Les anglaises, Marie Chartres

Ed. L'Ecole des Loisirs, mars 2010, 99 pages, 8.7 euros

Lettres à une inconnue


Rien ne va plus dans la vie de Suzie! Depuis qu'une vendeuse de chaussures s'est étonnée de ses boucles serrées "blond foncé et montées sur ressort", gonflées et ressemblant "à de gros cotillons" alors que sa mère a les cheveux "raides comme la justice", la petite fille est persuadée qu'elle a été adoptée. Incapable d'en parler avec ses parents, elle décide d'écrire une lettre chaque jour à celle qui pourrait être sa vraie maman.
A cette Mine imaginaire, elle raconte sa douleur, l'attitude des siens,son amitié avec Marcia:
"La première fois que je l'ai vue, ce sont ses cheveux qui m'ont sauté au visage. Mine, ça ressemblait à une vraie attaque orange. Elle est rousse, tellement rousse."
Alors que pour Suzie, les problèmes sont d'ordre capillaire, Marcia doit faire face à la dépression de sa maman, à sa possessivité aussi...
Mais comment oublier qu'on est différente? Il y a tellement de miroirs à la maison, qu'ils sont "comme des obligations dans mon regard pense Suzie." Pas facile de vivre avec un tel secret:
"Mon secret, il ne cesse de gémir comme un petit animal enfermé et oublié au fond d'une cave. Il reste dans ma gorge, il est beaucoup trop grand, je n'arrive ni à l'avaler, ni à le recracher."
Et Marcia, qui gardait si bien ses secrets devient de plus en plus distante. Suzie se sent isolée:
"Par moments, je pense que mes parents et moi étions debouts en équilibre sur un morceau de terre flottant sur l'eau. Mais depuis que je connais la vérité, le petit bout de terre s'est fendu en deux. Le courant de nos différences m'éloigne d'eux".
Heureusement, tante Odile arrive...
Ce sont les détails et le minuscule qui font le grand tout, non pas les cheveux, les yeux ou les anglaises. Suzie a dix ans et n'a pas le recul nécessaire pour "apprivoiser" les réflexions d'autrui. De ce fait, elle développe un fantasme d'adoption, fait la tête à ses parents qui s'interrogent, ne voit pas le mal être grandissant de sa meilleure amie.
Marie Chartres décrit ce repli sur soi dont les interrogations sont évacuées sous forme de lettres à une inconnue. Cependant, petit à petit, Suzie va faire un cheminement inverse; elle va grandir en quelque sorte, aidée avec tact par son entourage.
En filigrane, on retrouve les thèmes chers à l'auteur: le silence, les secrets, le passage à l'écrit en guise de thérapie, de solution à un problème au départ insoluble.
La vérité vient des yeux, des détails, et non des miroirs, reflets déformés de l'être.

Belle lecture à partir de 9 ans.

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro