Rendez-vous dans le noir, Otsuichi

Ed. Philippe Picquier, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, collection l'Asie en noir, 256 pages, 8.5 euros.

Polar aveugle.


Le matin du 10 décembre devait au départ ressembler à chaque matin travaillé pour Ohishi Akihiro. Dès l'attente du train sur le quai de la gare, il aurait à supporter la présence de son collègue et chef Mitsunaga, dont la simple vue lui donne des envies de meurtre. En effet, Akihiro, employé chez un imprimeur, n'entretient pas des rapports faciles avec ses collègues. Introverti de nature, amoureux de la solitude, son isolement naturel est vite devenu de la non-intégration, et depuis, il est la cible privilégiée des railleries de Mitsunaga. En plus, ce dernier est un beau parleur, un rien mythomane, qui adore en rajouter pour attirer l'attention.
Alors, oui, ce matin du 10 décembre aurait pu être bien banal, sauf qu'Akihiro n'en peut plus, et en proie à une haine indescriptible, il s'approche de son chef, sans trop savoir pourquoi. Après coup, il se rappelle d'un corps basculant sur les rails au moment du passage du train, et de sa fuite.
Or, fuir au moment d'un accident corporel n'est pas bien malin car on devient vite suspect. Akihiro se cache dans une maison voisine donnant sur la gare. Entre les murs, vit seule une certaine Michiru, aveugle depuis peu. Sa maladie l'a isolée elle aussi, et sans son amie Kazue qui la force à sortir de temps en temps, elle vivrait cloîtrée à longueur de journées:
" Elle restait souvent plusieurs jours sans adresser la parole à quiconque. Son temps libre, quand elle ne s'occupait pas du ménage ou de la lessive, elle le passait souvent allongée sur les tatamis du salon, le corps ramassé en position fœtale."
Se recroquevillant dans un coin de la pièce, caché, Akihiro observe Mishiru. Cette dernière semble apprécier sa vie dans le noir:
"Elle était aveugle. Y avait-il d'autre moyen de vivre en paix, sans souffrir?" (...) "La vie est bien plus paisible allongée dans la maison à écouter le silence, à imaginer son corps se décomposer."

Cependant, à défaut de la vue, la jeune femme a développé ses autres sens. Et puis, un éclat vif de lumière lui parvient quand même à la rétine de façon très atténuée. Ainsi, le changement de densité dans l'air, un bruit de déplacement, fait qu'elle devine assez vite qu'il y a quelqu'un chez elle. A défaut de hurler ou appeler la police, elle décide d'"apprivoiser" l'intrus, cet "homme invisible éclaboussé de peinture." Une étrange relation s'installe, dans laquelle, très vite, la quête de la vérité à propos de la mort de Mitsunaga prendra le dessus.

Otsuishi offre un polar sans violence, privilégiant la psychologie à l'action. Le récit ne se déroule pas entièrement en huis clos, même si l'héroïne souffre d'agoraphobie:
"Dès qu'elle mettait un pied dehors, elle sentait se corps se rabougrir (...) L'obscurité tranquille de la maison semblait la protéger avec bienveillance du monde extérieur. Les ténèbres dehors étaient tout simplement effrayantes."
Akihiro, qui apparaît à première vue comme le coupable idéal va incarner celui qui va aider psychologiquement la jeune aveugle. Tous les deux souffrent de solitude à leur façon et soignent mutuellement leur mal être. Grâce à Mishiru, Akihiro prend soin de son cœur "plein à craquer de tristesse" et entreprend de chercher la vérité, menant ainsi le lecteur vers un épilogue inattendu.

Rendez-vous dans le noir est un polar astucieux, dérangeant parfois, et d'une incroyable originalité.
A découvrir sans tarder.