuscule qui recommence dans l'autre sens. »
Seule la voix de Noé, le soir en rentrant, fait que « tout se libère et se détend »
De toute façon, le petit est trop jeune pour une vie de bohème ; il croque la vie à pleine dents et avec son père, il profite des moments à deux.
Quand sa maman vient le chercher pour le week-end ou les vacances, Joseph se retrouve seul. Il peut enfin laisser libre cours à ses pensées d'enfant qui a grandi trop vite ; il peut enfin s'affranchir de toutes les règles que la société lui impose. Dans la cabane du jardin, il tente de se retrouver, donne une chance  à ses précieux souvenirs. Enfin, le temps ne lui dicte plus ses lois :
«  Ça fait du bien de changer de rythme. De lâcher la montre. Bénis soient les jours fériés et les semaines de vacances. Bénis soient les lambeaux arrachés avec les dents à la hyène du temps (...) Il n'y a que des parenthèses. Et parfois des points de suspension entre les parenthèses. Le dernier grain sera le dernier point. »
Bien que la solitude soit un bon moyen pour une introspection réussie, Joseph « se frotte » aussi aux autres, persuadé aussi que ce sont les petits moments, les petits événements qui font que « il en faut peu pour se sentir libre. Il y a des instants, des éclats, qui vous sauvent en un quart de seconde de la putréfaction spontanée. » Dès lors, ses échanges avec Robin le clochard, ou la petite voisine qui joue de la flûte traversière sont autant de rencontres qui lui permettent de se recentrer. Comme sa tortue de terre  qui cherche obstinément à avancer malgré les obstacles, Joseph tente de trouver un équilibre de vie qui lui permettrait non pas de donner du sens à son quotidien professionnel « pire qu'un mauvais bouquin », mais de le supporter vaillamment.

Dans sa cabane à ranimer les rêves, il observe les nuages, les contemple, les convoite :
«  Le jour est une pente que tout le onde dévale. Les nuages cavalent dru dans le ciel. Le vent fouette leurs flancs. Leurs ombres galopent sur les collines, enjambent les plaines, avalent la lumière. Ça bouge au-dessus de vos têtes (…) Il faudrait retourner là-haut, dans les nuages. »

« Dans la vie, il faut mettre les formes sinon ne reste qu'une boucherie parfumée ». Fort de ce constat, Thomas Vinau décrit un homme, qui, le temps d'un week-end renoue avec ce qu'il est profondément, et tord le cou à tout ce qui lui pèse au quotidien. Le tout est porté par la poésie irrésistible de l'auteur, créant ainsi, à chaque page, des fulgurances littéraires qui nous touchent intimement. En effet, qui n'a pas rêvé un jour de faire comme Joseph, mais n'a pas osé ?
Ainsi, notre personnage prend au mot ce passage de Jean-Claude Pirotte dans Place des Savanes :
« L'état de déserteur serait le mien J'avais enfin découvert ma vocation. »
Joseph est désormais un déserteur de la routine, et a fait de la joie de vivre qui « est le dos de la peur » son leitmotiv intime. Elle est sa Part des nuages.

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