Billet d'humeur (2) En septembre, lis ce que tu veux!


Agecanonix par Uderzo

Malgré quelques réflexions et interrogations formulées sur les réseaux sociaux, NON je ne lirai pas certains des romans qui font le buzz sur la toile ou dont on parle beaucoup dans les médias.
N'y voyez aucun snobisme de ma part, seulement, chez moi, la lecture reste un plaisir avant tout, et dans ce plaisir, je garde précieusement le loisir de choisir ce que je vais lire. Certes, si "une commande de lecture" m'était faite, je l'honorerai, mais présentement, Fragments de lecture est avant tout le miroir de ce que je lis.
Pourquoi miroir ? Car force est de constater qu'on ne peut pas être le lecteur de tout. Heureusement la littérature offre un choix large et varié pour ne pas s'enfermer dans la lecture de romans que tout le monde va lire et qui vont imprégner le paysage littéraire.
Alors, loin de moi Amélie Nothomb, Grégoire Delacourt, Eric Reinhardt et d'autres. Loin de moi aussi les livres qui me font peur pour plusieurs raisons dont parfois celle irraisonnée de ne pas pouvoir en retirer la substantifique moelle, tels les livres de Carrère ou Doubrovsky.
Car écrire un billet, une critique, une recension, une chronique (peut importe le nom que vous donnez) exige une lecture attentive de l'oeuvre, une "fouille au corps" du contenu qui permettront d'étayer mon propos. Et pourtant, je suis affligée de voir ça et là des lecteurs qui se lancent dans des marathons de lecture avec une liste de romans difficiles et qui n'en retirent rien, qui ne partagent rien, tout en croyant avoir écrit le papier du siècle...
On peut volontairement passer à côté d'oeuvres importantes et être un lecteur exigeant! A ce que je sache, personne n'a dicté de règles avec une liste d'oeuvres incontournables à connaître pour être un bon  lecteur et/ou rédacteur! C'est la littérature qui forge notre approche des romans que nous lisons et que nous partageons. On ne naît pas rédacteur, on le devient encore et toujours.
Se disperser d'accord, mais trop de dispersion nuit. Dans la vie, il faut faire des choix, eh bien en littérature, c'est pareil. En cela, la rentrée littéraire de septembre est un excellent test! Certes, beaucoup de romans auront droit à une pluie de chroniques, tandis que d'autres feront peu de bruit alors qu'ils sont d'une grande qualité. Et c'est cela notre rôle de lecteur-rédacteur finalement: faire le tri et trouver la perle rare que nous pourrons vous faire découvrir et partager.
FB, twitter et Google + sont essentiels pour découvrir des œuvres et lire des chroniques diverses et variées. Sinon, c'est une triste foire aux vanités de celles et ceux qui se croient au-dessus de la mêlée et qui pourtant ne font que suivre le troupeau médiatique en ne lisant que les romans qu'il faut soi-disant absolument lire en cette rentrée littéraire.
Ce n'est pas ma conception de la littérature et de mon rapport avec le livre; hélas pour moi?

NEWSLETTER (38)


 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!

 

De retour pour de nouvelles aventures livresques avec, tous les samedis, la newsletter pour partager avec vous les infos littéraires utiles (ou non) de la semaine glanées sur le net.


photo France Inter.fr
Après moult aventures, disputes et rumeurs, la Comédie Française a enfin un nouveau directeur. Murielle Mayette est partie, cédant le poste à Eric Ruf, nommé par l'Elysée (rien que ça!). L'article du Bibliobs est très intéressant car il revient sur les années Mayette, et tente d'expliquer facilement comment la situation a pu s'envenimer au fil du temps:
http://bibliobs.nouvelobs.com/theatre/20140716.OBS3792/eric-ruf-45-ans-prend-la-tete-de-la-comedie-francaise.html.





photo perso
Pour les retardataires, je vous rapelle que nous sommes en pleine Rentrée Littéraire. Quelques chiffres: 607 romans au total vont paraître durant cette période (fin août-septembre) avec, comme d'habitude, les poids lourds de l'édition dont on ne cite plus les noms, des nouveaux auteurs, des surprises et des déceptions. A nous de nous y retrouver, de surfer à droite à gauche sur des sites littéraires de qualité, puis d'établir notre propre liste de lecture.
Les décodeurs du Monde.fr vous présente le plus simplement possible ce qui vous attend:
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/breve/2014/08/22/les-chiffres-de-la-rentree-litteraire-2014_4475225_4355770.html#xtor=RSS-3208



photo perso
Le Salon du livre de Paris coûte trop cher, demande beaucoup de préparation en amont pour des retombées peu visibles en termes de bénéfices.Ainsi, les maisons littéraires de Hachette (Lattès, Stock, Fayard, Grasset, entre autres) annoncent que le Salon 2015 se fera sûrement sans eux. Aucun stand ne les représentera en mars prochain, comme l'explique un article d'ActuaLitté:
https://www.actualitte.com/les-maisons/paris-un-salon-du-livre-sans-les-maisons-litteraires-de-hachette-52188.htm
La nouvelle n'est pas encore officialisée cependant.


Le site MyBOOX.fr (affilié au groupe Hachette) lance une page consacrée uniquement à la Rentrée Littéraire 2014, et propose à ses lecteurs de gagner des livres et des liseuses. Tentez votre chance! http://rentree.myboox.fr/ 

L'info inutile (9)
On la doit au site auféminin.com qui nous raconte le plus sérieusement du monde que Nicky Hilton (la grande soeur de Paris) va sortir son livre dans lequel elle donnera des conseils look et mode...
http://www.aufeminin.com/news-style/nicky-hilton-la-fashionista-sort-un-livre-sur-son-style-s874944.html


Pour Fragments de lecture, c'est aussi la rentrée littéraire, mais pas que! En effet, les Livres de poche sont aussi à l'honneur, les Albums et les romans jeunesse aussi. J'espère sincèrement que vous y trouverez votre bonheur!

Pour cette semaine de reprise, les articles les plus lus sont:
- La part des nuages, Thomas Vinau (Alma Editeur)
- Retour à Little Wing, Nickolas Butler (Autrement)
- Un hiver en enfer, Jo Witek (Actes Sud Junior)

Voilà, c'est tout pour le moment!
Bon week end et bonnes lectures!

RUE DES ALBUMS (56) Ephémère, Frédéric Marais

Ed. Les fourmis rouges, avril 2013, 28 pages, 16.5 euros.

Vivre une journée

 

"Les éphémères ont en effet un destin bien singulier, ils ne vivent que pour êtres mangés.
Mais l'esprit rebelle cet éphémère était né, nullement résigné à se laisser avaler."

Un jour, dans la nature un éphémère naît. Il n'a que vingt-quatre heures pour profiter de la vie et découvrir son milieu naturel, car comme son nom l'indique sa vie est éphémère.
Sur fond de vert, de noir et de vert, l'insecte ailé, orange, décide de déjouer les dangers innombrables et de trouver une amoureuse avant de s'éteindre.
C'est parti pour l'aventure! "Il était spectateur, il deviendrait acteur" du temps qui lui est accordé. Par contre, il s'agit de faire des priorités avant de sombrer...

Le danger rôde en noir à chaque page: ombre d'une araignée, d'un oisillon, d'une grenouille, car tous ces animaux sont pourvus d'une bouche pour se nourrir, contrairement à l'éphémère.

L'auteur-illustrateur a fait le choix de quatre couleurs dominantes pour illustrer l'album et renforcer le récit. Ainsi, le vert symbolise la nature, le bleu incarne le jour, le noir les dangers et la nuit qui arrive inexorablement. Enfin, l'éphémère, petit héros d'un jour, est orange. Il est sans cesse en mouvement, et ses ailes parfaitement ciselées renforcent cette impression.
Les phrases volontairement en rimes donnent un petit air de fable à l'ensemble.

La vie de l'insecte est une course contre la montre; son rôle dans la nature est réduit, à lui de l'utiliser au mieux.

Ephémère est un exercice de style réussi, un album grand format soigné aux pages épaisses, un hommage à la nature et à ses minuscules apparitions.

A partir de 5 ans.

Un éphémère

FRAGMENTS DE BD (7) Malpasset, Eric Corbeyran et Horne

Ed. Delcourt, collection Mirages, mars 2014, 160 pages, 18.95 euros


Le 2 décembre 1959, à 21h, le barrage de Malpasset à Fréjus se rompt. C'est la plus grande catastrophe civile du 20ème siècle.

450 morts dont un tier d'enfants; 4000 sinistrés.

50 millions de mètres cubes d'eau déversées dans la vallée.

 

En cette journée du 2 décembre, la population de Fréjus et beaucoup d'agriculteurs  étaient préoccupés par le barrage. En effet, des hélicoptères de la préfecture l'avaient survolé le matin même, car les niveaux d'eau étaient au maximum à cause des fortes pluies d'automne. "Le communiqué publié dans l'après-midi est toutefois parvenu à rassurer tout le monde."
photo personnelle du site
Cependant, à 21 h, victime des pressions gigantesques et de la friabilité de la roche, le barrage de Malpasset cède. Une vague de 60m va mettre 25min pour rejoindre le centre ville de Fréjus distant de 10km. Même si la lune est présente dans le ciel, l'obscurité est totale, ce qui compliquera l'organisation des secours.

Cette BD s'articule autour des témoignages des victimes ou de ceux qui, trop petits au moment des faits, les tiennent de leur famille. Force est de constater que le choc est immense. Chacun a perdu un membre de sa famille, un ami, un voisin... Après la catastrophe, ces personnes ont eu du mal à renouer avec le quotidien:
"On intériorisait beaucoup. On était dans le déni. C'était le mode de fonctionnement de l'époque (...) Je ne ressentais rien, comme si mon cœur était sorti de mon corps. J'avais l'impression que j'étais morte moi-même aussi,"

ou ont grandi avec une plaie psychologique, un manque; "je me suis construit avec le silence de ma mère" avoue l'un d'entre eux. "Ce qui nous a manqué, c'est de mettre des sur les événements et les sentiments," pense Simone Mercier. Car, si tous sont unanimes pour saluer le travail du maire de l'époque, André Léotard concernant la prise en charge matérielle et physique, le lecteur sent, à travers les témoignages, que la prise en charge psychologique a manqué.

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http://bdzoom.com/wp-content/uploads/2014/03/Pages-de-MALPASSET_basse_def.jpgAu-delà de l'aspect humain, l'ouvrage s'intéresse aussi à l'origine de la catastrophe. En se basant toujours sur différents témoignages, on apprend que "Malpasset était un immense réservoir d'eau destiné à irriguer la vallée du Reyran et alimenter la région en eau". De plus, son emplacement avait été décalé de 200m pour qu'ils soit moins long et donc moins cher. Son concepteur, l'ingénieur Coyne, "avait construit des barrages en Afrique du Nord et il avait aussi élevé le plus grand barrage d'Afrique du sud." Dès lors, il n'y avait, normalement, aucune raison de s'inquiéter, sauf que...

Les auteurs ont choisi le noir et blanc, peut être pour donner plus de solennité à l'ensemble. Les vignettes mettent en évidence beaucoup de portraits de témoins. Les illustrations de la catastrophe existent mais ne sont pas majoritaires. C'est au lecteur, à travers le dessin d'un arbre au milieu de l'eau, un cri, d'imaginer l'ampleur de la situation. Ceux témoignant des dégâts visibles au lendemain de la catastrophe sont criant de vérité. On assiste à des scènes surréalistes: un piano posé dans un lavoir, des meubles dispersés, des habitants coincés dans les arbres...
Seuls les lieux élevés telles la Villa Aurélia ou la butte Sainte Brigitte ont été épargnés. Enfin, le théâtre romain a bien été "nettoyé" par l'eau du barrage mais les ruines ont tenu, comme quoi...

Malpasset est une BD témoignage qui se veut complète. Pas de sensationnalisme, ni de curiosité mal placée, seulement la volonté d'informer de manière originale et attractive sur un événement majeur de notre histoire. A la fin du livre, la compilation de Unes de l'époque, de photos et d'extraits de papiers officiels alimentent ce qui a été expliqué dans le contenu.

Même sur place, il est difficile d'imaginer la violence et l'ampleur de la catastrophe.

A découvrir.
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La vie devant ses yeux, Laura Kasischke

Ed. Le Livre de Poche, traduit de l'anglais (USA) par Anne Wicke, 336 pages, avril 2014, 7.1 euros

(Lu dans le cadre du partenariat #lecamionquilivre)

Tue-la. Ne me tue pas.


"La vie était courte.
Sa vie était parfaite.
Et c'était sa vie à elle."
Diana a quarante ans, une vie familiale et professionnelle bien rangée, bref une vie qu'elle ne voudrait changer pour rien au monde. Qu'il est loin le temps où, élève au lycée de Briar Hill, elle brillait pour son exubérance et ses aventures sentimentales avec des partenaires plus âgées! La mère de famille épanouie n'a plus rien à voir avec la lycéenne délurée, un peu livrée à elle-même, qui partageait tous ses secrets avec la brune Maureen.
"Briar Hill, avec ses coquettes maisons de bois et ses façades de briques" est resté tel quel malgré la vingtaine d'années passée. Seul un nouveau monument à la mémoire des victimes de la fusillade du lycée a été érigé devant le bâtiment. Diana passe devant tous les jours et y accorde peu d'importance alors qu'elle-même et son amie furent témoins des faits. Mais cela est le passé, maintenant sa vie c'est Paul son mari, professeur de philosophie, et Emma, sa fille de dix ans:
"Sa fille était jolie et heureuse.
Son mari était sexy, attentif, il réussissait bien dans la vie.
Le monde était vraiment très rond, comme un aquarium dans lequel les pensées nageaient."
Or, dans son univers formaté, des souvenirs d'adolescence resurgissent, telles de bouffées délirantes en complète contradiction avec l'image que renvoie Diana adulte.
"Il se passait quelque chose (...) est-ce que c'était ce qui se passait quand on atteignait la quarantaine (...) Est-ce que le passé se mettait à saigner dans le présent, comme si le passé était fait de serviettes rouges qu'on laverait à l'eau chaude avec des draps blancs?"
D'abord éparses, les flashs deviennent récurrents, lancinants, s'annoncent chez la jeune femme par une douleur "toute de froideur et de brillance" concentrée dans sa tempe droite. Ils sont autant de ruptures dans le quotidien bien réglé de cette famille, que de ruptures narratives. Petit à petit, Diana, troublée, n'arrive plus à structurer sa journée, oublie ses tâches ménagères, croit voir des choses, bref, confond passé et présent:
"Hantée.
Son corps. Son esprit. Son quartier. Sa ville.
Cela faisait bien longtemps qu'elle occupait tous ces lieux.
Elle avait fait des choses qu'elle regrettait.
Elle revit la vie qu'elle avait vécue, l'accumulation des détails, comme une énorme roue qui dévalerait une colline et foncerait sur elle."
Le chat disparu revient à la maison, Emma se rebelle contre sa mère, de vieux camarades réapparaissent, et bizarrement, Diana intègre ces événements à son quotidien, trop soucieuse que son monde reste rond comme un aquarium, incapable d'analyser correctement la situation.

La vie devant ses yeux est le roman de la faille. Son héroïne se craquelle au fur et mesure de la narration; le vernis de l'apparence disparaît au profit de la véritable nature. La Diana de quarante ans n'a plus rien à voir avec la Diana de seize ans, la rejette même en bloc. Seulement, cette dernière se défend à travers des souvenirs bien ancrés, impossibles à oublier car ils lui ont fait sentir jadis qu'elle était vivante:
"Elle perçoit le bruit de son propre cœur qui bat soudainement en elle, qui fait circuler le sang à travers son corps; elle aime ce bruit-là, aussi..."
Plus on avance dans le récit, plus le malaise s'installe. En effet, on sent qu'il se passe quelque chose sans pour autant réussir à saisir les incohérences, et la frontière entre passé et présent devient floue.
Laura Kashischke fait aussi du silence un thème essentiel de la narration. Le lecteur lit certes une intrigue avec des personnages en présence actifs, mais le décor semble être en carton pâte . Point d'oiseaux qui gazouillent, point de cris d'enfants, points de klaxon. Seul la lumière donne une impression d'uniformité et de réalité à l'arrière plan au point qu'il en devient parfois aveuglant, bourdonnant:
"Tout cela bourdonnait. Ce tout fait d'ombre et de lumière."
Seul le cœur qui bat se fait entendre...
Dès lors, Diana est le prisme par lequel se reflète la vie; elle se retire des événement, devient désincarnée:
"On pouvait voir en elle, réellement. Une main aurait pu la traverser, dissiper son image, l'effacer complètement du monde."
De ce fait, l'auteure nous offre un épilogue magistral à la hauteur du trouble suscité par l'intrigue, donnant finalement toute la dimension du titre.

Un grand roman de Laura Kasischke.


Les fidélités, Diane Brasseur



Ed. Allary, janvier 2014, 173 pages, 16.9 euros

Qui choisir?


Le narrateur est un  cinquantenaire, bien installé professionnellement, qui partage sa vie entre Paris où il travaille, et  Marseille, où il vit avec sa femme, sa fille, et son père malade .
Et pourtant rien ne va plus. En effet, au matin de s'envoler fêter Noël en famille à New York, il ressent le besoin impérieux de faire le point dans sa vie affective, car cette dernière est loin d'être de tout repos . Alors qu'il aime encore son épouse (dont il ne dévoilera jamais le prénom), il a une liaison avec Alix depuis environ un an, dont la particularité est qu'il pourrait être son père.
La beauté, la jeunesse, l'indépendance d'Alix l'obsèdent, au point que même le week end lorsqu'il est chez lui, il ne peut s'empêcher de penser à elle. Il en vient même à vouloir entrer dans ses pensées, et chercher à deviner et anticiper ses réactions.
Sauf que le temps passe et il est incapable non seulement de continuer à mener cette double vie, mais aussi faire un choix : sa femme ou sa maîtresse ?
« Nos séparations sont de plus en plus difficiles comme si on répétait la vraie, le chagrin s'invite et je n'aime pas ce mot car il est plein de morve. »
Le lecteur se retrouve donc dans la tête de cet homme torturé par ses deux amours, incapable de prendre une décision :
« Je fais l'amour avec Alix. Je fais l'amour avec ma femme. Je ne sais plus qui je trompe avec qui. »
Dans son atermoiement amoureux, il tente de peser le pour et le contre, et se projeter dans l'avenir. En effet, Alix restera-t-elle à ses côtés lorsqu'il sera vieillissant ? S'il la choisit, sera-t-elle confiante pendant ses absences ?
Et pourtant, son épouse ne mérite pas cette trahison ; il ne supporte plus sa vie cloisonnée :
« J'aime ma femme et je cloisonne : il y a Paris et Marseille, mon travail et ma famille (…) J'aime ma femme et Alix me manque. »
Mais surtout sa maîtresse lui offre une impression d'exotisme : elle réinvente son quotidien, le met en lumière, le rend attractif car, justement, ils ne forment pas un couple dans le sens noble du terme :
« J'aime le quotidien parce que, dans notre cas, le quotidien c'est exotique. Nous ne sommes pas un couple. »

Loin des clichés qu'on peut avoir sur une telle situation, Diane Brasseur invente un personnage pris entre le marteau et l'enclume, conscient des enjeux, et du mal qu'il risque de provoquer aux personnes qu'il aime. Avec le recul, lui-même ne sait pas pourquoi il a pris une maîtresse, car il se sent heureux dans sa vie de couple. Dès lors, les spectres de la solitude, de la vieillesse et de l'absence ne son jamais bien loin. Le temps qui passe est un thème essentiel du roman,mais aussi l'estime de soi. Depuis qu'il la trompe, le narrateur « est devenu l'adversaire » de sa femme alors qu'elle ne se doute de rien. Depuis qu'il vit la semaine avec  Alix, la culpabilité est grandissante.
Il faut choisir pour ne plus souffrir et se déculpabiliser, mais qui ? C'est tout l'enjeu de ce très bon roman à découvrir.

Malabourg, Perrine Leblanc

Ed. Gallimard, collection La Blanche, février 2014, 192 pages, 16.9 euros.


Parfum de meurtre

 


« A Malabourg, c'est toujours la faute des filles. Dans la logique du village, si un pervers s'amuse sous les fenêtres d'une femme, il faut le cacher à papa. Et dans ce village, se confier à une mère qui accourt après avoir entendu un cri ou un bruit de tasse fracassée, c'est s'adresser indirectement au père, le mur doté d'oreilles. »
Dans cette charmante bourgade où toute personne de sexe féminin est classée potentiellement dangereuse, Geneviève a eu à peine le temps de confier son secret à son amie Liliane, la fille du maire : elle est enceinte, et le père est ben plus âgé qu'elle.... Seulement, elle n'a pas eu à supporter l'opprobre des siens, puisqu'un coup bien senti derrière la tête, l'a réduite à néant et a permis à son bourreau de la cacher dans le lac.
La rumeur visait bien le sans domicile fixe local, mais l'idée a fait son temps, puisque ce dernier n'a pas jugé bon de disparaître après son « soi-disant » forfait. Et puis, vint le temps où Liliane fit des rapprochements intéressants et dangereux entre l'identité de l'amant de feu son amie et son père, Léon, « manipulateur professionnel », maire bien établi de Malabourg, « fait de bois comme les femmes sculptées par son fils Sam ».
« Tout était cassé en lui, mais l’attirail encombrant du maire, le masque avec lequel il se présentait aux autres y compris sa famille (…) était lisse, parfaitement fonctionnel. »
Pour faire taire la jeune fille, on a bien trouvé le prétexte de la folie douce, du désarroi adolescent qui désordonne la cohérence de la pensée ; ainsi un séjour en hôpital psychiatrique se justifia, mais à son retour, Liliane, flanquée de son amie de chambrée Maria, connurent le même sort que Geneviève pour être bien sûr que le silence devienne le maître mot.
Sauf que le tueur, cette fois-ci eut un témoin en la personne de Mina, adolescente rebelle de Malabourg au vu des habitants, car adepte de la pratique du silence, et de l'examen des gens :
« La vraie folie c'est le silence des autres. Dans la solitude exemplaire de la mort, on est vraiment fou », avançait Maria avant de mourir. Mina va apprendre le silence contraint, le chantage, la fuite délibérée vers Montréal, pour trouver la force de raconter.

Malabourg aurait pu être un polar en huis clos, habile et tordu, porté par la personnalité ambiguë du maire. Or, l'intrigue se résout dès la première partie du livre pour s'ouvrir vers une trame qui n'a  que peu de rapport avec le contexte du début, si ce n'est les personnages. En effet, Mina, exilée à Montréal, retrouve un ami d'enfance de Malabourg, Alexis,qui avait été secrètement amoureux jadis de Geneviève, et  passait son temps à cultiver des fleurs. De retour d'une formation à Grasse, en France, Alexis a ouvert un magasin florissant dans la grande ville. Leurs retrouvailles sont l'occasion de se remémorer le lieu glauque et interlope de leur enfance.
Dans ce roman, on a l'impression que bien des pistes n'ont pas été exploitées : le personnage de Katia, la tenancière de bar, ex-espionne, celui du vagabond aussi. Vite, vite, vite, il faut trouver le tueur de jeunes filles, pour ensuite passer à un autre contenu beaucoup moins attractif. Malabourg est un peu présenté comme une antichambre des Enfers, où les secrets son bien gardés, mais ensuite, la bourgade ne devient plus qu'un arrière plan assez flou pour disparaître dans les effluves des parfums des fleurs du jeune homme.
Finalement, l'intérêt de l'intrigue s'effiloche au fil des pages, avec quelques sursauts afin que le lecteur ne perde pas pied . Dès lors, s'y dégage une impression de bonnes idées peu exploitées ou carrément avortées, mais qui témoigne de l'imagination débordante, complexe et annonciatrice de bien meilleurs textes, quand la maîtrise sera au rendez-vous.

Dolores Claiborne, Stephen King

Ed. Pocket, traduit de l'anglais (USA) par Dominique Dill, novembre 2012, (réédition), 315 pages, 6.8 euros.

Une vie de m...


Dolores Claiborne est le long monologue d'une femme abîmée par la vie, "esquintée" par son mari selon le terme de sa patronne Vera Donovan, sorte de Tatie Danielle avant l'heure...
"Je jure devant Dieu que Vera Donovan serait ma mort, je l'ai su la première fois que je l'ai vu", dit-elle au policier chargé de prendre son audition. En effet, Dolores est entendue en tant que témoin assisté après la mort étrange de sa patronne. Mais pour la gouvernante, c'est l'occasion unique de tout déballer. Le polcier se substitue un peu au prêtre, la confession commence dans laquelle il n'interviendra jamais. Tout commence trente ans  en arrière, soit au moment de la mort de son mari Joe Saint-Georges...
"J'ai soixante-cinq ans, et j'ai su pendant au moins cinquante de ces années qu'être un humain, ça veut dire surtout faire des choix et payer des factures quand elles sont dues."

Aussi loin qu'elle se souvient, Dolores a toujours travaillé pour l'impitoyable Vera Donovan. C'est elle finalement qui ramenait l'essentiel des revenus du ménage, car son mari Joe est incapable de garder un emploi. Gouvernante, mère de famille de trois enfants, épouse délaissée par un homme rustre, la jeune femme a vite fait le deuil de sa féminité et d'une vie familiale heureuse. Il a fallu qu'une dispute tourne mal (Joe la frappe dans le dos avec une bûche) et que sa fille aînée Selena lui fasse des révélations inavouables à propos de Joe pour que Dolores décide de prendre en main sa vie.

Sur l'île, dans la petite ville de Little Tall, tout le monde se connaît. Alors, lorsque Joe disparaît subitement un jour d’éclipse totale du soleil, on soupçonne forcément Dolores, mais faute de preuves, elle n'a jamais été inquiétée... A demi-mots, Vera lui a indiqué qu'elle avait deviné la vérité et qu'elle avait bien fait, profitant ainsi de l'occasion pour lui faire entrevoir la vérité à propos de la mort de son propre mari. Dès lors, les deux femmes de natures si différentes se retrouvent liées par le secret.

Les années passent, et Vera s'enfonce dans la sénilité. Dolores Claiborne gère tout tant bien que mal, même si dans sa folie, la vieille dame mène la vie dure à sa gouvernante. Elle accepte son sort, se disant qu'elle paye plus ou moins la mort de Joe Saint-George:
"C'était comme si mon œil intérieur s'était libéré de moi et qu'il flottait là-haut, dans le ciel, et me regardais pour voir comment j'allais m'en sortir."
Les enfants ont grandi, sont partis du foyer, et les deux femmes se retrouvent seules avec leurs secrets trop lourd à porter. Quand Vera chute du haut des escaliers et meurt, Dolores est soupçonnée. C'est l'occasion d'avouer quel a été le foutoir de sa vie...

Dolores Claiborne est un thriller à rebours mais c'est surtout une analyse sociologique. A travers le personnage éponyme, on retrouve les fardeaux inhérents de la classe sociale moyenne aux Etats-Unis, qui lutte quotidiennement pour survivre convenablement. Alors oui Dolores est une meurtrière, mais c'est surtout les instincts de survie et de protection d'une mère qui ont guidés son geste. Au fil des pages, l'empathie du lecteur augmente pour cette femme abîmée par la vie et les siens, humiliée aussi par son employeur. On ne peut qu'admirer la force de caractère de cette femme qui, malgré les vicissitudes innombrables, a gardé la tête haute pour lutter.
Jamais on ne ressent le poids du monologue. L'auditoire s'efface au profit de ce récit-vérité à l'allure de confession.



Un hiver en enfer, Jo Witek

Ed. Actes Sud Junior, août 2014, 335 pages, 14.8 euros

L'enfer, c'est ma mère!


Paul-Thomas, Rose et Edward Barzac ont tout pour être heureux: Paul-Thomas, architecte renommé a accumulé une petite fortune qui protège sa famille du besoin; son épouse, Rose, est une ancienne pianiste virtuose, et leur fils Ed est un enfant unique gâté. Oui, tout est parfait... en apparence. Car depuis la naissance d'Ed, Rose a été diagnostiquée maniaco-dépressive, ponctuant sa vie de séjours en clinique psychiatrique, incapable de créer un lien maternel avec son enfant, le regardant "avec ce même regard triste qui barrait tout espoir de rentrer en contact avec elle." Alors, le père, pour pallier ce manque affectif, engage toutes les trois ans une "maman de substitution", une nounou qui saura lui prodiguer quelques conseils et gestes de chaleur essentiels, sans pour autant s'attacher à lui comme une mère.
Paul-Thomas aime sa femme et tente désespérément de maintenir un semblant d'équilibre familial. Donc, lorsque son épouse, rentrée d'un nouveau séjour médicalisé, lui propose de rencontrer celle qui l'a aidée à se sentir mieux, il accepte naturellement.
Or, un drame survient. Un accident de voiture laisse Edward orphelin de père, confiée à une Rose blessée, désemparée, mais résolue à devenir une véritable mère. Pour le jeune homme, la perte de repères est immense. Son père constituait la seule épaule sur laquelle se reposer, et lui donnait la force de supporter une mère absente:
"A l'intérieur, Ed était en lambeaux, dévasté par ce manque de tendresse. Mais sur son visage ne se lisait qu'une distance butée, ce regard froid et sans émotion que lui reprochaient parfois ses profs et qui foutait les boules aux gens de son âge".
Ed est un solitaire, complètement renfermé sur lui-même qui, pour oublier la stupide réalité de sa vie, joue en ligne des heures entières en endossant un avatar exceptionnel. A l'école, c'est "Ed le timbré", "Ed le strange", éternel bouc émissaire des plus forts. Pourtant, suite à un épisode particulièrement violent, il se lie d'amitié avec Henri-Paul, alias HP à qui il confie ses états d'âme au téléphone.

Pour reconstituer un noyau familial, Rose décide d'emmener son fils à Courchevel, dans un chalet, véritable "havre de paix, isolé, conçu par son père avec une vue imprenable sur la vallée." Là, Edward ne reconnaît plus sa mère. L'indifférence s'est transformée en amour au point qu'il en est même étouffant:
"Avec elle, il était passé de l'indifférence à l'étouffement et il en était à se demander si, à son âge, il ne préférait pas l'indifférence."
En effet, c'est trop d'un coup, car le jeune homme est un adolescent meurtri, désarmé, incapable de retrouver le sourire après le décès de son père. La seule parade qu'il a trouvée pour se donner l'impression d'exister est d'être odieux, d'être un "salaud" envers Rose:
"Sa souffrance le rendait monstrueux. Aussi odieux que ce que la vie venait de lui imposer."
Mais, l'attention de Rose est pour le moins étrange: elle tente de le garder enfermé à la maison, prétexte qu'il est faible, malade, le drogue de tranquillisants. A force, le gamin se croit victime d'hallucinations. De ce fait, non seulement Ed devient l'ombre de lui-même, mais se demande sérieusement s'il ne devient pas fou en se persuadant que sa mère cache un secret monstrueux:
"Sans affect. Sans amour ni haine. Un individu sans tête, voilà ce qu'il percevait dans le miroir (...) âme pourrie, mauvais esprit."
Seulement, qui est vraiment dérangé?

Jo Witek propose un thriller psychologique haletant, en grande partie en huis clos, où le lecteur, jusqu'à la fin, se demande qui est le plus fou entre les deux protagonistes. Le récit décrit une mère et un fils qui s'affrontent psychologiquement dans un climat hostile larvé. Au fil des pages, l'auteure distille des indices qui, une fois assemblés, permettent d'entrevoir la vérité.
On dit que l'adolescence est un âge ingrat. Ce polar use sans abuser de ce constat jusqu'à provoquer une sensation d'étouffement et de suspens qui nous empêche d'arrêter la lecture. Le face à face qui se transforme en séquestration est le point d'orgue d'une relation entre deux êtres qui n'ont jamais appris à se connaître. A moins qu'un terrible secret est la source de ce lien mère-enfant terriblement miné.
Proposé en littérature jeune adulte, Un hiver en enfer n'a rien à envier à ses grands frères tant il est maîtrisé, abouti, et respecte les lois du genre.

A découvrir sans tarder.

A partir de 14 ans.

Automne, Jan Henrik Nielsen

Ed. Albin Michel Jeunesse, collection Wiz, traduit du norvégien par Aude Pasquier, janvier 2014, 333 pages, 15.9 euros.

L'automne du monde


Nanna et sa petite sœur Fride vivent recluses avec leur père dans le bunker de la maison familiale située sur une île du Fjord. Aussi loin qu'elle se souvienne, Fride a toujours connu les murs humides de leur refuge, les repas chichement pris dans la réserve, et les histoires dans les albums qui racontent un monde fait de bruit, de monde et d'herbe verte.
Le bunker, construit lors de la seconde guerre mondiale, possède un périscope. Les filles, chaque jour, contemple le paysage désolé environnant, que seules les vagues de la mer animent:
"Aucun bruit, aucun mouvement alentour. Rien que le sifflement du vent dans les arbres et le froissement des feuilles tombées à terre. Nanna aimerait tant voir pousser des bourgeons verts tout neufs, mais la nature, comme les humains, est tombée malade. Tout ce qui vivait est en train de mourir."
En effet, une étrange épidémie s'est abattue sur tout ce qui est vivant. Son origine reste floue, mais les êtres humains en meurent aussi. C'est d'ailleurs pour s'en protéger lorsque l'ordre d'évacuation de la ville a eu lieu, que le père a emmené ses filles sur l'île, tandis que la mère, médecin à l'hôpital, est restée sur place. Depuis, environ sept années ont passé, les provisions sont presque terminées et papa est de plus en plus faible.
Alors, non seulement parce qu'elles n'en peuvent plus de la promiscuité du bunker, mais aussi parce qu'elles pensent que le danger a désormais disparu, Nanna et Fride sortent. Pour Fride, la découverte est totale, tandis que pour la grande sœur, le silence régnant est saisissant:
"Elle pense à tous les bruits qui existaient avant. Bruits de voitures, bruits de radio, bruits des gens. Elle aimerait voir le monde aussi animé qu'avant, mais à présent le seul indice qui compte pour elles, c'est le silence."
Trop faible, le père demande à ses filles de se rendre vers la ville abandonnée afin de faire des réserves, mais aussi récupérer les médicaments que la maman avait cachés dans leur appartement au cas où. Ainsi, les deux gamines, courageuses, traversent le fjord en barque pour rejoindre la cité portuaire. Là, elles vont non pas rencontrer le danger, mais des personnes qui, comme elles, ont appris à survivre, à surmonter la solitude et l'isolement. Elles ne sont pas seules, contrairement à ce que leur père pense. Et si leur mère avait survécu finalement?
Au milieu de l'asphalte abîmée, des vitrines éventrées, des carcasses de voitures, et des parcs transformés en cimetières, elles vont rencontrer un étrange garçon, Oiseau, qui considère la ville comme son nid personnel, va leur servir de guide, mais surtout va dévoiler son formidable secret.

Automne est un roman post-apocalyptique novateur dans le sens où les survivants au-delà de la gestion quotidienne de leur survie, n'ont pas à se prémunir du danger extérieur tels vampires, zombies ou autres monstre mutants.Certes, on pourra déceler quelques invraisemblances dans la trame (laisser deux gamines partir à l'aventure dans les ruines du monde), mais l'auteur se rattrape en proposant un récit de qualité, cohérent dans l'ensemble et optimiste.
"La nature est un élément qui nous dépasse (...) Tout semble mourir. Mais un jour, ça commence à pousser. Le soleil réchauffe la terre, et quelques petites pousses vertes font leur apparition dans les endroits bien exposés (...) la nature sait. Elle trouvera peut-être une solution cette fois encore."
Face à la catastrophe humaine et écologique, J.H Nielsen apporte une notre d'espoir. En cela, son roman fait écho à celui de Peter Heller, La constellation du chien (mai 2013, Actes Sud), et non pas à La route de Cormac McCarthy, pourtant cité en quatrième de couverture.

A découvrir, à lire et à partager.

Retour à Little Wing, Nickolas Butler

Ed. Autrement, août 2014, traduit de l'anglais (USA) par Mireille Vignol, .... pages, 22 euros

Amitiés indéfectibles


"Quand j'avais nulle part d'autre où aller, je revenais ici. Quand je n'avais rien, je revenais ici. Je revenais ici et je créais quelque chose à partir de rien. (...) Et à chaque fois que je revenais, j'étais entouré de gens qui m'aimaient, qui tenaient à moi, qui me protégeaient sous une espèce de cloche de tendresse. C'est ici que j'entends tout: le monde qui palpite différemment, le silence qui résonne comme un accord joué il y a une éternité, la musique dans les trembles, les sapins, les chênes et même les champs de maïs."
Ici c'est Little Wing, petite ville imaginaire du Wisconsin, où ont grandi quatre amis: Ronny, Lee, Hank et Kip, qui malgré des parcours différents ont préservés une amitié indéfectible:
"Ces hommes qui se sont toujours connus. Ces hommes qui sont tous nés dans le même hôpital, qui ont été mis au monde par le même obstétricien. Ces hommes qui ont grandis ensemble (...) ont développé un langage bien à eux, une communication par signes invisibles, comme des bêtes sauvages. Et parfois, être ensemble tout simplement leur suffit."
Désormais, trentenaires, ils se voient de moins en moins souvent. En effet, Lee, star du rock, écume le monde, Kip a fait fortune à Chicago comme trader et s'est mis en tête de rénover la vieille fabrique de Little Wing. Seuls Hank et Ronny sont restés sur place. Hank est un fermier endetté, quant à Ronny, un AVC dû à son alcoolisme a eu raison de sa carrière de rodéo.
Et pourtant, malgré la distance, les mondes différents qu'ils côtoient, les réussites ou non de l'un ou de l'autre, c'est toujours une réelle joie de se revoir. Little Wing, véritable personnage du roman magnifiquement décrit, est le catalyseur. "A l'époque, ce n'était qu'un bled du Midwest ayant connu des jours meilleurs avec une fabrique en ruine à côté des rails de chemin de fer rouillées.", mais maintenant elle est le véritable point d'ancrage de ces hommes, l'impression tenace qu'à cet endroit la vie leur paraît "plus réelle, plus véritable, plus authentique, plus viable."

Certes, chacun n'est pas attaché à leur ville pour la même raison, mais cela fait le ciment de leur amitié. La géographie commune, les souvenirs communs, unissent tant bien que mal des personnalités différentes. Seul Hank n'a jamais quitté Little Wing, marié à Beth, profondément attachée elle aussi au coin, car "plein de repères qu'[elle] a appris à aimer." Lorsque Lee est de retour, c'est la fête et le couple s'étonne chaque fois que la vie de star n'ait pas écorné leur amitié. Hank et Lee surveillent Ronny pour qu'ils ne replonge pas dans les vapeurs de l'alcool, et l'aide au quotidien, car la vie est désormais pour lui "comme une route qui va nulle part". Seul Kip semble avoir quelque chose à prouver, aussi bien à la ville qu'à ses amis. Le rachat de la fabrique désaffectée est un pari qu'il se donne après une vie de paraître à Chicago:
"Je croyais que la fabrique, ce projet, serait le catalyseur et changerait tout pour moi. Je croyais que ça me donnerait quelque chose de concret et de réel à entreprendre. Je croyais que si je revenais ici et ressuscitais ce truc, la ville nous accepterait, m'adopterait."

Ce roman pourrait être parfaitement bucolique si les aléas de la vie, al vie de couple, la maturité, n'apportaient pas son lot de questionnements. Ainsi, les amours contrariées, les projets avortés, les vieilles rancunes refont surface. Hank, Lee, Ronny et Kip vont devoir s'accrocher  pour préserver intact leur amitié commune, quitte parfois "à transformer sa maison en château fort contre toutes les ordures et laideurs du monde." Heureusement, ils sauront trouver en eux des ressources inespérées pour sortir grandis de cette expérience inédite.

Nickolas Butler raconte cette amitié indéfectible et ce profond attachement à une ville par le choix d'une narration chorale. Chaque chapitre donne la parole à un des personnages, mais aussi à leurs compagnes, afin d'avoir notamment un point de vue féminin sur les événements en cours. Les réflexions sur l'amour, l'amitié, les écueils de la vie sonnent juste, si bien que le lecteur devient un peu lui aussi un habitant de Little Wing.
Ce premier roman est maîtrisé de bout en bout, porté par quatre personnalités différentes qui font la richesse de l'ensemble. Le chanteur Lee est le porte-parole de leur attachement:
"Le succès de Lee ne nous avait pas surpris (...) Il écrivait des chansons sur notre coin du monde (...) Ses chansons étaient nos hymnes, nos porte-voix, nos micros, nos poèmes de juke box. Nous l'adorions."
Alors oui, on peut dire que l'auteur propose une version très réductrice de la société en mettant en scène des personnages qui ne se sentent bien que "dans leur coin du monde", mais cela est cohérent avec son idée intime selon laquelle la géographie commune, le lieu de notre enfance sont des points de repères essentiels à l'âge adulte.
Retour à Little Wing est un vrai plaisir de lecture, au style abouti et cohérent, dont on tourne les pages au ralenti afin de prolonger notre rencontre avec le récit.

Madame Diogène, Aurélien Delsaux

Ed. Albin Michel, août 2014, 144 pages, 13.5 euros

La déroute d'une vie.


Dans un appartement d'un immeuble parisien, une vieille femme se terre, isolée volontaire des gens et de la société:
"Mais, recroquevillée dans son terrier, elle se sent parfaitement à l'abri. Rien du monde des hommes ne peut l'atteindre. Elle sait que la lumière du jour, le bruit (les voitures, les corps), tout finira, bientôt."
De sa vie, on sait peu de choses: une nièce lointaine, un amour et des enfants avortés, un frère chéri, mais tout cela se perd dans les méandres de sa mémoire et dans de vieilles photos crénelées, au point qu'elle ne sait plus son nom, et la parole se résume à des traces sur les carreaux de son logis.
Pourtant, ses voisins, eux, ne l'oublient pas. En effet, incommodés par la puanteur infecte qui se dégage, ils tambourinent à la porte et ne cessent de la harceler ou la menacer d'une expulsion prochaine. A l'intérieur, hormis le couloir d'entrée qui est dégagé, le reste des pièces s'est transformé en un labyrinthe d'immondices en tout genre pourrissant sur place. Elle a accumulé avec  elle "la déroute de toute une vie" en décidant un jour de ne plus rien jeter:
"Ainsi fait-elle le tour de son territoire, sans faire l'inventaire de rien, contemplant les choses. Il arrive qu'elle déplace un objet, tasse une émergence incongrue. Elle aime que rien ne saille, que rien ne puisse d'emblée être reconnu, que tout soit là, disparu."
Son seul contact avec l'extérieur est ce qu'elle voit à travers la saleté de sa fenêtre: les passants, les voitures, les SDF, les manifestants avec leurs revendications.
Jadis, elle fut une femme bien intégrée, mais du jour au lendemain, elle se sentit abandonnée:
"Longtemps, elle attendit, reste d'espérance humaine attaché au fond d'elle comme un morceau de beurre brûlé au fond de la poêle, qu'un inconnu entre chez elle sans frapper, qu'il la reconnaisse, l'appelle par son nom, l'apprivoise, la caresse, qu'il fasse chez elle sa demeure. L'attendit comme la plaine attend la neige."
Maintenant, son profil a changé, fait de verrues, escarres, plaies et ulcères. Elle se comporte comme un animal craintif, passant son temps à redécouvrir son appartement, à chercher un chat qui se décompose dans un coin, à lécher les vieilles photos de famille.
Tout ce qui se trouve à l'extérieur est un ennemi potentiel: "l'ordre des choses, l'ordre du temps: la vie normale gisait là, défaite". Elle comprend qu'un jour les pompiers défonceront sa porte et l'évacueront, mais ce moment signera sa perte car "il se peut que cet air vif et sain la tue."

Dans ce premier roman, Aurélien Delsaux a choisi de décrire un Diogène des temps modernes qui a rompu avec la société et ses congénères par l'isolement, le déni et la négligence extrême de l'hygiène. Son syndrome de glissement est général, à la fois physique et moral, mais les tas d'immondices qui gisent dans son appartement sont autant de cairns qui  rassurent et protègent. De plus, l'auteur raconte un monde extérieur peu rassurant, bruyant, revendicatif, menaçant, qui ne fait qu’accroître la sensation d'isolement de la vieille dame . Dès lors, elle est devenue "une chose vide qui n'attend rien", un être vivant dénué de toute attente, de tout désir, mue par l'instinct de survie.
Madame Diogène est un texte court et percutant mettant en évidence les victimes de notre société. Nous avons tous croisé un jour, dans notre vie, une Madame Diogène, atteinte de ce drôle de syndrome, à préférer vivre en reclus plutôt que de se confronter aux autres jour après jour.
Au moyens de phrases courtes, il signale la violence de cette vie "animale", et décrit dans le moindre détail la disparition au quotidien des traces civilisées, "la décompensation sénile" de cette femme autrefois sociable.
Madame Diogène apparaît alors comme une naufragée, une exclue de la société, qui attend finalement qu'on ouvre sa porte pour lui tendre la main simplement.

Exemple dans la vraie vie (article de la Voix du Nord):  http://www.lavoixdunord.fr/region/lens-des-annees-de-dechets-accumules-dans-une-ia35b54051n2332573



La part des nuages, Thomas Vinau

Alma éditeur, août 2014, 16 euros

Rompre avec la routine.



Dans ce quatrième ouvrage de l'auteur, on retrouve toute la force poétique et l'art de mettre en avant ces petits riens de l'existence qui remplissent notre quotidien bien morne. Thomas Vinau nous pousse à être attentif à ce qui nous entoure, nous invite à prendre le temps de se pauser afin de retrouver un équilibre intérieur que le rythme forcené de la vie active a tendance à mettre de côté.
Joseph est séparé de la mère de son fils Noé. C'est lui qui gère le quotidien du petit dans la maison, près de la plage, avec un jardin. Les jours d'école sont des jours de travail pour le père, assistant bibliothécaire. Ces jours-là, sont des jours sans joie, réglés par la routine, les mêmes gestes, les mêmes personnes. On se lève le matin en sachant pertinemment qu'on se couchera le soir sans savoir vraiment à quoi a servi cette journée :
« Le matin est une maison qui s'effrite. Tout est précis. Réglé. Tendu (...) C'est parti jusqu’au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu'au crépuscule qui recommence dans l'autre sens. »
Seule la voix de Noé, le soir en rentrant, fait que « tout se libère et se détend »
De toute façon, le petit est trop jeune pour une vie de bohème ; il croque la vie à pleine dents et avec son père, il profite des moments à deux.
Quand sa maman vient le chercher pour le week-end ou les vacances, Joseph se retrouve seul. Il peut enfin laisser libre cours à ses pensées d'enfant qui a grandi trop vite ; il peut enfin s'affranchir de toutes les règles que la société lui impose. Dans la cabane du jardin, il tente de se retrouver, donne une chance  à ses précieux souvenirs. Enfin, le temps ne lui dicte plus ses lois :
«  Ça fait du bien de changer de rythme. De lâcher la montre. Bénis soient les jours fériés et les semaines de vacances. Bénis soient les lambeaux arrachés avec les dents à la hyène du temps (...) Il n'y a que des parenthèses. Et parfois des points de suspension entre les parenthèses. Le dernier grain sera le dernier point. »
Bien que la solitude soit un bon moyen pour une introspection réussie, Joseph « se frotte » aussi aux autres, persuadé aussi que ce sont les petits moments, les petits événements qui font que « il en faut peu pour se sentir libre. Il y a des instants, des éclats, qui vous sauvent en un quart de seconde de la putréfaction spontanée. » Dès lors, ses échanges avec Robin le clochard, ou la petite voisine qui joue de la flûte traversière sont autant de rencontres qui lui permettent de se recentrer. Comme sa tortue de terre  qui cherche obstinément à avancer malgré les obstacles, Joseph tente de trouver un équilibre de vie qui lui permettrait non pas de donner du sens à son quotidien professionnel « pire qu'un mauvais bouquin », mais de le supporter vaillamment.

Dans sa cabane à ranimer les rêves, il observe les nuages, les contemple, les convoite :
«  Le jour est une pente que tout le onde dévale. Les nuages cavalent dru dans le ciel. Le vent fouette leurs flancs. Leurs ombres galopent sur les collines, enjambent les plaines, avalent la lumière. Ça bouge au-dessus de vos têtes (…) Il faudrait retourner là-haut, dans les nuages. »

« Dans la vie, il faut mettre les formes sinon ne reste qu'une boucherie parfumée ». Fort de ce constat, Thomas Vinau décrit un homme, qui, le temps d'un week-end renoue avec ce qu'il est profondément, et tord le cou à tout ce qui lui pèse au quotidien. Le tout est porté par la poésie irrésistible de l'auteur, créant ainsi, à chaque page, des fulgurances littéraires qui nous touchent intimement. En effet, qui n'a pas rêvé un jour de faire comme Joseph, mais n'a pas osé ?
Ainsi, notre personnage prend au mot ce passage de Jean-Claude Pirotte dans Place des Savanes :
« L'état de déserteur serait le mien J'avais enfin découvert ma vocation. »
Joseph est désormais un déserteur de la routine, et a fait de la joie de vivre qui « est le dos de la peur » son leitmotiv intime. Elle est sa Part des nuages.